Sus aux «radicaux» et aux «marginaux»

Ex Machina, la troupe de Robert Lepage qui a produit l’an dernier Lypsynch (ci-dessus), n’aura plus droit aux subventions fédérales de voyage.
Photo: Ex Machina, la troupe de Robert Lepage qui a produit l’an dernier Lypsynch (ci-dessus), n’aura plus droit aux subventions fédérales de voyage.

Ottawa — Après ses velléités de censure à l'écran, le gouvernement conservateur s'attire une fois de plus les foudres de la communauté artistique. Ottawa abolit cette fois un programme de 4,7 millions de dollars qui permettait aux artistes et intellectuels d'ici de se produire à l'étranger. La raison: l'équipe de Stephen Harper n'aime pas que des figures «radicales» ou «marginales» se fassent ambassadeurs culturels du pays sur le globe.

Le Devoir avait le premier fait état de cette possible abolition du programme à l'automne 2006, mais le gouvernement avait finalement déclaré qu'il attendrait une révision interne avant de prendre une décision finale. Le couperet est finalement tombé hier. «Le programme Promotion des arts se terminera le 31 mars 2009», a confirmé la directrice

Voir page A 8: subventions

des communications du ministre des Affaires étrangères, Anne Howland. Les compagnies pourront encore déposer des demandes jusqu'à cette date; celles-ci seront étudiées en fonction des fonds restants dans l'enveloppe.

Ce programme servait uniquement à financer les tournées à l'étranger d'artistes canadiens. Les grands noms que sont Ex Machina, de Robert Lepage, les Grands Ballets canadiens, basés à Montréal, ou encore la troupe circassienne Les 7 doigts de la main en ont tous déjà bénéficié. Les Grands Ballets font présentement un malheur à Paris. Les 7 doigts de la main amorcent la semaine prochaine une tournée au Brésil grâce à ce programme.

«La majeure partie de nos tournées dépendent de ce coup de pouce», confirme Nassib El-Husseini, directeur général de la jeune troupe, qui s'est produite un peu partout sur la planète.

Officiellement, le programme Promotion des arts est annulé parce que «le gouvernement s'est engagé à faire preuve de discipline budgétaire», explique Anne Howland. «Nous croyons que les Canadiens ont le droit de demander des comptes quant à l'utilisation faite de leur argent durement gagné.» Une source conservatrice très bien placée a expliqué au Devoir que le programme était aboli parce qu'il avait financé les voyages de personnes ou de groupes ne faisant pas consensus.

«Les Canadiens veulent être à l'aise avec les artistes qui les représentent à l'international. Ils ne veulent pas financer des "junkets" pour des célébrités ou encore des marginaux», dit cette source. Elle ajoute qu'il n'est pas approprié d'avoir des «radicaux, de la droite comme de la gauche», représenter le Canada à l'étranger. Il en va de même, ajoute cette source, avec l'Ordre du Canada, une référence à l'octroi contesté cet été du prestigieux titre au médecin spécialisé en avortement Henry Morgentaler.

Dans le National Post d'hier, une source conservatrice citait trois subventions octroyées par ce programme et jugées dérangeantes: une somme de 3000 $ versée à un groupe rock vulgairement appelé Holy Fuck, 16 500 $ versés à Tal Bachman, un musicien jugé assez riche pour voyager par lui-même, ou encore 5000 $ versés au documentariste Avi Lewis pour participer à des festivals en Argentine et en Australie.

M. Lewis a été jugé par les conservateurs comme un «radical général». Avi Lewis est une figure connue de l'intelligentsia canadienne de la gauche. Issu d'une famille engagée depuis des générations (son grand-père David avait inventé l'expression «corporate welfare bums» alors qu'il était chef du NPD dans les années 1970, son père Stephen a été ambassadeur canadien et envoyé spécial de l'ONU pour le sida en Afrique), Avi Lewis a été animateur d'émissions d'affaires publiques à la CBC. Il a réalisé des documentaires et travaillera pour le réseau al-Jazira. Il est marié à Naomi Klein, une autre intellectuelle de gauche connue à l'échelle internationale, notamment pour sa fameuse critique de la mondialisation contenue dans son livre No Logo.

De la censure, encore

Pour Nassib El-Husseini, des 7 doigts de la main, «annuler ce programme est une erreur pour trois raisons: on ne pourra plus tourner autant, le Canada perd une faramineuse occasion d'établir des relations publiques et les ambassades perdent un outil», explique-t-il. Il raconte à quel point les ambassadeurs canadiens sollicitent les troupes comme la sienne pour donner un spectacle, lequel devient une occasion d'organiser un cocktail et d'inviter leurs contacts politiques et d'affaires.

Faisant référence aux récentes acquisitions militaires, M. El-Husseini déplore que le Canada troque les arts pour les armes comme visage du pays présenté à l'international. Il s'oppose surtout à cette tentative du gouvernement conservateur de poser un jugement sur le bon goût des arts financés par l'État. «Qui décide de ce qui est marginal et de ce qui ne l'est pas? De ce qui est bon et de ce qui est mauvais? On critique la Chine et on nous arrive avec cela!»

Le son de cloche est le même à la maison de production de Québec Ex Machina. «C'est une décision d'une grande bêtise. C'est profondément idiot de la part du gouvernement conservateur», commente le producteur Michel Bernatchez, qui dit en avoir discuté avec Robert Lepage. Il explique comment, compte tenu de la petite population canadienne, les troupes d'ici n'ont d'autre option que d'exporter leurs créations pour survivre. Or les tournées sont souvent déficitaires. Les financer relève d'une décision purement économique. «Cela fait plus de 15 ans que nous profitons de ce programme. Cela a fait une immense différence dans la renommée de Robert Lepage à l'international. S'il n'avait pas pu présenter son spectacle à Londres, jamais Peter Gabriel ne l'aurait vu et ne l'aurait invité à faire son spectacle! Jamais Robert Lepage n'aurait été invité à mettre en scène un spectacle du Cirque du Soleil à Las Vegas. Cela a un effet d'entraînement.»

Les partis d'opposition ont rapidement critiqué à leur tour l'abolition de ce programme qu'ils assimilent eux aussi à une tentative de censure de la dissidence.

Pour le député libéral Denis Coderre, cette décision est «abjecte et purement idéologique». Le député dit avoir hâte à la reprise des travaux de la Chambre des communes, à la mi-septembre, pour obliger la ministre du Patrimoine, Josée Verner, à se prononcer sur cette coupure.

Pour la bloquiste Claude DeBellefeuille, il ne fait aucun doute que «les conservateurs semblent bel et bien déterminés à museler les artistes qui ne cautionnent pas leur idéologie. Visiblement, ils n'ont toujours pas compris l'importance de laisser libre cours à la créativité artistique». Elle y voit «une décision réactionnaire et rétrograde» de la part du gouvernement Harper.

Cet hiver, le gouvernement de Stephen Harper s'est attiré une volée de bois vert pour avoir introduit en douce un nouveau critère de sélection des oeuvres cinématographiques pouvant recevoir un crédit d'impôt fédéral: celles-ci ne devaient pas être «contraires à l'ordre public», une mesure assimilée par le milieu des arts à de la censure. Le titre évocateur du film Young People Fucking avait été cité par les conservateurs comme un exemple à éviter à l'avenir.

Cette fois encore, le mot «fuck» du groupe rock semble avoir irrité les conservateurs. «Tout cela parce que quelques députés font une obsession avec le nom d'un groupe!», déplore M. Bernatchez, qui voit dans l'abolition du programme une autre forme de censure. «Ils n'ont pas l'autorité morale de faire ce qu'ils font, dit-il des conservateurs. Il va y avoir une énorme levée de boucliers.»

Un bon programme

En janvier 2006, le programme Promotion des arts avait fait l'objet d'une évaluation interne très positive. Le ministère des Affaires étrangères concluait que le programme était efficace et que seuls les moyens financiers limités l'empêchaient de l'être encore davantage.

«En général, écrivent les évaluateurs, le programme de promotion des arts est reconnu pour avoir atteint les objectifs de promotion des arts et de la culture du Canada, objectifs qui ont guidé son développement depuis les années 1970. Il existe une présence culturelle dans les pays choisis, même si le niveau peut sembler insuffisant dans certains cas. Le programme a clairement contribué à l'amélioration des débouchés professionnels pour les artistes canadiens et pour les autres membres de la communauté culturelle, et le Canada occupe maintenant une place de choix sur la scène internationale en matière d'excellence artistique.» Le rapport ajoute que «l'évaluation a aussi permis de démontrer que le programme est efficace et responsable sur le plan opérationnel, et [qu']aucun problème important n'a été soulevé quant à l'administration des subventions». On recommandait d'augmenter les ressources consacrées au programme et de replacer celui-ci au coeur de la stratégie diplomatique canadienne.
22 commentaires
  • Serge Manzhos - Inscrit 9 août 2008 05 h 03

    subventions a la Low Life Of Canada. etaler la a l'etranger!

    La décision du gouvernement conservateur est dans ce cas-ci très bien étayé : on a vu récemment a l'affiche quel genre de film a su recevoir une subvention. Low life est très bien reconnaissable dans ce pays, M. El-Husseini.
    Ce monsieur & co. sont aussi hypocrites a se défendre en retombant sur «Qui décide de ce qui est marginal et de ce qui ne l'est pas? De ce qui est bon et de ce qui est mauvais? On critique la Chine et on nous arrive avec cela!» : alors dites moi qui décide a qui octroyer la subvention?? C'est exactement dans les pays comme la Chine que les artistes vivaient des subventions étatiques, et qui décidait est aussi très claire.
    Ce genre de subventionnisme constitue une censure plus douce en sus de soutenir une oeuvre d'une valeur incertaine. L'argent provenait de tous les contribuable. Combien de canadiens miserait 1$ sur l'hypothèse que dans 20 ans les créations d'un Holy Fuck auront contribue a créer la réputation de ce pays comme un endroit de haute culture?
    Il faut arrêter ce bavardage et ce gaspillage. Si ces 'artistes' valent quoi que ce soit, ils seront capable de survivre sans $3000 du gouvernement.

  • Jean Leveillee - Abonné 9 août 2008 05 h 39

    Fuck

    Lire:

    No logo!
    The shock doctrine!

    Naomi KLein

  • Pierre-Yves Pau - Inscrit 9 août 2008 06 h 30

    Tempête dans un verre d'eau

    Comme d'habitude, une défense du B.S. culturel, de ses copains et de ses coquins, déguisée sous l'étole de la liberté d'expression. Personne n'empêche ces gens de s'exprimer, mais pas sur le bras des contribuables c'est tout. S'ils croient à leur produit, qu'il fassent donc comme tous les entrepreneurs et convainquent des investisseurs d'embarquer dans l'aventure. Moi je refuse que mes impôts servent à financer des grossièretés, alors que les infrastructures du pays sont en voie de décrépitude et que l'armée manque d'hélicoptères.

  • Marc Ringuette - Abonné 9 août 2008 06 h 43

    Vite des élections !

    Vivement l'élection d'Anne Lagacé Dowson candidate NPD à la partielle de Westmount-Ville-Marie ! Peut-être Stéphane Dion se sentant grugé par "la gauche" se décidera-t-il ensuite à faire tomber le gouvernement avant de se faire avaler des deux côtés !

  • André Loiseau - Inscrit 9 août 2008 07 h 14

    L'hypocrisie au pouvoir

    C'est tout dire.
    Est-ce possible que les québécois permettent encore à ce bon papa hypocrite de gérer le pays? Incroyable que ce flagorneur, ce chien couchant des politiques américaines, nous représente à l'étranger...Quel ambassadeur!
    Et il se permet de juger ce qui serait bon ou mauvais pour le peuple... Tant qu'ils seront canadiens, les québécois voteront-ils encore contre le bon sens?