Un duel Bloc-PLC à Montréal

Les équipes du Bloc québécois étaient à l’oeuvre, hier, pour placarder le visage du chef Gilles Duceppe sur les poteaux de Montréal, où le Bloc dispose d’une solide base d’électeurs.
Photo: Jacques Nadeau Les équipes du Bloc québécois étaient à l’oeuvre, hier, pour placarder le visage du chef Gilles Duceppe sur les poteaux de Montréal, où le Bloc dispose d’une solide base d’électeurs.

D'une région à l'autre, les batailles seront féroces au Québec entre les principaux partis politiques. D'ici au scrutin du 14 octobre, Le Devoir vous présente un portrait des enjeux et des forces en présence dans plusieurs régions de la province. Aujourd'hui: l'île de Montréal.

Sur la scène fédérale comme au niveau provincial, l'île de Montréal n'est pas un enjeu majeur lors des élections. Le paysage politique n'est pas aussi mouvant et imprévisible qu'ailleurs au Québec. Il y aura quelques luttes intéressantes à surveiller, mais les analystes ne s'attendent pas à un bouleversement majeur.

«La lutte sera entre le Parti libéral et le Bloc québécois dans la plupart des comtés chauds, soutient Pierre Drouilly, sociologue électoral à l'UQAM. Le clivage de la langue et des communautés ethniques d'un comté à l'autre donne souvent de fortes majorités.» Une lutte qui se fera encore une fois à deux, selon le spécialiste.

Le dernier sondage de la maison Léger Marketing réalisé la semaine dernière tend à démontrer que le Parti conservateur se rapproche de l'île de Montréal, mais ne réussit pas à traverser le pont. Sous Brian Mulroney, en 1984 et 1989, les conservateurs avaient toutefois pris d'assaut Montréal, y compris Outremont. Mais depuis, l'île est dominée à l'est par le Bloc québécois et à l'ouest par le Parti libéral du Canada.

«Dans les milieux urbains, les conservateurs ne réussissent pas à percer. Montréal ne fait pas exception. Sur les rives nord et sud, c'est par contre une lutte à trois qui se profile», explique le sondeur Jean-Marc Léger.

Pour le spécialiste des communications politiques Michel Fréchette, cela s'explique en grande partie par le choc des valeurs propre à une grande ville cosmopolitaine où l'on retrouve beaucoup de créateurs, une ville universitaire ouverte à des réalités comme l'homosexualité. «Montréal est une ville orpheline au plan politique. Il y a là une résistance, alors que, partout ailleurs, au Québec, il y a une base conservatrice. Si on faisait une analogie avec la politique américaine, Montréal serait une ville démocrate plutôt que républicaine», fait valoir M. Fréchette.

Selon lui, le statu quo ne serait pas une bonne nouvelle pour Montréal, ce qui rimerait avec une exclusion de l'exercice du pouvoir et une réduction de son poids politique et de son influence.

«Dans la mesure où Montréal se cantonne dans l'opposition, elle peut finir par en payer le prix, car un gouvernement fonctionne au poids politique. On n'est plus à l'époque de Duplessis où si on ne votait pas du bon bord, on n'avait rien. Mais il n'en demeure pas moins qu'il faut être représenté pour s'assurer que certains enjeux trouvent un écho dans le gouvernement», rappelle-t-il.

La présidente de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Isabelle Hudon, abonde dans ce sens. Montréal doit monter dans le train gouvernemental afin de porter «la cause Montréal», assure-t-elle. «Ça ne nous aide pas quand Montréal est absent du Conseil des ministres. Ça dessert tout le Québec, car Montréal est le moteur économique de la province. Peu importe le parti qui va gagner l'élection, il faut s'assurer que le Québec, en général, et Montréal, en particulier, seront représentés au cabinet», soutient Mme Hudon.

Courses à surveiller

Parmi les 18 circonscriptions qui composent l'île de Montréal (près du quart de l'ensemble du Québec), cinq courses seront particulièrement à surveiller: Papineau, Ahuntsic, Jeanne-Le Ber, Honoré-Mercier et Outremont. Les autres circonscriptions ont donné de fortes majorités aux députés sortants qu'il sera difficile de renverser pour les autres partis.

Le Parti libéral entretient de grands espoirs dans Papineau, où Justin Trudeau, le fils de l'ancien premier ministre Pierre Elliott Trudeau, tentera de ravir la circonscription à la bloquiste Viviane Barbot qui l'a emporté en 2006 par seulement 990 voix. Le profil de Viviane Barbot convient bien à cette circonscription, qui compte 25 % d'immigrants et est l'une des plus pauvres du pays. On la dit très présente sur le terrain, tout comme M. Trudeau, en campagne depuis plusieurs mois.

Le Bloc québécois et le Parti libéral croiseront également le fer dans Ahuntsic, au nord de l'île. La populaire libérale Eleni Bakopanos tentera de reprendre sa circonscription perdue en 2006 aux mains de Maria Mourani par 834 votes.

Dans Honoré-Mercier, le député libéral Pablo Rodriguez a eu chaud en 2006, l'emportant par 2000 voix dans ce bastion rouge. Le Bloc pourrait encore une fois lui faire une bonne lutte.

Est-ce que Thomas Mulcair pourra conserver Outremont? L'ancien fief libéral est passé aux mains du NPD lors d'une élection partielle il y a un an. Les électeurs bloquistes avaient alors massivement appuyé le NPD pour donner une leçon au Parti libéral. Le contexte d'une élection générale est toutefois différent. Le candidat du Parti libéral n'est pas encore connu.

Dans Jeanne-Le Ber, au sud-ouest de l'île, le Bloc québécois avait réussi à l'emporter par plus de 3000 voix en 2006 sur la populaire ministre libérale Liza Frulla. Le candidat du PLC, Christian Feuillette, est appuyé par le sénateur Raymond Lavigne, qui en mène large dans ce coin de la ville. M. Lavigne a été expulsé du caucus libéral après avoir été accusé de fraude. Le candidat du NPD, Daniel Breton, ancien porte-parole de la coalition Québec-Kyoto, pourrait mêler les cartes dans ce secteur francophone. Si ses chances de l'emporter semblent minces en ce début de campagne, il pourrait soutirer des votes au Bloc et au Parti libéral.

Selon Pierre Drouilly, la grande inconnue sur l'île de Montréal sera le NPD. «À part Outremont, il n'a pas beaucoup de chances de percer ailleurs. Mais l'effet Mulcair pourrait brouiller les cartes dans plusieurs comtés. Reste à voir à qui le NPD grugera des votes. Le Parti libéral devrait conserver le vote des immigrants, mais chez les francophones, est-ce que le NPD nuira au Bloc ou au Parti libéral? C'est difficile à dire», soutient-il.

Quant aux conservateurs, tout porte à croire qu'ils déploieront leur énergie surtout où des gains sont possibles. La présence de Stephen Harper à Québec, hier, pour lancer la campagne électorale, semble aller dans ce sens. «On a l'impression que le Parti conservateur préfère Lévis à Montréal. Or, la métropole devrait être un enjeu dans cette élection. Encore faut-il que les élites montréalaises fassent de Montréal un enjeu», laisse tomber Michel Fréchette.

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