Revue de Presse - Une médaille controversée

Contrairement à l'habitude, la semaine de la fête du Canada n'a pas été marquée par un fleuve de commentaires sur la nature du pays. Le conseil de l'Ordre du Canada s'est chargé de provoquer un tout autre débat en annonçant, le 1er juillet, la nomination du Dr Henry Morgentaler au titre de membre de l'Ordre.

Les avis étaient partagés, comme toujours en matière d'avortement, mais les supporteurs étaient nombreux. Premier à se prononcer, le Globe and Mail a aussitôt parlé d'un geste courageux et remarquable de la part du comité de sélection, mais d'un geste justifié étant donné la contribution du médecin à la libéralisation de l'avortement au Canada et ce, «au prix de grands risques et sacrifices personnels». Il aurait été beaucoup plus facile de s'en abstenir, note le Globe, mais cela aurait été injuste car son action a «été d'un grand bénéfice pour la santé des femmes canadiennes».

Le Toronto Star abondait dans le même sens, tout comme l'Edmonton Journal. «L'absence de controverse et l'amabilité ne sont pas et ne doivent pas être des conditions préalables à la réception de la plus grande distinction canadienne.» À ceux qui contestent cet honneur, le Journal rappelle que la nomination de Morgentaler reflète un consensus assez large en faveur de la situation actuelle. Si ce n'était pas le cas, les politiciens socialement conservateurs se feraient un plaisir de rouvrir le dossier de l'avortement pour aller chercher des votes.

Dans le Toronto Sun, Connie Woodcock estime qu'«il était temps» qu'on récompense Morgentaler. Grâce à lui, dit-elle, «les femmes canadiennes ont été libérées de la tyrannie de la biologie» et la vie de bien des femmes a été sauvée.

Alan Ferguson, du Vancouver Province, se dit déçu des cris d'indignation entendus, en particulier de la part de l'Église. Il rappelle au clergé qu'il n'a pas demandé la tête des juges qui ont invalidé les dispositions sur l'avortement il y a plus de 20 ans. Qu'en fait, dit Ferguson, ce même clergé est même resté assez tranquille depuis car ses membres ne sont pas prêts, comme Morgentaler, à aller en prison pour défendre leurs convictions. S'en prendre à ce dernier par contre est facile puisqu'il est le bouc émissaire tout désigné. Mais si Morgentaler a provoqué un changement important, il n'est pas responsable de l'inaction fédérale depuis.

Barbara Yaffe, du Vancouver Sun, voit l'honneur fait à Morgentaler comme une «bonne chose» et un reflet de la tolérance canadienne pour des idées qui dérangent. Elle note l'audace de la décision du conseil et l'inconfort des conservateurs. «Comme il serait facile pour la gouverneure générale de faire, année après année, des nominations politiquement correctes [...]. Que ce serait ennuyant et prévisible.» Selon elle, la nomination de Morgentaler ouvre enfin la porte à des gens moins conventionnels et prêts à contester l'ordre établi.

Balises

Chroniqueure au Toronto Star, Chantal Hébert note qu'on perd trop souvent de vue le fait que le vide juridique qui prévaut actuellement n'est pas la faute de la Cour suprême ni du réputé médecin. En fait, elle vise les opposants au libre-choix. Elle dit qu'on les aurait récompensés si on avait voulu célébrer l'absence d'encadrement juridique actuel, car c'est leur position jusqu'au-boutiste qui, encore aujourd'hui, agit comme un frein.

Margaret Wente, du Globe and Mail, trouve juste qu'on honore Morgentaler, même si elle croit qu'on aurait fini par en arriver à ce que les femmes aient le droit d'interrompre une grossesse sans devoir obtenir l'autorisation d'un tiers. Selon elle, ce débat est clos. Il reste cependant à déterminer s'il faut ou non encadrer la pratique pour limiter, par exemple, les avortements durant le dernier trimestre, à moins de raisons médicales sérieuses. Elle regrette qu'on ne puisse en débattre à cause des positions retranchées où se tiennent les deux camps. Elle veut bien qu'on souligne la contribution du Dr Morgentaler, mais voudrait qu'on reconnaisse aussi qu'il y a encore du travail à faire.

Trop controversé

Le Winnipeg Free Press considère que Morgentaler a mérité une place importante dans l'histoire du pays avec sa bataille incessante et courageuse pour la légalisation de l'avortement. Mais cela ne justifie pas qu'il reçoive l'Ordre du Canada, affirme le quotidien. «Les récipiendaires ne doivent pas être des gens dont les vues sont un anathème pour la moitié du pays.» Selon le Free Press, le choix de Morgentaler a «politisé et déshonoré l'honneur lui-même».

Bien que le National Post et sa chroniqueure Barbara Kay aient affiché leur indignation, le quotidien a publié un texte d'un animateur de radio du sud de l'Ontario, John Moore, qui a défendu le médecin. Moore rappelle qu'avant la libéralisation de l'avortement, les hôpitaux avaient une section où on traitait les femmes victimes d'avortements clandestins bâclés. Morgentaler, dit-il, a reconnu que rien, même pas la loi, ne pourrait venir à bout de la décision de certaines femmes d'avorter. Il s'est battu pour qu'elles puissent le faire librement et en sécurité.

John Robson, du Ottawa Citizen, affirme que s'il avait l'Ordre du Canada, il le retournerait. Comme il n'en a pas été honoré, il invite ceux qui l'ont reçu à s'en défaire pour protester contre la nomination d'un médecin qui «a dédié sa vie à tuer des bébés à naître». Selon Robson, cet honneur ne devrait pas être dévolu à des gens qui suscitent à ce point la division. Et il n'a pas apprécié qu'on l'annonce le jour de la fête du Canada. «C'est l'équivalent d'une gifle au visage de millions de Canadiens pour qui l'avortement sur demande est une horreur sans nom.»

Le Calgary Herald, lui, estime que le choix de Morgentaler a politisé l'Ordre du Canada, qui devrait être réservé à des personnes qui bénéficient du respect général. Ce qui ne serait pas le cas du médecin, selon le Herald.