Déserteurs américains, cas de conscience canadien

Des soldats américains en mission dans un village irakien le 20 mai dernier. On estime à au moins 225 le nombre de militaires américains qui se sont réfugiés au Canada pour ne pas servir en Irak.
Photo: Agence Reuters Des soldats américains en mission dans un village irakien le 20 mai dernier. On estime à au moins 225 le nombre de militaires américains qui se sont réfugiés au Canada pour ne pas servir en Irak.

Ottawa — De retour d'Irak en novembre 2003 pour quelques jours de congé, le soldat américain Joshua Key, 24 ans, prend la clé des champs et déserte son unité. Pour lui, pas question de retourner dans l'enfer de Bagdad. Pendant des mois, il se terre en banlieue de Philadelphie avec sa femme et ses trois enfants.

«L'armée ne recherche pas activement les déserteurs parce qu'il y en a trop et qu'elle n'a pas les ressources nécessaires, raconte Joshua Key au Devoir. Mais elle émet des mandats d'arrêt. À la moindre infraction, même une contravention de stationnement, la police nous retrace, et c'est la Cour martiale. Ce n'est pas une vie agréable de toujours être sur la corde raide.»

En mars 2005, il n'en peut plus d'être clandestin dans son propre pays. Il franchit alors la frontière canadienne et prend la direction du Manitoba, où il demande le statut de réfugié.

Selon le Département américain de la défense, près de 25 000 soldats ont déserté l'armée depuis le début de la guerre en Irak, en 2003, soit une hausse de 80 % en comparaison de la période 1998-2003.

La vaste majorité de ces «objecteurs de conscience» ont choisi de rester aux États-Unis et de devenir invisibles. D'autres, comme Joshua Key, ont pris la route du Canada. Selon la coalition Campagne d'appui aux résistants à la guerre, basée à Toronto depuis quatre ans, il y aurait au moins 225 déserteurs au Canada. De ce nombre, une cinquantaine ont entrepris des démarches légales pour rester au pays.

«C'est très difficile de savoir avec précision combien il y a de résistants à la guerre en Irak au Canada, parce que le gouvernement fédéral refuse de leur accorder le statut de réfugié ou de résident permanent. La plupart préfèrent donc se cacher. Il y en a probablement beaucoup plus que 225», explique Michelle Robidoux, porte-parole de la coalition, qui a des antennes dans la plupart des grandes villes canadiennes, mais pas au Québec.

Joshua Key s'est enrôlé dans l'armée de terre américaine après le 11 septembre 2001 pour défendre son pays. «Au début, je croyais à la mission en Irak, dit-il. Saddam Hussein était un monstre et il fallait lui enlever les armes de destruction massive. Mais tout ça, c'était des mensonges. On n'a rien trouvé en Irak.»

Alors qu'il est en poste dans le village instable de Ramadi, à l'ouest de Bagdad, en 2003, il prend la décision de ne jamais retourner dans cet enfer. Joshua Key affirme avoir fait plus de 200 descentes dans des maisons irakiennes et avoir assisté à un nombre incalculable d'assassinats injustifiés. «J'ai été témoin de tellement d'atrocités en quelques mois. J'ai vu des soldats américains jouer au soccer avec la tête d'un Irakien, dit-il, encore dégoûté. Je voulais protéger mon pays, pas tuer des innocents.»

Une guerre illégale

Les arguments évoqués par les déserteurs pour rester au Canada sont simples: le conflit en Irak est non seulement illégal — le Conseil de sécurité de l'ONU ne l'a jamais approuvé —, mais immoral. Le Canada, qui a refusé de participer à cette guerre, devrait aider ceux qui en font autant, disent-ils.

C'est l'avis de Chuck Wiley, ingénieur pendant 14 ans dans la US Navy. Le premier maître de 35 ans est le plus âgé des déserteurs américains à avoir demandé le statut de réfugié au Canada depuis 2003.

Entre mai et novembre 2006, il était à bord du porte-avion USS Enterprise, déployé au Moyen-Orient pour soutenir l'opération en Irak. «Je devais préparer les moteurs des avions, alors je voyais tous les ordres de missions, raconte-t-il. Rien ne justifiait notre présence là-bas. Je me suis mis à poser beaucoup de questions et j'ai eu des problèmes avec mes supérieurs.»

De retour aux États-Unis, Chuck Wiley demande d'être réaffecté sur un navire qui ne sera pas déployé au large de l'Irak. «On a des bateaux partout dans le monde, alors je pensais que ce serait facile», dit-il. Mais plutôt que de répondre à sa demande, les hauts gradés américains le transfèrent sur un navire qui retourne plus rapidement en Irak.

Il consulte alors un avocat de la US Navy qui lui apprend une mauvaise nouvelle: il ne peut pas revendiquer le statut d'objecteur de conscience pour quitter l'armée, puisqu'il ne s'oppose pas à toutes les guerres, mais seulement au conflit en Irak. Son cas ayant été documenté par ses supérieurs, il est trop tard. «J'avais le choix entre la prison et la fuite», dit Chuck Wiley.

La Cour martiale américaine a déjà condamné des déserteurs à une peine d'emprisonnement de 12 à 18 mois. Mais certains se sont vu imposer jusqu'à cinq ans.

Le 11 février 2007, aux petites heures du matin, Chuck Wiley et sa femme quittent discrètement la base navale de Norfolk, en Virginie. Douze heures plus tard, ils arrivent à la frontière canadienne, près de Niagara Falls, à bord de leur petite Toyota Celica. Comme les autres déserteurs, ils disent au douanier venir au Canada pour passer quelques jours de vacances. C'est finalement à Toronto, point de chute de la vaste majorité des résistants à la guerre en Irak depuis 2004, qu'il demandera le statut de réfugié.

Pourquoi le Canada?

Chuck Wiley et Joshua Key affirment avoir choisi le Canada parce qu'ils peuvent s'exprimer dans leur langue. «C'est plus facile de se fondre dans le paysage au Canada qu'au Mexique», dit Chuck Wiley.

Mais les deux hommes avaient également en tête l'époque de la guerre du Vietnam (1965-73), lorsque le Canada a reçu 50 000 déserteurs américains. En 1969, le premier ministre libéral Pierre Elliot Trudeau déclarait que le Canada «est un refuge contre le militarisme» et accordait le statut de résident permanent aux objecteurs de conscience.

Mais les temps ont bien changé, à commencer par la couleur du gouvernement à Ottawa. Les conservateurs soutiennent que les déserteurs ne sont pas persécutés aux États-Unis et qu'il n'y a aucune raison de leur accorder l'autorisation de rester au Canada. La ministre de l'Immigration, Diane Finley, affirme que «les Canadiens veulent un système qui aide les vrais réfugiés».

L'armée américaine est aussi devenue une armée de volontaires et la conscription n'est plus en vigueur. Avant de devenir soldats, ils auraient dû songer aux conséquences de leurs gestes, disent les réfractaires à une intervention gouvernementale.

Un argument que rejette Michelle Robidoux. «La plupart se sont enrôlés avant la guerre en Irak et voudraient rester dans l'armée sans ce conflit. Mais on leur a menti sur les raisons de cette guerre, comme on a menti au peuple américain, et on les force à aller en Irak.»

Les juges disent non

Les résistants se sont donc adressés aux tribunaux, mais sans succès. Tous les jugements leur ont été défavorables et la Cour suprême a refusé d'entendre leur cause. L'avocat torontois Jeffry House, lui-même un ancien déserteur du Vietnam au Canada, s'occupe du dossier de 35 résistants.

«Depuis le début des procédures en 2004, les juges estiment que l'argument de la guerre illégale et immorale n'est pas recevable, explique Jeffry House. Les juges affirment que ce n'est pas à eux de décider si la politique étrangère des États-Unis est acceptable. En somme, ils nous disent que c'est un débat politique, pas juridique. Notre seul espoir maintenant, c'est que le gouvernement fédéral change son fusil d'épaule.»

Aucun des déserteurs américains au Canada n'a évoqué le conflit en Afghanistan comme motif de défection. «Les arguments que nous soulevons devant les tribunaux concernant l'Irak ne s'appliquent pas à l'Afghanistan, qui est une guerre approuvée par l'ONU, explique Jeffry House. Les camps terroristes d'al-Qaïda étaient en Afghanistan, alors les déserteurs américains n'ont généralement pas de problème avec ce conflit.»

Le débat s'est déplacé sur le terrain politique hier. À l'initiative du NPD, les trois partis d'opposition ont demandé au gouvernement de permettre «aux objecteurs de conscience qui refusent le service militaire ou qui ont quitté l'armée pour ne pas participer à une guerre non approuvée par les Nations unies [...] de demander le statut de résident permanent et de demeurer au Canada». La motion, non contraignante, a été adoptée à 137 voix contre 110. Le Parti conservateur s'y est opposé.

Huit déserteurs ont épuisé tous leurs recours judiciaires et attendent maintenant les résultats de leur examen des risques, la dernière étape bureaucratique avant l'expulsion. À ce stade, 98 % des personnes sont renvoyées.

«La ministre Finley peut encore intervenir. On espère que le gouvernement Harper va changer d'avis», dit Michelle Robidoux.
11 commentaires
  • André Doré - Inscrit 4 juin 2008 02 h 37

    Le Canada... c'est devenu comme les États-Unis...

    Avec Harper, qu'on se le tienne pour dit: nous sommes devenus des "presqu'américains". Il y a quelques années j'ai voyagé un peu... et je me suis aperçu que souvent, les jeunes américains épinglaient des drapeaux canadiens sur leurs sacs à dos... En effet, les américains étant détestés partout dans le monde (sauf peut-être en Israël), ces jeunes n'osaient pas se présenter comme citoyens américains... De mon côté, j'avais mes épinglettes des drapeaux canadien et québécois...

    À mon prochain voyage en pays étranger, et pour être mieux accueilli, je vais cacher le drapeau du Canada, moi aussi, comme le font souvent les jeunes américains, en attendant un changement de cap dans la politique étrangère canadienne. En espérant que ça se produise le plus rapidement possible, afin que les dommages ne soient pas trop grands ou irréversibles...

  • C. Boisvert - Abonnée 4 juin 2008 05 h 16

    Gardez-les au Canada. Point!

    Résidents permanents fera l'affaire, si le statut de réfugiés coince dans les alinéas.
    Bien vrai que leur gouvernement leur a menti sur les véritables raisons de cette guerre en Irak.
    Bien vrai que cette guerre n'aurait jamais dû être et peut être considérée comme illégale.
    Qu'importe, légale ou illégale, ils semblent avoir une conscience ceux-là, alors qardons-les. Le Canada a besoin de gens comme eux.
    Je leur souhaite la meilleure des chances et leur dis: Bienvenue au Canada.

  • Guy Gilbert - Inscrit 4 juin 2008 07 h 02

    Triste Amérique

    Le constat le plus triste dans cet article, c'est qu'il y est mis en évidence la valeur que les américains accordent à leurs enfants, de même qu'il y est mis en évidence l'évolution des valeur morales canadiennes.

    Approcherait-on finalement de la mentalité propice à la troisième guerre mondiale.

    Nos dirigeants américaine et canadiens ne semblent pas en être conscients en tout cas.

    Guy Gilbert guyglb@aol.com

  • Gilles Bousquet - Inscrit 4 juin 2008 07 h 52

    Les bons et les méchants

    Des bons pauvres militaires qui combattent, à la guerre, des méchants pauvres militaires pour que les bons riches de leur pays soient protégés contre les mauvais riches de l'autre pays qui voudraient bien leur enlever leur richesse et la vie, alouette.

    Quand le soldat refuse d'aller tuer pour protéger son protecteur, ce dernier a le droit de l'accuser, de le juger, de l'emprisonner et même de le fusiller pour ne pas qu'il montre le "mauvais exemple" aux autres soldats. C'est seulement la loi du plus fort, du plus influent. C'est pas trop compliqué.

  • Jacques Morissette - Abonné 4 juin 2008 08 h 08

    M. Harper, il n'y a pas que l'économie et vos valeurs réductionnistes qui devraient compter dans votre mandat de Premier ministre.

    M. Harper est moins le Premier ministre du Canada que Chef du parti Conservateur. C'est un peu comme le chef d'orchestre d'une politique partisane bas de gamme. On peut comparer cela aux gens sur le marché du travail en quête d'emplois qui sont tenus d'avoir une certaine scolarité et une formation, on devrait exiger d'un Premier ministre canadien un minimum de culture et un minimum d'ouverture sur le monde autrement que par des critères strictement économiques.