Des mots assassins - Dix-huit ans plus tard, la crise d'Oka fait encore des victimes

Québec — Après l'avoir protégé, le Parti libéral a finalement choisi de se dissocier de son candidat dans Québec, Simon Bédard. L'ex-animateur de radio au coeur d'une tempête pour avoir soutenu que les militaires auraient dû, en 1990, entrer de force à Kanesatake quitte à causer la mort de dizaines de Mohawks, ne portera finalement pas les couleurs libérales à l'élection du 14 octobre.

«Je vous annonce aujourd'hui que j'ai exigé et obtenu la démission de Simon Bédard», a fait savoir le chef Stéphane Dion hier dans un court communiqué de presse. Les propos de M. Bédard, note le chef libéral, «sont contraires aux valeurs et aux convictions du Parti libéral du Canada». «M. Bédard a expliqué clairement qu'il avait changé d'opinion depuis, mais ses propos ne doivent pas faire d'ombre à la tradition d'appui aux peuples autochtones dont le Parti libéral est fier», a conclu M. Dion. Plus tôt dans la journée, le Parti libéral et sa lieutenant pour le Québec, la sénatrice Céline Hervieux-Payette, avaient pourtant défendu le candidat parce qu'il s'était excusé.

L'éviction de l'homme n'a pas été automatique. Encore hier matin, il devait donner un point de presse. Celui-ci a été annulé, mais au courant de la journée, l'organisateur du PLC pour la région de Québec, Robert Boulay, disait que son candidat et le parti étaient en réflexion jusqu'à lundi. La décision est tombée hier, en fin de journée.

Simon Bédard, 65 ans, a été aspiré par un tourbillon médiatique lorsque des propos qu'il avait tenus il y a 18 ans ont été déterrés. Sur les ondes de la radio CJRP, à Québec, il avait déclaré ceci à propos de la crise d'Oka, qui avait tenu tout le Québec en haleine pendant les mois d'été: «Tu rentres là avec l'armée pis tu nettoies tout ça. Cinquante morts, 100 morts, 125 morts, ça vient de s'éteindre. On enterrera ça pis on continue à vivre.» En entrevue avec le journal Le Soleil, M. Bédard en a remis mardi, insistant sur le fait qu'il aurait fallu nettoyer Kanesatake parce que la situation est «pire» aujourd'hui.

Devant les critiques qui se multipliaient, M. Bédard a retiré ses paroles le lendemain. «Ces propos ont malheureusement dépassé ma pensée, je les retire et s'ils ont blessé quiconque, j'en suis désolé et je m'en excuse sincèrement.» M. Bédard n'a pas retourné les appels du Devoir hier. On ignore pour l'instant qui le remplacera.

Le chef du village Huron, Max Gros-Louis, avait dénoncé ce discours, qu'il estimait à saveur génocidaire. En entrevue avec Le Devoir, la député bloquiste Christiane Gagnon s'était dite outrée par les propos de son adversaire. «Il s'est fait du tort. Ça n'a pas de bon sens d'appeler les gens à la violence. Nous avons des lois et nous sommes dans une société démocratique. [...] Ce n'est pas une façon d'interpeller les gens. Ça démontre un sens des valeurs qui est rejetable.»

La dynamique de la circonscription de Québec est particulière. Mme Gagnon est la seule des huit bloquistes à avoir résisté à la vague conservatrice de 2006 dans la région de Québec. Les conservateurs espèrent cette fois déloger Mme Gagnon. Mais la présence d'un candidat libéral fort en gueule, dans une ville où la radio-poubelle fait des émules, aurait pu avoir pour effet de diviser le vote fédéraliste et de maintenir en poste Mme Gagnon. D'ailleurs, M. Bédard affirme qu'il avait une entente avec le Parti libéral. «C'est que je parle, ou sinon, je m'en vais chez nous», a-t-il déclaré au Soleil. «C'est sûr que je vais partir si on ne me laisse pas parler. À 65 ans, je ne perdrai pas mon temps à leur conter des chansons et à dire que t'es beau, t'es fin et t'es gentil.»

Le chef conservateur, Stephen Harper, a critiqué Stéphane Dion pour avoir toléré le controversé personnage.

«Il s'agit d'une déclaration très extrême, a-t-il dit. Un tel candidat et une telle réaction du parti indique la faiblesse du PLC au Québec en général dans cette élection.»

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