Prison de Kandahar: l'opposition accuse

Un policier afghan montait la garde hier devant la prison de Sarpoza, à Kandahar, d’où plus de 900 détenus, dont 400 talibans, se sont évadés vendredi à la suite d’une attaque. Le Service correctionnel du Canada avait prévenu le gouvernement
Photo: Agence Reuters Un policier afghan montait la garde hier devant la prison de Sarpoza, à Kandahar, d’où plus de 900 détenus, dont 400 talibans, se sont évadés vendredi à la suite d’une attaque. Le Service correctionnel du Canada avait prévenu le gouvernement

Ottawa — Les partis d'opposition ont accusé hier le gouvernement Harper de ne pas avoir déployé tous les efforts nécessaires pour sécuriser la prison de Sarpoza, à Kandahar, qui a été vidée de ses détenus talibans vendredi dernier dans une attaque spectaculaire. Un document interne du Service correctionnel du Canada, rédigé en février 2007 à partir de Kandahar, prévenait Ottawa que renforcer le périmètre de la prison était la priorité numéro un.

Le gouvernement canadien a-t-il répondu favorablement à ce rapport en sécurisant la prison de Sarpoza? Cette question, demeurée sans véritable réponse hier, a résonné d'autant plus fort que les talibans ont poursuivi sur leur lancée amorcée en fin de semaine. Hier, plusieurs petits villages dans le district d'Arghandab, situé au nord-ouest de la ville de Kandahar, sont tombés aux mains des talibans.

Le choc de l'évasion passé, le Parti libéral a mené la charge hier en se basant sur un document déposé en cour l'automne dernier, lors du litige sur le transfert des prisonniers afghans. En effet, le 18 février 2007, les deux employés du Service correctionnel du Canada en poste à Kandahar ont envoyé à Ottawa leur première évaluation de la prison de Sarpoza, principal pénitencier de cette province instable. À la page 3 du document, on peut lire: «Il est recommandé que notre première priorité consiste à sécuriser le périmètre de l'institution.» Les deux fonctionnaires insistent sur la nécessité de rénover et de moderniser les infrastructures de la prison.

Par contre, les postes de garde et l'entrée principale du pénitencier avaient été améliorés par les soldats américains avant l'arrivée des Canadiens en 2006, peut-on lire dans un autre document du gouvernement du Canada.

Vendredi soir, vers 21h, une trentaine de talibans — peut-être même jusqu'à 80, selon la police locale — ont foncé vers la prison armés de roquettes, de mitrailleuses et d'AK-47. Certains étaient à moto. À l'aide de deux voitures bourrées d'explosifs, ils ont forcé l'entrée principale et ont réussi à percer le mur arrière de la prison. Plus de 900 détenus ont pris la fuite, dont 400 talibans. Des voitures attendaient la sortie des prisonniers pour les aider à s'enfuir. La chasse à l'homme de l'OTAN depuis trois jours n'aura pas permis de retrouver plus de 20 évadés.

«Même si le gouvernement connaissait les problèmes de la prison de Sarpoza, il n'a rien fait, a affirmé le député libéral Bryan Wilfert. Le gouvernement n'a rien fait à la suite de ce rapport et il tente aujourd'hui de faire porter le blâme aux autorités afghanes.»

Le Canada a investi 1,5 million de dollars dans les derniers mois pour améliorer les infrastructures et rénover la prison de Sarpoza, notamment les cellules, les dispositifs sanitaires, l'électricité, etc. Malgré les appels du Devoir hier, le ministère des Affaires étrangères, chargé de gérer la mission canadienne en Afghanistan, n'a pas répondu aux questions concernant le périmètre de sécurité, tel que cela est mentionné dans le rapport de Service correctionnel du Canada.

Le ministre des Affaires étrangères, David Emerson, est resté tout aussi évasif à sa sortie de la période de questions. «On m'a dit qu'il y avait eu des améliorations à la suite de ce rapport, a-t-il dit. Mais, visiblement, nous devons en faire plus. Par contre, quand on voit ce type de manoeuvre bien orchestrée, je ne suis pas certain qu'un simple ajustement des infrastructures soit suffisant à l'avenir. Il faudra agir différemment. Par exemple, il faut comprendre pourquoi nos services de renseignements n'ont pas été en mesure de nous prévenir d'une telle attaque.»

Le ministre de la Défense, Peter MacKay, a affirmé hier que le Canada avait surtout amélioré les infrastructures à l'intérieur de la prison. «Je crois que les améliorations ont eu lieu davantage à l'intérieur et non pas sur le périmètre. [...] Mais nous sommes au début de l'enquête, on tente encore de comprendre», a-t-il dit.

Le ministre Emerson a dit prendre «très au sérieux» le fait que 400 talibans potentiellement dangereux soient maintenant en liberté. «C'est un risque réel», a-t-il dit. Son de cloche similaire du côté du premier ministre Stephen Harper. «Cela devrait rappeler aux députés de cette Chambre le vrai danger que posent les forces des talibans», a-t-il affirmé.

Le NPD a demandé au gouvernement Harper de mettre sur pied une prison gérée par l'OTAN et le Canada. Mais Ottawa répète depuis plusieurs mois que c'est au gouvernement afghan légitimement élu de gérer ses installations.

Les talibans actifs

Forts de leur coup d'éclat contre la prison de Kandahar vendredi, les talibans ont poursuivi leur offensive hier. Quelques villages, souvent de petits hameaux constitués d'une dizaine de maisons en terre, ont été occupés par les insurgés au nord-ouest de Kandahar, dans un secteur déjà dangereux de la province.

«Plus de 500 talibans se sont regroupés dans deux villages du district d'Arghandab», a déclaré à l'AFP le chef de la police de la province de Kandahar, Sayed Agha Saqeb. «Nous nous préparons à mener une opération contre eux», a-t-il ajouté. Le chef de la police n'était pas en mesure hier de préciser si ces talibans faisaient partie des 900 évadés de la prison de Kandahar.

Des dizaines de familles, craignant d'être prises au milieu de l'affrontement à venir, ont abandonné leurs maisons et fui les villages de Nghan et Char Kolba.

Mais l'OTAN tentait de se faire rassurante hier. «Arghandab n'est pas sur le point de tomber aux mains des talibans, cela n'a aucun sens», a soutenu le général Carlos Branco, porte-parole de la Force internationale d'assistance à la sécurité.

Les soldats canadiens, appuyés par les forces spéciales américaines et les militaires de l'Armée nationale afghane, ont commencé à prendre position dans cette région de Kandahar hier. Ils ont toutefois découvert des bombes artisanales et des mines antichars sur leur chemin, ce qui a ralenti la progression.

«Nous avons redéployé nos forces pour nous assurer que nous sommes capables de faire face à toute menace potentielle», a déclaré le porte-parole civil de l'OTAN, Mark Laity, au cours d'une conférence de presse à Kaboul. «Il faut bien reconnaître que cette évasion a redonné la liberté de circulation à un certain nombre de gens qui ne l'avaient plus. Bien sûr, nous voulons répondre à cette menace.»

Le représentant du gouvernement afghan pour la province de Kandahar, Ahmed Wali Karzaï, le jeune frère du président Hamid Karzaï, a dit être «inquiet» de la situation. Rien pour le rassurer, des rumeurs font état d'une possible attaque des talibans contre des points stratégiques de Kandahar, deuxième ville en importance du pays. «Ils pourraient attaquer ma maison, le siège du gouvernement ou encore des postes de police», a dit Ahmed Wali Karzaï. Des rumeurs semblables ont toutefois couru l'an dernier, sans jamais se concrétiser.

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Avec Canadian Press et l'Agence France-Presse

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