Sévices au peuple autochtone - Un baume sur un mal en profondeur

Le chef de l’Assemblée des Premières Nations, Phil Fontaine, devant le premier ministre Stephen Harper, en ce 11 juin 2008. Ce jour constitue maintenant un repère historique, où le Canada a officiellement reconnu qu’il a appliqué, à partir de 1
Photo: Agence Reuters Le chef de l’Assemblée des Premières Nations, Phil Fontaine, devant le premier ministre Stephen Harper, en ce 11 juin 2008. Ce jour constitue maintenant un repère historique, où le Canada a officiellement reconnu qu’il a appliqué, à partir de 1

Les excuses officielles du gouvernement canadien jettent un baume sur les plaies des autochtones, sans pour autant remédier à un «mal» plus profond. Pendant qu'on reconnaît les torts irréparables causés aux enfants du passé, qui se soucie des enfants du présent?

Et maintenant? C'est la grande question que se posent les leaders autochtones à travers le Canada après que le premier ministre, Stephen Harper, eut présenté mercredi des excuses sans équivoque pour les sévices physiques, sexuels et psychologiques endurés par les jeunes autochtones placés de force dans les pensionnats pendant plus d'un siècle, dans un effort délibéré d'éradiquer les langues et la culture autochtones en «tuant l'Indien dans l'enfant».

Des centaines de membres des Premières Nations ont écouté chaque parole prononcée par le premier ministre Harper sur la colline parlementaire, des milliers d'autres ont écouté l'allocution diffusée en direct. Ce 11 juin 2008 constitue maintenant un repère historique. C'est le jour où le Canada a officiellement reconnu qu'il a appliqué, à partir de 1840, une politique d'assimilation d'une rare sauvagerie à l'égard des autochtones au nom d'une mission civilisatrice du XIXe siècle dont seul le chef du NPD, Jack Layton, a rappelé explicitement les fondements racistes.

M. Harper a admis que le gouvernement a eu tort «d'arracher les enfants à leurs foyers», «de séparer les enfants de leur culture et de leurs traditions riches et vivantes». Cette politique d'assimilation affecte encore le tissu social des communautés autochtones. Les anciens pensionnaires, privés d'amour parental et arrachés à leur langue et à leur culture dans leur enfance, peinent à transmettre des valeurs positives à leurs propres enfants. Les autochtones ont appris une leçon durable au pensionnat, soit d'apprendre à se détester soi-même. «Nous reconnaissons maintenant qu'en séparant les enfants de leurs familles, nous avons réduit la capacité de nombreux anciens élèves à élever adéquatement leurs propres enfants et avons scellé le sort des générations futures, et nous nous excusons d'avoir agi ainsi, a reconnu M. Harper. Non seulement vous avez subi ces mauvais traitements pendant votre enfance, mais, en tant que parents, vous étiez impuissants à éviter le même sort à vos enfants, et nous le regrettons.»

Des 150 000 enfants arrachés à leurs communautés, environ 80 000 sont toujours en vie. Ce sont, à juste titre, des survivants. Dans certains pensionnats, les conditions de vie étaient si dures que les taux de mortalité atteignaient 24 %, et même

47 %. «Même la guerre fait rarement autant de morts que le système scolaire que nous avons imposé aux jeunes Indiens dont nous avons la charge», affirmait dès 1909 le magazine Saturday Night.

Livrés en pâture à des pédophiles et des sadiques déguisés en homme de foi, privés de tout contact avec leurs parents, leur langue et leur culture dix mois par année, dès l'âge scolaire, les autochtones étaient en droit d'obtenir ces excuses. Selon le chef de l'Assemblée des Premières Nations, Phil Fontaine, cet acte de contrition représente «rien de moins que la réalisation de l'impossible». Il faudra cependant du temps avant de mesurer les effets de cette reconnaissance des torts sur les survivants des pensionnats, pour qui la guérison est un processus permanent de reconstruction de l'identité.

Des leaders divisés

Les leaders sont partagés sur la sincérité et l'étendue de ces excuses. Ellen Gabriel, la présidente de Femmes autochtones du Québec, estime que le premier ministre Harper n'est pas allé assez loin, car il a omis de reconnaître que le système des pensionnats constitue «un acte génocidaire et un crime contre l'humanité» tels que définis par la Cour pénale internationale. Les chefs autochtones semblent cependant d'accord sur un point: ce ne sont pas tant les regrets qui comptent, mais les gestes qui suivront.

À cet égard, le chef de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), Ghislain Picard, est inquiet. Certes, le gouvernement Harper a accordé deux milliards pour indemniser individuellement les survivants des pensionnats, après que la Cour suprême du Canada eut reconnu la responsabilité civile de l'État à leur égard. Les conservateurs ont également mis sur pied la Commission vérité et réconciliation, qui tiendra des audiences partout au pays pour que le douloureux souvenir des pensionnats s'imprime dans la mémoire collective, avec l'espoir que naisse «une nouvelle relation» entre les Canadiens et les autochtones basée «sur la connaissance de notre histoire commune, sur un respect mutuel et sur le désir de progresser ensemble», a dit M. Harper. Avec cette initiative de 60 millions, le gouvernement donne suite à l'une des recommandations de la Commission royale d'enquête sur les peuples autochtones formulée en 1996.

Par contre, le Canada de Stephen Harper a sabré 160 millions de dollars dans les budgets alloués à la sauvegarde du patrimoine linguistique des autochtones, qui sont déjà en profond déclin, héritage durable du système des pensionnats (trois langues seulement risquent de survivre au-delà de la deuxième moitié du XXIe siècle). Le Canada de Stephen Harper fait aussi partie d'un groupe sélect de quatre pays qui ont refusé récemment d'entériner la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Selon M. Picard, le Canada «a perdu une occasion en or de refaire son image et de proposer un renouveau dans les relations avec les Premières Nations» en ne signant pas cette déclaration. «Il est manifeste qu'après 500 ans, le colonialisme est toujours bien vivant au Canada», a-t-il dit lors de son passage à New York.

Selon M. Picard, il ne fait pas l'ombre d'un doute que les valeurs qui sous-tendent le système des pensionnats sont encore présentes dans un État qui tente «depuis tout ce temps, de contrôler toutes les facettes de notre mode de vie, de la naissance à la mort en passant par l'éducation». Au-delà des excuses, c'est d'autonomie gouvernementale que les chefs veulent entendre parler. «Le mieux qu'on puisse espérer, c'est un changement d'attitude. On n'a pas le même privilège que les partis d'opposition, qui jaugent l'action du gouvernement tous les jours. Tout ce qui nous reste pour nous faire entendre, c'est la place publique. La question autochtone mérite un peu plus de respect que ça», estime M. Picard.

Démographie encourageante

Tandis que le groupe majoritaire connaît un choc dû au vieillissement de la population, les Premières Nations affichent une pyramide démographique qui ferait l'envie de toutes les nations occidentales. La population autochtone (1,17 million de personnes) a augmenté six fois plus vite que celle du reste du Canada dans les dix dernières années. L'âge médian est de 25 ans chez les membres des Premières Nations... 15 ans plus jeune que l'âge médian du reste du Canada. Au Québec, l'APNQL estime qu'un peu plus de la moitié des 75 000 autochtones sont âgés de moins de 25 ans. Un bassin de travailleurs potentiels sommeille dans les réserves. Selon le chef Picard, il y aura des besoins pour 12 000 emplois — au bas mot — dans la prochaine décennie pour les autochtones du Québec.

Et c'est sans compter les besoins criants des Premières Nations pour l'aide à la petite enfance, comme en témoigne le récent rapport de la vérificatrice générale du Canada. Le financement est inadéquat et il n'est pas adapté aux particularités culturelles des Premières Nations. Un peu plus de 5 % des enfants autochtones (8300 jeunes) sont pris en charge, soit huit fois plus que dans le reste du pays. Au Québec, c'est le même constat. Environ 1400 des 11 000 enfants ont été placés une journée au moins dans l'année. Dix mille dossiers sont ouverts bon an mal an, ce qui est énorme. «On s'est excusé pour les enfants du passé, mais on peut se poser des questions sur les enfants d'aujourd'hui, estime Pierre Trudel, professeur en anthropologie au cégep du Vieux-Montréal. En toute logique, on devrait se préoccuper des enfants qui naissent, car c'est là que se joue l'avenir. Nous devons miser beaucoup sur les soins à la petite enfance dans les communautés autochtones.»

Ces excuses, que M. Harper a présentées de vive voix aux chefs autochtones invités aux Communes, forcent au moins le Canada à regarder les Premières Nations dans le blanc des yeux. «La survie des Premières Nations en cette terre est affirmée pour toujours», a dit le chef Fontaine avec une justesse historique. Plus jamais le Canada ne pourra détourner son regard.
2 commentaires
  • Gilles Beaudet Maison Marie-Victorin - Inscrit 14 juin 2008 21 h 27

    auto-génocide

    Je retiens de ce texte que les autochtones ont pris la voie de la survie par le biais de la natalité tandis que l'auto-génocide québécois de souche, encouragé non pas par le clergé mais par les "nouveaux clercs et nouvelles clerques" n'a pas cessé deravaler le peuple québécois autrefois si vigoureux, si noble dans ses principes. Nous faisons pitié si nous ne savons pas nous relever au plus tôt. Nous avons tellement su nous auto-détruire.

  • Chryst - Inscrit 18 juin 2008 15 h 31

    On juge un arbre à ses fruits

    De même en sera-t-il pour les gestes posés par le gouvernement canadien envers les Premières Nations de ce pays. Regardez ce que les pays riches ont fait de leurs promesses de milliards à l'Afrique et vous commencerez à comprendre.