Qui a peur du pétrole canadien?

Calgary — Fort de ses nombreux projets d'exploitation de sables bitumineux, le Canada s'apprête à augmenter considérablement ses exportations de pétrole vers les États-Unis, une concurrence qui pourrait finir par irriter l'OPEP, estiment plusieurs analystes.

Le pays figure depuis longtemps parmi les premiers fournisseurs d'énergie des États-Unis, comblant environ 7 % d'une demande quotidienne en pétrole du marché américain évaluée à quelque 20 millions de barils. Cette part du marché pourrait toutefois considérablement augmenter en raison des dizaines de milliards de dollars récemment investis dans les projets d'exploitation des sables bitumineux situés dans le nord de l'Alberta.





Boom de la production


Depuis février, le Canada exporte en moyenne environ 1,4 million de baril de brut par jour (bpj) vers les États-Unis, selon les données de l'American Petroleum Institute. La semaine dernière, le volume quotidien a touché les 1,9 millions de bpj, selon l'institut, bien que les analystes affirment qu'il y a toujours de grandes variations d'une semaine à l'autre dans les niveaux d'exportation de pétrole.


Paul Cheng, analyste chez Lehman Brothers à New York, estime que le Canada pourrait augmenter ses exportations de quelque 150 000 bpj d'ici dix ans.


Le boom de production au Canada devrait débuter avec la mise en opération du projet de sables bitumineux d'Athabasca de Shell Canada, situé près de Fort McMurray.


Le Canada représente un partenaire de taille pour les États-Unis, de plus en plus irrités par l'incertitude entourant l'Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP) dont les décisions peuvent être motivés par des positions politiques, estime Paul Cheng. «Le Canada est tout près de chez nous et très stable sur un plan politique, alors il est normal que les États-Unis penchent de plus en plus en faveur des importations de pétrole en provenance du Canada», note l'analyste.


Le Canada est l'un des pays producteurs hors-OPEP qui a augmenté sa production cette année. Cette situation gêne de plus en plus le cartel pétrolier, qui tente de maintenir un prix-cible d'environ 25 $US par baril en exigeant de ses membres qu'ils réduisent leurs exportations.


Avec l'Arabie saoudite, le Venezuela — deux pays membres de l'OPEP — ainsi que le Mexique — non-membre du cartel mais qui a toutefois suivi les recommandations de réduction —, le Canada vise depuis longtemps le premier rang des pays fournisseurs de pétrole sur le marché américain.


En plus du projet de Shell Canada, d'autres projets vont faire progresser la production canadienne d'ici la fin de l'année, notamment l'expansion des activités de Suncor Energy, qui souhaite doubler sa production pour atteindre les 225 000 bpj, ainsi que la mise en opération de la plateforme de Terra Nova au large de Terre-Neuve.


D'autres projets de sables bitumineux viendront s'ajouter d'ici deux ans, dont ceux de Petro-Canada à Mackay River, ainsi que l'expansion des activités de Syncrude Canada, qui viendront compenser la baisse des exportations traditionnelles de brut tiré des puits.





Risques économiques


Mais cette nouvelle fièvre de l'or noir au Canada comporte des risques, non pas politiques comme dans de nombreux pays producteurs, mais économiques, tandis que les coûts de production montent en flèche, notamment en raison de la difficulté du traitement des sables bitumineux ainsi que d'une pénurie de main d'oeuvre qualifiée.


Ainsi, paradoxalement, bien que le Canada souhaite augmenter ses exportations sans tenir compte de l'OPEP, des fluctuations vers le bas du prix du brut jouent contre les pétrolières canadiennes. Selon les données du National Energy Board, le recul des prix l'hiver dernier a provoqué une baisse des exportations vers les États-Unis entre novembre 2001 et février 2002, passant de 1,46 million bpj à 1,3 million bpj, les producteurs ayant préféré fermer certains puits en raison de la faiblesse des prix.


De nouveau à la hausse vers la fin du premier trimestre, les cours du brut ont toutefois permis à certains grands producteurs comme Canadian Natural Resources de remettre la machine des exportations en marche.