Victor-Lévy Beaulieu insulte Michaëlle Jean - Vous avez dit reine-nègre?

La gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean. Le genre de polémique qu’a créee Victor-Lévy Beaulieu «revient constamment chez nous», analyse le professeur de littérature Marc Angenot, de l’université McGill. «Il y a un problème dans
Photo: Agence France-Presse (photo) La gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean. Le genre de polémique qu’a créee Victor-Lévy Beaulieu «revient constamment chez nous», analyse le professeur de littérature Marc Angenot, de l’université McGill. «Il y a un problème dans

L'art nègre? C'est beau. Les dix petits nègres? Déjà plus douteux. La négritude? «Une offrande lyrique du poète à sa propre obscurité désespérément au passé», a dit un sévère critique du concept.

Et la reine-nègre? «C'est une insulte», a tranché cette semaine l'écrivain Danny Laferrière, lui-même responsable du roman Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer.

Reine-nègre, donc. Comme dans roi-nègre, ce servile complice des puissances coloniales. André Laurendeau avait traité Maurice Duplessis de roi-nègre, il y a tout juste 50 ans, dans Le Devoir. L'écrivain Victor-Lévy Beaulieu (VLB) a féminisé la cruelle notion pour attaquer férocement la gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, dans un texte publié la semaine dernière par L'Aut' Journal, «indépendant, indépendantiste et progressiste».

Le cinéaste Pierre Falardeau en a rajouté dans un texte diffusé par Le Québécois, une «presse libre et indépendantiste». Réagissant à la visite de Michaëlle Jean en France, il demande: «Comment peut-on à la fois se réclamer de l'héritage d'Aimé Césaire, de son Discours sur le colonialisme, de l'horreur sans nom du système esclavagiste et jouer les rois-nègres au féminin: le poste de représentant de la reine d'Angleterre est un des symboles les plus haïs de l'histoire du colonialisme et de l'impérialisme britannique, non seulement au Québec, mais aussi en Irlande, en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient.»

VLB en a rajouté une couche avant-hier dans un communiqué. Il y réfute les accusations de racisme. L'éditeur de L'Aut' Journal a tenu lui aussi à faire une mise au point, cette fois pour expliquer que l'objectif de la publication du texte pamphlétaire était «de lancer le débat sur le rôle politique de la gouverneure», pas d'insulter la communauté noire.

«C'est une insulte raciste et même sexiste», commente à son tour Maryse Potvin, professeure en éducation à l'UQAM, coordonnatrice du pôle «discrimination et insertion» du Centre d'études ethniques des universités montréalaises. «Le fait que Michaëlle Jean soit noire est visé par l'insulte de reine-nègre, qui en devient un propos encore plus déplacé.»

Aux États-Unis, des thèses complètes décortiquent les subtilités langagières autour du terme honni. Dans son essai Nigger (2002), le professeur de droit de Harvard Randall Kennedy a suivi l'évolution de l'insulte des siècles passés jusqu'aux détournements ironiques (Nigga) par certains rappeurs comme Ice Cube.

Ici même, Pierre Vallières, un des chantres du nationalisme, a parlé des Québécois comme des «nègres blancs d'Amérique». «Si j'étais Noir, ramassant l'insulte comme une pierre, je revendiquerais d'être Nègre», a écrit le chronique Pierre Foglia cette semaine. Ça se défend.

Dire, c'est faire. L'insulte fait exister l'insulté dans la catégorie forgée par l'insulteur. «Il y a chez VLB un esprit revanchard, insécure et accusateur du minoritaire complexé qui s'en prend aux autres minorités pour les accuser de trahison, poursuit Mme Potvin. Au fond, il aurait aimé que Michaëlle Jean refuse le poste de gouverneur parce qu'elle aurait été elle-même indépendantiste.»

La professeure vient de réaliser une grande enquête sur l'emballement médiatique autour des accommodements raisonnables pour la commission Bouchard-Taylor. Elle est passée maître (ou docteure... ) dans l'art de détecter les ressorts de discrimination dans les mécaniques du discours. «Dans ses textes, VLB fait preuve d'un grand sentiment de victimisation. Il fonde son analyse sur un dichotomie Nous/Eux, et tous ceux qui ne font pas partie de la gang deviennent des salauds. Je ne peux pas présumer que VLB a surfé sur la vague de banalisation du discours racisant autour de la commission Bouchard-Taylor, mais je dois observer que les gens s'en permettent plus quand arrivent ces moments de dérapage. On a déjà vu la même dérive au Canada anglais par rapport au Québec.»

La parole pamphlétaire

Le professeur de littérature Marc Angenot, de l'université McGill, tente aussi de contextualiser la «petite affaire VLB», comme il l'a baptisée. «Ce qui me frappe, c'est l'allure générale de toutes ces polémiques récurrentes», dit-il en rappelant des «affaires» célèbres, dont celle d'Yves Michaud, blâmé par l'Assemblée nationale pour des remarques sur la souffrance du peuple juif. «Ça revient constamment chez nous. Il y a un problème dans notre vie publique. Nous sommes dans une culture sur la défensive depuis très longtemps.»

Pour faire «un argument caricatural», il note qu'un Français ne s'offusque pas en entendant du mal de Jean-Marie Le Pen, le leader de l'extrême droite. «Ici, par contre, quand quelqu'un dit quelque chose de blessant et de prétendument spirituel, un nombre impressionnant de personnes vient à sa rescousse ou essaie de compliquer une affaire simple. Des chroniqueurs et des élus devraient dénoncer les propos. Ça devrait s'arrêter là, mais ça ne s'arrête pas là. En plus, dans ce cas, c'est Danny Laferrière qui a dû défendre Michaëlle Jean, un "nègre" qui a dû défendre une "négresse" — et je dis ces mots entre beaucoup de guillemets.»

Le pamphlet, Marc Angenot connaît. Titulaire de la chaire James McGill d'étude sur le discours social, il a beaucoup publié sur la «parole polémique» et les grands récits militants. Il vient de publier un gros traité de rhétorique. «Je suis étonné et par moments affligé par le caractère sophistique de ce qui se raconte là, poursuit-il. On nous ramène à Laurendeau il y a un demi-siècle, dans un tout autre contexte. Si l'expression roi-nègre était déjà archaïque, lourde et un peu niaiseuse en 1958, elle est intolérable maintenant et ne peut être que le produit de gens mondialement célèbres à Trois-Pistoles mais qui n'ont pas vu que la société avait changé. Comme s'il n'était pas évident que cette expression est délibérément déplaisante, hostile et malveillante. C'est une insulte caractérisée, ça va de soi.»

N'est-ce pas justement le lot de la politique? La parole pamphlétaire ne carbure-t-elle pas à l'insulte depuis des siècles? Marc Angenot rappelle lui-même que, pendant les débats sur la laïcité en France il y a un siècle, les républicains français traitaient les curés de tous les noms, y compris de caresseurs de jeunes garçons.

«C'est vrai que nous ne sommes plus dans une société où on s'insulte autant que jadis, répond-il. Peu importe. Nous sommes dans une société qui accepte une certaine marge de violence verbale, mais je trouve normal de dénoncer celui qui dit quelque chose d'insane et choquant.»
5 commentaires
  • Dominic Pageau - Inscrit 31 mai 2008 05 h 31

    Tiens, nos nouveaux prêtres tentent de nous faire avaler que VLB a pêché

    Ces propos n'avaient rien de sexiste ni de raciste. Ils étaient par cotnre très méprisant envers Michaelle Jean et sa position qu'elle occupe.

    Chez nos bien pensants de la religion mondialiste d'ouverture, tout ce qui vient d'une minorité ou d'une femme(elles ne sont pas minoritaires mais ce sont appropriés le statut) est parole d'évangile et ne doit pas contesté, si on ose le faire, on devient rapidement la cible de nos biens pensants modernes qui sont les gardes de la pensée unique d'ouverture.


    Roi-nègre définit un concept encore réél et nullement dépassé, celui de la marionnette issu des locaux au service du colonisateur. Je suis plus capable des bien pensants qui s'enfargent dans un mot et qui veulent banir des expressions sous prétexte que la vérité qu'elles décrient va disparaître aussi.

    VLB n'a pas dérapé en parlant de roi-nègre, c'est plutot ceux qui crient au racisme qui dérape, et non contrairement à ce qui est dit dans le texte, ce n'est pas les "racistes
    " qui commencent à être exaspérant, mais les anti-racistes, plus ça va, plus ils perdent de la crédibilité et plus ils poussent les gens à l'opposés de ce qu'ils auraient voulu... Un coté radical en attire un autre par réaction......

  • Gilles Delisle - Inscrit 31 mai 2008 06 h 58

    Ne jouons pas à l'autruche!

    Si VLB a choisi les mauvais termes pour exprimer son ras-le-bol, c'est comme les mauvais termes utilisés par Parizeau au soir d'un grand rendez-vous manqué par les Québécois, tout le monde avait sursauté, mais aujourd'hui tout le monde sait qu'il avait eu raison! Le poste de gouverneur-général du Canada, quelque soit la personne qu'il l'ait occupé, masculin ou féminin, quelque qu'en soit la race de ceux qui l'ont occupé,en est un de "potiche", qui nous coûte 25 millions par année! Pour ma part, je trouve cela un peu cher pour inaugurer les chrysanthèmes de temps à autre! Les mots pouvaient choquer mais le propos étaient tout à fait justifié. De tous les gaspillages de nos gouvernements, celui de la représentante de la reine au Canada ou au Québec, en est un de taille!

  • Raoul Larocque - Inscrit 31 mai 2008 09 h 20

    VLB «La reine-nègre»

    Au moins cette polémique aura permis à deux obscurs profs de se retrouver à la lumière du jour et de nous faire voir l'art avec lequel (surtout dans le cas de Potvin) on peut manier la langue de bois universitaire. By the way, est-ce UN dichotomie ou UNE dichotomie?
    Raoul Larocque

  • Jacques Gagnon - Inscrit 31 mai 2008 23 h 45

    Moutons nègres

    Il ne s'agit pas ici d'insulter les moutons, pas plus que notre très séduisante Michaëlle, dont on nous prive de la vue depuis qu'on a eu la mauvaise idée de la nommer gouverneure générale.

    Je dis bien mauvaise idée, parce que dans cette affaire, on oublie que c'est elle, et le gouvernemeent qu'elle représente qui est venue avec arrogance faire la belle avec les paparazzis français.

    Madame savait très bien que ce serait une gifle aux nationalistes québécois et qu'elle aurait dû s'effacer et mettre en valeur le Québec. Cela, elle aurait très bien pu le faire pour le Canada, si ça lui faisait si mal de laisser la place au Québec.

    Elle l'a fait quand même, déléguée par son beau Canada pour venir faire sentir encore une fois aux Québécois que ce n'est pas eux qui mènent la barque.

    Madame ne personnifie-t-elle pas ce que les Québécois ne voient pas, ce nouveau Canada, fait de métissages, de couleurs et de cultures nouvelles ? Ce qui fait en fin de compte que leurs visées autonomistes sont dépassées.

    Elle est belle femme noire occupant un poste de prestige, mais sans conséquence.

    VLB a mal choisi sa comparaison. Je trouve que Joséphine Baker convient plus. En effet, n'est-elle pas allée divertir les Français come la belle d'autrefois.

    Pensez-y, pour un gouvernement quelle aubaine ! Vous envoyez une présence canadienne très efficace et en prime, pas de commentaires trop politiques, pas trop de risque de gaffes.

    La rectitude cache trop souvent la pensée obtuse et grégaire.

  • Jean-Claude Couture - Inscrit 1 juin 2008 08 h 47

    la reine-nègre

    Effectivement l'expression sortie de son contexte peut sembler une insulte gratuite. Cependant oui il y a insulte mais au poste de vice reine et non uniquement au fait que celle ci est noire. Si elle voulait éviter la polémique elle n'avait qu'à refuser le poste et se taire. Elle se fait complice du détournement de notre histoire au profit du nation building canadian et accepte de représenter un symbole dépasser, la royautée, et colonialiste. Elle est décidément une reine nègre au sens politique du terme.