Campagne électorale fédérale - Dans la tourmente de la télé-réalité

Stephen Harper sous les feux des projecteurs médiatiques: les relations entre le premier ministre sortant et les journalistes ont souvent été tendues ces deux dernières années.
Photo: Agence Reuters Stephen Harper sous les feux des projecteurs médiatiques: les relations entre le premier ministre sortant et les journalistes ont souvent été tendues ces deux dernières années.

Québec — Vaut-il encore la peine de faire campagne et promettre mer et monde à l'électorat? La question se pose, à analyser la couverture médiatique des premiers jours de la 40e campagne électorale fédérale. Au cours des deux semaines ayant précédé le déclenchement des élections, pas moins de 13 sondages ont été publiés dans les médias nationaux. Depuis dimanche dernier, d'autres se sont ajoutés quotidiennement. La fiente d'un certain macareux cybernétique a fait parler d'elle sans relâche. Pendant ce temps, les enjeux sont relégués au second plan.

Pourtant, les engagements électoraux n'ont pas manqué cette semaine. Stephen Harper a promis une baisse de la taxe d'accise sur le diesel d'une valeur de 600 millions de dollars et a confirmé le retrait des troupes canadiennes présentes en Afghanistan. Le chef libéral a promis l'interdiction des armes d'assaut militaires et l'injection de 50 millions de dollars de plus pour multiplier les inspections alimentaires.

Le Nouveau Parti démocratique (NPD) s'engage à consacrer deux milliards de dollars par année à la création de 40 000 emplois manufacturiers et à imposer un moratoire sur le développement de l'industrie des sables bitumineux. Gilles Duceppe porte les priorités du maire de la ville de Québec.

Dans certains journaux, toutefois, ces engagements sont passés inaperçus. Le Globe and Mail de mardi dernier, par exemple, a fait sa manchette avec le lancement annoncé d'un site Internet dévoilant le côté humain de Stéphane Dion.

L'interdiction des armes d'assaut militaires? Nulle part y fait-on référence dans le quotidien. La seconde nouvelle est le débat entourant l'inclusion de la leader du Parti vert aux débats. La troisième? Un sondage effectué dans 45 circonscriptions chaudes du pays...

Le lendemain, la promesse de Harper sur le diesel est enterrée dans un texte sur la participation de Mme May aux débats télévisés. Ailleurs, c'est la biographie de Julie Couillard qui vole la vedette.

Chris Waddell, ancien reporter de la CBC et aujourd'hui professeur de journalisme à l'université Carleton, impute cette façon d'informer à des journalistes aspirés par le tourbillon d'information. «Les journalistes ont de plus en plus de tombées à respecter. Ils alimentent sans arrêt, ce qui leur laisse peu de temps pour réfléchir et pour effectuer des recherches plus en profondeur», analyse-t-il. Et il y a aussi cette plaie que sont, à son avis, les war rooms des partis politiques, ces centres de contrôle hyperpartisans où sont rédigés à la vitesse de l'éclair des réactions et des attaques contre les adversaires.

«La très grande majorité de cela ne signifie rien pour le commun des mortels, dit-il. Cela sert à distraire le journaliste des questions difficiles telles que: comment M. Dion financera-t-il son aide à la famille? Quel sera l'impact de la diminution de la taxe d'accise de M. Harper sur les émissions de gaz à effet de serre? Si j'avais un conseil à donner aux journalistes, ce serait de fermer leur BlackBerry!»

Les monologues

Jean-François Dumas, le président de la firme Influence communications, une entreprise qui scrute quotidiennement les médias et calcule le poids relatif de chaque nouvelle, adopte quant à lui une approche plutôt défaitiste. «En théorie, une élection est un exercice démocratique. Mais, en réalité, c'est comme une boîte de savon qui doit être présente continuellement.» Selon lui, en particulier au Québec, les élections se vivent comme «de gros shows de télé-réalité. Les gens s'intéressent davantage aux anecdotes: ce que les chefs mangent, de quoi ont l'air leurs autobus, etc.»

M. Dumas note toutefois un décalage entre les enjeux qui préoccupent la population et les engagements pris par les politiciens, décalage qui pourrait expliquer le désintérêt populaire. L'environnement, à son avis, est la parfaite illustration de ce phénomène. «Depuis le début de l'année, ce sujet est en chute libre», remarque M. Dumas, en s'appuyant sur les données qu'il collige. Ainsi, bien qu'il intéresse de plus en plus de gens, il n'a, par exemple, occupé que 1,13 % des sujets discutés pendant la dernière campagne électorale provinciale. «On n'en a pas parlé. C'est trop compliqué.»

Luc Dupont, professeur de communication à l'Université d'Ottawa, renchérit. La rareté des enjeux s'explique aussi par le fait que «les chefs ne prennent plus la peine de se répondre». Pour ne pas dévier du message ou avoir l'air d'être sur la défensive, chacun mène sa campagne dans son coin sans prendre part aux débats que l'adversaire tente de susciter. Tout tombe à plat.

La nature ayant horreur du vide, l'absence d'enjeux-clés au coeur de cette campagne électorale fédérale explique la multiplication des anecdotes superficielles. Mais Luc Dupont note un changement important dans l'actuelle campagne électorale par rapport à la précédente: l'arrivée rapide des publicités.

«Habituellement, les publicités télévisées arrivent 10 ou 15 jours après le début de la campagne. On se met à parler de l'image quelques jours avant la tenue des débats. Cette fois, les publicités, et la discussion sur l'image qui l'accompagne, sont survenues dès le jour 1.»

Peut-on penser que cette rapidité s'explique par le fait que le Tout-Ottawa s'attend à se retrouver en campagne électorale depuis plus d'un an maintenant? M. Dupont ose l'affirmative.

Sondages fous, sondages dangereux?

Les électeurs canadiens ont été inondés de sondages depuis la mi-août, des sondages prédisant tout et son contraire: d'une avance de deux points des libéraux sur les conservateurs (firme Nanos) à un retard de 12 points par rapport aux conservateurs (Environnics) et à peu près toutes les nuances entre ces deux extrêmes.

La firme Strategic Counsel a choisi de prendre le pouls quotidien des citoyens dans 45 circonscriptions où les luttes sont serrées. Une compilation est effectuée tous les trois jours (pour un total d'environ 1300 personnes sondées chaque fois). Du haut de cette enquête, la maison a pu clamer que la vague conservatrice plafonnait ou encore que les appuis du NPD en Colombie-Britannique avaient doublé.

Chris Waddell se montre extrêmement sceptique. «Cela veut dire que, avec 1300 répondants en trois jours, on a parlé à environ 400 personnes chaque soir, réparties entre 45 circonscriptions. Cela veut dire que les sondeurs ont parlé à 9,6 personnes dans chaque circonscription chaque soir, et ils prétendent déceler des tendances?»

Jean-Claude Leclerc, professeur de journalisme à l'Université de Montréal et auteur d'une chronique sur l'éthique dans Le Devoir, affirme tout de go son penchant: «Je suis un fan des sondages», lance-t-il. «Les partis politiques en font. Les gouvernements en font sans arrêt sur les débats, que ce soit le sexe ou la religion, et les gens qui sont au coeur de ces sondages ne devraient pas en avoir et devraient rester dans l'ignorance? Ce n'est pas correct.»

Pour Loïc Blondiaux, professeur de sciences politiques à la Sorbonne ayant été joint à Lille cette semaine, la surexposition à des sondages peut certes avoir pour effet de créer une tendance qui n'existait pas et de favoriser le meneur. Mais ils peuvent avoir l'effet inverse en incitant les électeurs à voter stratégiquement pour bloquer le passage à un candidat. De manière plus générale, il constate que la faillite intellectuelle ambiante constitue «une évolution structurelle de nos démocraties. Il devient très compliqué pour les médias d'échapper à cette tendance privilégiant les luttes, les scores».

Luc Dupont abonde dans ce sens. Une bonne part de l'électorat, constate-t-il, ne s'informe tout simplement pas et base sa décision sur des perceptions. «Ceux qui lisent se sont déjà fait une idée de celui pour qui ils vont voter. Les campagnes ne sont pas pour eux. Elles sont pour les autres, qui ne font plus la différence entre l'information et le spectacle. Dans ce contexte, les chefs deviennent des archétypes: Harper, le bon père au coin du feu, Dion et l'environnement, Duceppe le justicier. Il n'y a que Layton qui n'a pas encore réussi à bien définir son personnage.»

Pour M. Blondiaux, un mystère demeure: la capacité des journalistes à se laisser berner par les stratégies de l'image. «C'est un paradoxe. Les journalistes politiques passent leur temps à décrypter le jeu politique, les stratégies, les acteurs, et ils tombent eux-mêmes dans le panneau pour peu que l'acte arrive au bon moment. [...] Je suis frappé par l'harmonie au sein des médias du centre. Le ventre mou des médias hurle en bande. Il y a chez eux un phénomène d'enthousiasme ou de dénigrement collectif. Et les sondages contribuent à ce phénomène d'enchantement ou de désenchantement.»

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