Mulcair hanté par son passé de ministre

Le député du NPD, Thomas Mulcair, a torpillé une importante contribution que devait verser Hydro-Québec pour lutter contre les changements climatiques alors qu'il était ministre de l'Environnement du Québec. Une série de documents obtenus par Le Devoir montre clairement que M. Muclair s'est ingéré en 2006 dans les affaires d'Hydro-Québec pour empêcher le versement d'une subvention de deux millions de dollars destinée au Centre québécois d'actions sur les changements climatiques.

Ces révélations pourraient avoir une importance dans la campagne électorale qui bat son plein, alors que le NPD, et particulièrement Thomas Mulcair, joue la carte environnementale pour attirer des votes.

Les documents obtenus pour Le Devoir montrent un échange de courriels entre Thomas Mulcair et son chef de cabinet de l'époque au ministère de l'Environnement, Stéphane Gosselin. Le 13 janvier 2006, M. Gosselin écrit à son ministre pour le prévenir que la société d'État fera une annonce sous peu concernant les changements climatiques.

«J'ai appris qu'Hydro-Québec va accorder une aide financière totale de 2 millions $ d'ici 2012 au Centre québécois d'actions sur les changements climatiques, écrit-il. Qui est là-dedans? Sydney Ribaux, Hugo Séguin, Alexandre Turgeon et compagnie. J'ai avisé le cabinet de Corbeil plus tôt cette semaine pour leur dire d'intervenir, mais ils n'ont rien fait, et l'entente doit maintenant s'annoncer lundi prochain. On se fait fourrer par notre propre monde... Enfin, je n'ai pas abandonné et je continue mes contacts pour torpiller cette patente-là.»

Pierre Corbeil était alors ministre des Ressources naturelles et responsable d'Hydro-Québec.

Vingt-cinq minutes plus tard, Thomas Mulcair répond à son chef de cabinet et l'encourage à tout faire pour empêcher le versement de cette subvention. Le ministre Mulcair laisse entendre que le bureau de Jean Charest sera d'accord étant donné l'identité des personnes qui dirigent le Centre québécois d'actions sur les changements climatiques. «Bravo!, réplique-t-il. Connaissant les pensées profondes du patron sur deux des trois personnes mentionnées, je pense qu'un appel d'urgence à la grande belle-mère s'impose. Si nécessaire, je vais l'appeler moi-même. Tom.»

Le surnom de «grande belle-mère» était celui de Stéphane Bertrand, le chef de cabinet de Jean Charest à l'époque.

Trente-cinq minutes plus tard, Stéphane Gosselin écrit de nouveau à son ministre, Thomas Mulcair: «Victoire. L'annonce est reportée à une date indéterminée. Retourne à ta partie de golf. Hahahah.» La réponse de Thomas Mulcair est simple et rapide: «Youppi!».

À l'époque, une rumeur insistante voulait que la subvention d'Hydro-Québec ait été annulée à la dernière minute par le gouvernement Charest parce que certains dirigeants du Centre québécois d'actions sur les changements climatiques étaient souverainistes.

Ces courriels ont été déposés aux Archives nationales lorsque Thomas Mulcair a perdu son poste de ministre de l'Environnement, le 27 février 2006. Certains documents qui émanent du bureau d'un ancien ministre sont classés secrets et ne peuvent être consultés avant plusieurs années, mais, dans d'autres cas, la documentation est accessible après quelques mois.

La subvention d'Hydro-Québec aurait fait une différence

À ce jour, le Centre québécois d'actions sur les changements climatiques n'a toujours pas reçu la subvention d'Hydro-Québec. Des pourparlers sont toujours en cours, a-t-on appris. Ce Centre est dirigé par cinq groupes environnementaux: Équiterre, Vivre en ville, Environnement jeunesse, le Regroupement national des conseils régionaux de l'environnement et le Centre de l'environnement du Québec. Greenpeace a contribué à sa fondation, en 2004, mais ne fait plus partie de l'équipe de direction.

En privé, certains dirigeants des groupes écologistes concernés ont dit s'être sentis «trahis» à l'époque par le bureau du ministre Mulcair lorsque les rumeurs de son intervention ont commencé à circuler. Jusqu'à la découverte de ces courriels, il n'y avait toutefois aucune preuve de l'ingérence du bureau de Thomas Mulcair.

Les partenaires du Centre québécois d'actions sur les changements climatiques sont nombreux. Le comité consultatif est notamment composé de la Ville de Montréal, de la Ville de Québec, du Mouvement Desjardins et de l'Agence métropolitaine de transport (AMT), entre autres.

En entrevue avec Le Devoir hier, Steven Guilbeault, qui préside le conseil d'administration du Centre québécois d'actions sur les changements climatiques, confirmait que cette contribution de deux millions de dollars était pratiquement acquise en 2006. «C'était très près d'être conclu. On avait une date. Et puis Hydro a demandé de retarder la signature. On n'a jamais vraiment su pourquoi tout a été annulé», dit-il.

En 2006, le Centre avait un budget de 200 000 $ par année pour mener à bien ses projets de sensibilisation du grand public aux phénomènes des changements climatiques. L'organisme menait notamment des campagnes de publicité et organisait des conférences et des colloques. La contribution possible d'Hydro-Québec était donc un montant substantiel. «En janvier 2006, on sortait de la Conférence de Montréal organisée par l'ONU sur les changements climatiques, et Hydro voulait s'impliquer dans cette lutte planétaire. Plutôt que de verser une somme à un organisme en particulier, Hydro avait décidé de donner au Centre québécois d'actions sur les changements climatiques, qui regroupe plusieurs organismes. On voulait mener plusieurs projets avec cet argent, notamment dans le domaine des transports, qui est une source importante d'émission des gaz à effet de serre au Québec», explique Steven Guilbeault.

Même si le Centre québécois d'actions sur les changements climatiques est toujours actif, il a ralenti ses activités depuis deux ans, notamment parce que le gouvernement Harper a coupé sa subvention à son arrivée au pouvoir. Les conservateurs avaient alors annulé plusieurs programmes de lutte contre les changements climatiques.

La réaction de Thomas Mulcair

Joint hier en fin de journée, Thomas Mulcair a justifié son comportement de l'époque en disant qu'Hydro-Québec venait jouer dans les plates-bandes de son ministère et que ce geste n'avait pas été apprécié. «On voulait prendre notre temps en tant que gouvernement pour s'assurer que tous les groupes environnementaux puissent recevoir de l'argent, et pas seulement quelques-uns. Je travaillais avec beaucoup de groupes à l'époque, et il fallait que ce soit juste et équitable», dit-il.

Pourtant, en 2004, le ministre Thomas Mulcair avait réduit les subventions aux groupes écologistes, faisant passer l'enveloppe du gouvernement dans ce domaine de 2,2 millions de dollars à 720 000 $ par année.

Thomas Mulcair affirme ne pas se souvenir de la raison qui l'a poussé, dans ses courriels, à montrer du doigt deux des dirigeants du Centre. Il refuse toutefois l'interprétation voulant que ce soient les penchants souverainistes de certains dirigeants du Centre québécois d'actions sur les changements climatiques qui auraient motivé l'arrêt de cette subvention à la dernière minute. «Je me souviens qu'il y a eu quelques bons bras de fer avec certains groupes, notamment entre ceux financés par Ottawa et ceux financés par Québec à l'époque. C'était peut-être ça, la raison», dit-il.

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