Retour du débat classique gauche-droite

Le chef du NPD, Jack Layton, a entrepris sa campagne à Gatineau.
Photo: Agence Reuters Le chef du NPD, Jack Layton, a entrepris sa campagne à Gatineau.

Ottawa — Pour la première fois depuis au moins 15 ans, le Canada s'est engagé hier dans une campagne électorale où la question nationale sera délaissée pour les plus classiques camps de la gauche et de la droite. Si le chef libéral, Stéphane Dion, part de ce constat pour inviter les progressistes à se joindre à lui, son adversaire conservateur, Stephen Harper, estime qu'il est maintenant seul au centre de l'échiquier politique.

Comme prévu, le premier ministre Stephen Harper s'est rendu hier matin, à 8h15, chez la gouverneure générale, Michaëlle Jean, pour demander la dissolution du Parlement. Le chef conservateur dit espérer que ces élections, qui auront lieu le mardi 14 octobre, permettront de décider une fois pour toutes qui, de son parti ou ceux de l'opposition, a le mandat de gouverner.

«L'opposition ne veut pas nous appuyer, et ce gouvernement ne veut pas changer de direction. Il y a une impasse. Le public doit décider», a déclaré le chef conservateur, à sa sortie de Rideau Hall. Une poignée de manifestants pacifistes s'étaient déplacés pour marquer le lancement de cette campagne où ni M. Harper ni M. Dion ne semblent vouloir parler de la guerre en Afghanistan.

À aucun moment Stephen Harper n'a évoqué la possibilité qu'il remporte une majorité, une perspective qui effraie encore beaucoup d'électeurs. Il n'en conclut pas moins qu'advenant la réélection d'un Parlement similaire, c'est-à-dire minoritaire, il estimerait avoir obtenu carte blanche. «Si ce gouvernement est capable de gagner une deuxième minorité, une deuxième victoire, je pense que cela nous conférera une position très forte envers le prochain Parlement.»

Pour Stephen Harper, la campagne a ceci de particulier que ses quatre adversaires (le Parti libéral, le NPD, le Bloc québécois et le Parti vert) «chassent» à gauche, dit-il. «Une des choses intéressantes dans cette élection, c'est que nous avons tout le centre qui est à notre disposition. [...] Nous avons un message pour le grand centre droit.» Son intérêt lui dicte d'entretenir cette division. Aussi a-t-il supposé plus d'une fois, en évoquant les résultats électoraux possibles, que Jack Layton aussi pourrait devenir premier ministre au même titre que Stéphane Dion, bien qu'il détienne trois fois moins de sièges et stagne dans les sondages sous la barre des 15 %.

C'est en constatant que l'éternelle question nationale n'était plus au centre des préoccupations politiques du Québec (et par ricochet, du Canada) que Stéphane Dion a senti le besoin d'inviter ses concitoyens du Québec à le regarder sous un nouveau jour, explique-t-il en entrevue avec Le Devoir.

«Le choix ne sera pas cette fois-ci si on reste ou si on sort du Canada. L'enjeu, c'est de savoir ce qu'on veut faire du Canada puisque nous y sommes. Ma conviction est que le Québec veut un Canada plus juste, plus riche et plus vert, et ne veut pas du Canada de Stephen Harper. [...] Le seul véhicule pour y parvenir, c'est le Parti libéral. Pour y arriver, les Québécois doivent y aller, dans ce parti. C'est notre seul tremplin.» Ainsi, le chef libéral demande aux progressistes de ne pas éparpiller leurs votes. «Un vote de blocage, ce n'est pas ce dont nous avons besoin. Il nous faut un vote pour agir, pour remplacer ce gouvernement.»

Le Bloc contre l'idéologie du PC

Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a lui aussi lancé sa campagne électorale en abordant la fracture «idéologique» entre son parti et celui de Stephen Harper. Il n'a parlé de la souveraineté du Québec qu'une seule fois.

À Montréal devant ses militants, il a comparé le chef conservateur au président américain George W. Bush. «N'oublions jamais, jamais, que Stephen Harper voulait entraîner le Canada dans la guerre en Irak en 2003. Comme George W. Bush, Stephen Harper a tout fait pour saboter Kyoto. Il défend l'industrie pétrolière plutôt que l'environnement. Comme les républicains, les conservateurs de Stephen Harper militent pour la libre circulation des armes à feu, pour la censure, et ils voudraient retirer aux femmes des droits acquis de haute lutte. C'est cette idéologie que Stephen Harper voudrait imposer sans retenue au Canada et au Québec, en obtenant une majorité», a-t-il dit lors de son discours de lancement électoral.

Gilles Duceppe se défend de lancer une campagne de peur, affirmant que toutes les attaques sont fondées. «C'est Harper lui-même qui a dit dans un discours qu'on devait participer à la guerre en Irak. C'est la réalité. C'est Harper qui a dit que [le protocole de] Kyoto est un complot socialiste. Les conservateurs ont massivement appuyé le projet de loi C-484 sur l'avortement. Je n'invente rien», a-t-il répliqué.

Le chef du Bloc demande aux Québécois de ne pas suivre les Américains qui ont élu George W. Bush. «Voulons-nous répéter les mêmes erreurs en offrant une majorité aux mêmes idéologues, ceux du parti de M. Harper?», a demandé Gilles Duceppe. Selon lui, il s'agit d'un choix de société qui s'offre aux électeurs. «Voilà une question centrale pour nous tous qui refusons de vivre dans une société où les riches seraient toujours plus riches et les pauvres, toujours plus pauvres», a-t-il soutenu.

Dans ce contexte de guerre idéologique, où la gauche tente de barrer la route à une droite lui apparaissant comme endurcie et républicaine, le NPD a choisi de s'extraire de cette rhétorique pouvant le défavoriser. Le chef Jack Layton a parlé de changement et s'en est pris aux deux grands partis traditionnels que sont le Parti conservateur et le Parti libéral. «Je me présente pour devenir votre premier ministre», a lancé M. Layton alors qu'il se trouvait sur la rive québécoise de l'Outaouais, avec la majestueuse colline parlementaire en arrière-plan. «Nous avons eu 25 ans de gouvernements des vieux partis. Il faut du changement.»

M. Layton a énuméré une longue liste de problèmes auxquels, à son avis, les politiciens ne se sont jamais vraiment attaqués, comme la protection des emplois, le coût de la vie (prix de l'essence, frais bancaires), les listes d'attente dans les hôpitaux ou encore la lutte contre les changements climatiques. Frondeur, M. Layton s'est ensuite dirigé vers Calgary, fief conservateur s'il en est. «Ne laissez jamais personne vous faire croire que ce n'est pas faisable», a-t-il conclu.

Certitude, risque et ambition

Si chacun des chefs a planté le décor de sa campagne respective, Stephen Harper a aussi défendu le bilan de son gouvernement, fait de gestes ponctuels (réduction de la TPS, 100 $ par mois pour jeunes enfants) qu'il entend multiplier. Il se présente comme l'homme du gros bon sens qui ne pariera pas la santé économique du pays au nom d'une grande idée.

«Je ne suis pas un fan des grands discours ou de beaux slogans, a-t-il déclaré. Nous montrons qui nous sommes et ce qui nous préoccupe par les actions que nous posons.» M. Harper s'est donc attelé à diminuer les attentes électorales. «Nous ne promettons pas de miracles, mais ce qu'on promet, on va le réaliser.» Selon M. Harper, il s'agit de choisir entre une vision simple, mais réaliste, et un projet «risqué», nommément le Tournant vert du Parti libéral. «En ces temps d'incertitude économique, les Canadiens ont le choix entre des orientations claires et l'incertitude, le gros bon sens et des expériences risquées.»

Stéphane Dion s'en est justement pris à cette modestie de leadership. «Voici un premier ministre qui ne croit pas que le gouvernement peut être une force positive pour le changement.» Stephen Harper ne croit pas, a déploré le chef libéral, à l'intervention de l'État pour sauver des emplois, combatte la pauvreté ou lutter contre les changement climatiques. «Les Canadiens sont laissés à leur sort. Ce n'est pas que ce gouvernement ne dépense pas: il a été le plus grand dépensier de l'histoire, mais il dépense sans plan, en fonction du jour, du sondage ou de l'élection, mais jamais de la prochaine génération», a lancé M. Dion dans un discours particulièrement combatif.

Stéphane Dion propose pour sa part une vision ambitieuse réconciliant l'économie avec l'environnement. Son Tournant vert, a-t-il rappelé, «n'augmente pas les impôts, il les déplace vers la pollution». Une taxe sur les hydrocarbures rapportera à terme 15,3 milliards de dollars qu'un gouvernement libéral retournera sous forme de réduction d'impôt pour les particuliers et les entreprises.

Au moment de la dissolution, le PC détenait 127 sièges à la Chambre des communes sur 308, le PLC en avait 95, le Bloc québécois 48 et le NPD 30. Il y avait quatre députés indépendants et quatre sièges vacants. Les élections partielles en cours ont été annulées avec le déclenchement électoral général d'hier.

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Avec la collaboration d'Alec Castonguay

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