Le baptême du feu

Lorsque John McCallum a fait son entrée en politique, tout le monde le voyait rapidement prendre la tête d'un ministère à vocation économique. Il avait la feuille de route nécessaire: universitaire brillant, professeur d'économie dans diverses universités, dont McGill, et ancien économiste en chef de la Banque Royale. On prédisait déjà qu'il serait ministre des Finances advenant la retraite de Paul Martin ou encore son accession au poste de premier ministre.

Dimanche dernier, après quatre mois au poste de secrétaire d'État des Institutions financières internationales, il s'est vu propulsé là où on s'y attendait le moins, à la tête de la Défense, un ministère en difficulté, aux troupes démoralisées, aux effectifs insuffisants et à la mission toujours trop pesante pour ses moyens inadéquats.


Il y a à peine une semaine, son prédécesseur Art Eggleton avouait publiquement que le Canada ne pouvait plus étirer la sauce davantage en Afghanistan. Le régiment d'infanterie d'environ 850 soldats qui y est déployé rentrera à la maison avant la fin de l'été et ne sera pas remplacé, faute d'effectifs.


Homme intelligent mais politicien sans expérience, John McCallum était jusqu'à présent un poids léger au cabinet. Il prend maintenant la barre d'un ministère énorme, où il a tout à apprendre sans pouvoir vraiment compter sur son plus haut fonctionnaire. Il est secondé par une sous-ministre chevronnée, Margaret Bloodworth, mais qui était encore, il y a trois semaines, sous-ministre des Transports.


Ils devront tous les deux apprendre très vite. Ils auront l'aide des haut gradés, mais le chef d'état-major, Raymond Hénault, n'est lui aussi en poste que depuis exactement un an. L'arrivée de tout ce sang neuf peut être l'occasion d'offrir une nouvelle perspective sur les affaires militaires mais on est à peu près assuré que cela retardera encore l'examen de la politique de défense qui devait commencer cet été, être mené parallèlement à une révision de la politique étrangère et conduire à la présentation d'un livre blanc cet automne.


Le contexte dans lequel M. McCallum arrive donne une idée de l'ampleur du défi qui l'attend. Les forces armées ne comptent plus qu'environ 55 000 personnes, toutes positions confondues, et plus de 4000 militaires sont déployés à travers le globe, dont environ 2000 dans les environs de l'Afghanistan et près de 1700 en Bosnie.


La maigreur des effectifs est telle qu'un des navires de la marine est forcé de rester au port, révélait récemment la vérificatrice générale, Sheila Fraser. Elle a aussi relevé l'entretien déficient des équipements, encore par manque de moyens. À cela s'ajoutent des sous-marins défectueux, le manque d'avions de transport, des bombardiers vieillissants et des hélicoptères Sea King qui ont depuis longtemps dépassé leur vie utile mais qu'on tarde toujours à remplacer, neuf ans après l'annulation du contrat conclu par les conservateurs.


En fait, les rapports se multiplient depuis quelques années pour dénoncer l'état des forces armées et exigé un relèvement de son budget. Comités parlementaires, vérificatrice générale, groupes de pression et spécialistes estiment qu'il faudrait accorder à l'armée un milliard de dollars de plus par année uniquement pour maintenir l'institution à flot.


Un autre rapport allant dans le même sens est attendu demain. Après des mois d'audiences et d'enquête, le comité permanent de la Défense exigerait que le budget de l'armée soit augmenté d'environ quatre milliards par année et qu'on remplace rapidement certains équipements et fasse l'acquisition de matériel qui fait cruellement défaut.


Évincé du cabinet pour avoir accordé un contrat à son ancienne amie de coeur, Art Eggleton est resté cinq ans au ministère de la Défense, soit le second plus long mandat de l'histoire du pays. Il a obtenu des fonds pour améliorer la qualité de vie des militaires, ce qui était urgent pour leur moral étant donné que certains devaient faire appel aux banques alimentaires pour nourrir leur famille. Par contre, il n'a pas réussi à faire accroître les budgets pour le renouvellement des équipements ou l'augmentation des effectifs.


En 2001-02, le budget du ministère a atteint environ 12 milliards de dollars, une augmentation de 11 % par rapport à l'année précédente largement attribuable à la lutte contre le terrorisme. Le hausser encore sera un défi et un test pour M. McCallum.


Bien que toujours volontaire pour des missions de maintien de la paix, le premier ministre Jean Chrétien n'a jamais eu beaucoup de sympathie pour la Défense. Il y a quelques mois, il accusait ceux qui voulaient davantage de fonds d'être au service du complexe militaro-industriel ou encore d'être pris dans la logique de la guerre froide.


John McCallum a été élu pour la première fois en novembre 2000 et n'a donc pas de cadavres dans son placard, ce qui représente un atout par les temps qui courent. On dit aussi qu'il plaît au premier ministre et que son intelligence lui a souvent permis de compenser son manque d'expérience au sein du cabinet. La prochaine année sera l'occasion de savoir s'il a vraiment de l'influence au conseil des ministres et, surtout, auprès de Jean Chrétien. La pression sera forte car, dans les forces armées, les attentes sont grandes, et ce depuis longtemps.