Revue de presse - Guerre d'images

Le débat autour du non-respect de la loi sur les élections à date fixe s'est vite étiolé dans la presse canadienne-anglaise, sauf en Alberta, pour laisser place à une évaluation de l'image, de la performance et des campagnes des chefs et à une expression d'indignation face aux menaces de boycottage des débats des chefs par Stephen Harper et Jack Layton si Elizabeth May y était. Mais il y a de l'agacement aussi face au ton qu'a pris la campagne et au trop grand intérêt accordé à la forme au détriment du contenu. Les enjeux ne manquent pourtant pas.

Stéphane Dion s'est généralement fait écorcher pour un départ flageolant, en particulier par les chroniqueurs Don Martin et Greg Weston, respectivement des chaînes CanWest et SunMedia, mais Stephen Harper a eu droit, après des éloges pour un décollage sans tache, à une pluie de reproches pour les tactiques de son équipe.

Selon Don Martin, les conservateurs n'ont fait que fournir des munitions à Dion avec leurs erreurs à répétition. En fait, ils ont à plus d'une reprise sauvé la mise du chef libéral, dont la campagne connaissait sa part de difficultés. Et là, en soutenant que la taxe sur le carbone de Dion conduirait à une nouvelle crise de l'unité canadienne, Harper a permis au chef libéral de brandir ses indiscutables lettres de créance dans ce dossier et de rappeler le passé plus controversé du chef conservateur, lui qui préconisait l'isolement de l'Alberta. De l'avis de Martin, il fallait s'attendre à des dérapages de la part d'une équipe qui s'inspire des stratèges républicains et d'un chef qui peut difficilement se retenir d'attaquer férocement les libéraux.

Selon le Globe and Mail, on ne peut qualifier d'isolés les incidents survenus en début de campagne dans le camp conservateur. À moins d'«ignorer une façon d'agir à l'oeuvre bien avant que la campagne ne commence et qui n'était pas le fait de quelques employés indisciplinés. C'est ce parti qui accusait les critiques de la mission afghane d'être des supporteurs des talibans. [...] C'est aussi le parti qui est actuellement en guerre avec Élections Canada, qui a osé enquêter sur de possibles infractions aux règles sur les dépenses électorales.» Le Globe note que les signaux sont venus des plus hauts échelons du parti et de Stephen Harper lui-même. Les conservateurs récoltent ce qu'ils ont semé, en somme, mais peuvent encore changer le tir. À une condition. «En jetant le livre d'instructions qu'ils suivaient jusqu'à présent», dit le Globe.

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C'est Elizabeth May, chef du Parti vert, qui a eu droit au plus gros capital de sympathie. Tous les grands journaux, sauf un, ont appuyé sa demande de participer aux débats. Aussi, quand il est devenu évident que Jack Layton et Stephen Harper avaient menacé de ne pas y être si on lui faisait une place, le tollé fut général.

Thomas Walkom, du Toronto Star, avertit cependant que la présence de May ajoute un élément d'imprévu dans cette campagne. Contrairement à ce qu'on est tenté de croire, dit-il, ce n'est pas seulement Jack Layton qui peut y perdre au change mais aussi Stephen Harper, car on ne peut pas aisément étiqueter les verts. Il rappelle que contrairement aux verts européens, les verts canadiens sont plus conservateurs sur le plan fiscal, qu'Elizabeth May a déjà travaillé pour un ministre de Brian Mulroney. Elle pourrait, croit-il, charmer certains anciens progressistes-conservateurs. Dion aussi pourrait écoper, même si sa taxe sur le carbone ressemble à s'y méprendre à celle des verts. May maîtrise mieux l'anglais que lui, a plus de charisme et profitera de l'élément de nouveauté, qui fonctionne si bien à la télévision.

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Pendant ce temps, les enjeux de fond ont été relégués au second plan, au grand dam de certains commentateurs qui ont résisté à la tentation d'analyser le début de la campagne comme une simple course. Afghanistan, baisse de taxe sur le diesel, interdiction des armes et environnement, bien sûr.

Découragé, Craig McInnes, du Vancouver Sun, s'est demandé si l'ancienne chef conservatrice Kim Campbell n'avait pas raison, en 1993, lorsqu'elle affirmait qu'une campagne n'était pas le bon moment pour débattre d'enjeux compliqués. «Ce n'est pas qu'on ne peut pas en débattre, interprète McInnes, c'est plutôt que les débats durant une élection ne visent pas à éclairer, mais à gagner.» Selon lui, Harper en est le meilleur exemple. La méthode est «brutalement efficace, mais en autant que les Canadiens soient aussi paresseux qu'il semble le croire», remarque le chroniqueur.

Le sort de la mission afghane préoccupe plusieurs commentateurs. Chroniqueur au Globe and Mail, Jeffrey Simpson pense toutefois qu'en s'engageant à mettre bel et bien fin à la mission en 2011, le premier ministre a donné raison aux talibans qui présument que la détermination des pays étrangers va s'étioler et qu'ils partiront. «Dans ces conditions, les soldats canadiens sur le terrain sont en droit de se demander à quoi sert de rester et de risquer des vies.» Selon Simpson, on vient implicitement de leur dire que la mission ne peut réussir «parce que s'il y avait progrès, si le succès, peu importe ses contours, était possible, aucun leader politique ne s'engagerait maintenant à quitter en 2011. Il resterait flexible, attendrait la suite des événements, parlerait aux alliés et au gouvernement afghan, gardant ouverte la possibilité de retourner si nécessaire devant le nouveau Parlement avec une nouvelle motion. Telle serait la position d'un chef d'État.»

Le Edmonton Journal est tout aussi perplexe face à cet engagement. La motion adoptée l'hiver dernier annonçait la fin de la mission à Kandahar mais pas nécessairement ailleurs en Afghanistan. La porte était ouverte à une autre forme de participation à la mission de l'OTAN. Le Journal note qu'en abordant le sujet, Harper a au moins le mérite d'avoir ouvert la porte à un débat plus large sur cette mission durant la campagne.

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