Salir l'adversaire pour gagner des voix

Un oiseau passe et laisse tomber sa fiente dans cette publicité anti-Dion créée sur un site Internet financé par le Parti conservateur. Stephen Harper a présenté ses excuses, et la publicité a été modifiée.
Photo: Agence Reuters Un oiseau passe et laisse tomber sa fiente dans cette publicité anti-Dion créée sur un site Internet financé par le Parti conservateur. Stephen Harper a présenté ses excuses, et la publicité a été modifiée.

Une fiente d'oiseau a entaché la campagne électorale hier matin. Un caca lâché en plein vol par un volatile juste sur l'épaule du chef libéral, une création du site Internet notaleader.ca, financé par le Parti conservateur. «Ça ne dit rien sur moi, mais tout sur Stephen Harper», a commenté Stéphane Dion, politicien virtuellement encrotté.

Le leader conservateur a vite présenté ses excuses. «C'est tout à fait inacceptable, a dit M. Harper, de Winnipeg, avant que ne sonne midi. C'est de mauvais goût et tout à fait inapproprié. Et évidemment, j'offre mes excuses pour ça.»

L'image incriminante a vite été modifiée. Maintenant, le macareux moine — un symbole aviaire associé au clan de Michael Igniatieff, rival dans la dernière course à la direction libérale — passe et se retient, mais sous un Stéphane Dion toujours tout aussi dépité.

Le site notaleader.ca n'existe qu'en version anglaise. On y trouve aussi un dossier sur le thème «Stéphane Dion est imbu de lui-même» et une fausse page d'autoprésentation où le chef libéral suggère une douzaine de groupes de discussion, dont «Let's bring the Taliban to Canada». Par contre, professeurdion.ca permet de poser des questions en français à une image silencieuse du chef libéral qui ne répond jamais aux accusations concernant sa proposition de taxe sur le carbone par exemple. Depuis hier, les publicités télévisées relaient des attaques tout aussi féroces.

«C'est assez préoccupant ce qui se passe: dans l'exemple canadien, c'est relativement rare qu'une campagne négative ait commencé aussi tôt, commente Robert Bernier professeur à l'École nationale d'administration publique. C'est un élément important à retenir: on peut retourner 20 ou 25 ans en arrière et on aura de la difficulté à trouver un précédent de publicité aussi agressive aussi tôt en campagne.»

L'occasion fait le larron, même et surtout en matières démagogiques. «Généralement, ce type de pub est utilisée quand un chef porte à flanc, est perçu comme faible, même à l'intérieur de son parti, poursuit le professeur Bernier. Le même phénomène a été observé en 1988 avec le chef libéral John Turner, mais à une échelle moins agressive et beaucoup plus tard pendant la campagne.»

En même temps, le spécialiste de la propagande et de la communication politique souligne les limites de ce genre d'opération. Au mieux, dans le marché télévisuel fragmenté du Canada anglais, les publicités négatives ne pourront vraisemblablement tenir qu'une semaine et quelques jours à peine sur les réseaux nationaux québécois. «Un phénomène de surexposition va se développer avec, au bout du compte, la position de l'arroseur arrosé.»

Sur le Web par contre, la bataille engagée depuis des lustres peut se poursuivre ad nauseam. Les libéraux viennent de lancer scandalpedia.ca présentée comme «l'encyclopédie libre des scandales conservateurs». Le site relaie des informations sur l'affaire Bernier-Couillard par exemple. Il faut aussi numériquement compter avec une constellation de blogues de toutes allégeances. Les partisans conservateurs en ont développé de très brutaux, démagogiques à l'extrême, des outils souvent présentés comme des contrepoids à l'influence jugée pernicieuse des grands médias traditionnels.

«Il y a dans Internet un discours libertaire, note Marc Chevrier, professeur de science politique

de l'UQAM. Les sites servent à contourner les médiations institutionnelles et communicationnelles. Il y a là le fantasme d'une parole libre qui peut dire n'importe quoi sans passer par les intermédiaires établis. Cette puissante idée me semble particulièrement importante pour la droite.»

Il note également que les blogues, comme les publicités des médias traditionnels accentuent non pas tant l'américanisation de la politique canadienne (en fait, tous les pays démocratiques suivent cette tendance) que la virtualisation des rapports politiques. «Le véritable face-à-face disparaît et, avec lui, une certaine manière raffinée de mener la communication politique, dit M. Chevrier. Dans la tradition britannique, le débat parlementaire était considéré comme un sommet. Cette tradition se perd. Maintenant, les politiciens se rencontrent rarement, sauf dans les débats des chefs. Ils privilégient une parole décalée qui encourage l'incivilité. C'est difficile d'insulter son adversaire quand il est là, devant soi. Au contraire, c'est facile de le traiter de con ou de rire de son physique sur un site Internet.»

Reste une question de fond: qui peut bien se laisser séduire par un site ouvrant sur une argumentation fécale? «Ce type de campagne vise le segment sofa de la population, entre 18 et 24 % de l'électorat, des gens sous-scolarisés, peu informés qui consomment beaucoup de télévision, répond le professeur Bernier. C'est un segment versatile qui se laisse convaincre sur la base des sentiments sociaux-affectifs et qui accorde beaucoup d'importance à la personnalité des politiciens.»

La professeure Anne-Marie Gingras, de l'Université Laval, spécialisée en communications politiques, pense que les publicités négatives, y compris celle en cause, ne peuvent finalement se révéler efficaces que dans un système bipartisan. «Aux États-Unis, en salissant son adversaire, on peut espérer gagner des voix, dit-elle. Au Canada, rien n'assure que la campagne anti-Dion va bénéficier aux conservateurs. Il y a d'autres options politiques. En plus, dans ce cas précis, la campagne de mauvais goût accentue le cynisme envers la politique, ce qui ne profite finalement à personne.»

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