Bernier forcé de démissionner

Julie Couillard et Maxime Bernier. Le ministre des Affaires étrangères a démissionné hier.
Photo: La Presse canadienne (photo) Julie Couillard et Maxime Bernier. Le ministre des Affaires étrangères a démissionné hier.

Ottawa — Le ministre des Affaires étrangères, Maxime Bernier, a été éjecté de manière spectaculaire du cabinet, hier soir, après s'être accusé lui-même auprès du premier ministre d'avoir laissé traîner dans un endroit non sécurisé des documents secrets. Stephen Harper a toutefois affirmé que ce départ n'était en rien relié aux révélations du Devoir selon lesquelles l'ex-conjointe au passé trouble du ministre, Julie Couillard, s'est intéressée à la sécurité des aéroports.

«J'ai dit que c'est une erreur très grave. On s'attend toujours du ministre à ce qu'il garde secrets les documents classifiés du gouvernement. C'est une responsabilité essentielle de n'importe quel ministre. Ce n'est pas [relié à] une question de son ministère ou ses responsabilités. C'est un devoir essentiel et il y a des précédents pour de tels incidents», a déclaré M. Harper au cours d'un point de presse impromptu tenu quelques heures avant qu'il ne s'envole pour l'Europe. Il a indiqué que M. Bernier avait constaté cette erreur dimanche soir et qu'il en avait averti son patron dans l'après-midi d'hier. Il a aussi indiqué qu'il y aurait «une révision» de cet incident.

Selon une source gouvernementale, il s'agissait d'un mélange de documents «privés et publics reliés au récent voyage du ministre à l'OTAN» à Bucarest ce printemps. Ces documents n'étaient pas de nature financière, nous confirme-t-on. Ils ont été laissés dans «une résidence privée».

En entrevue accordée au réseau TVA hier soir, Julie Couillard a confirmé que c'était à son domicile, environ à la mi-avril, que M. Bernier avait laissé ces documents. Elle les aurait donc eus en sa possession plusieurs semaines. Dans l'entrevue complaisante accordée au réseau télévisé, elle n'a pas eu à s'expliquer de ce délai. Cette information confirme par ailleurs que le couple se côtoyait jusqu'à tout récemment, alors que le bureau du premier ministre soutient depuis des semaines que la rupture est consommée.

M. Harper prétend que ce départ est sans rapport avec la controverse entourant les fréquentations de M. Bernier. «Cela n'a rien à voir avec la vie privée d'un ministre ou la vie d'un citoyen, dont 99 % [des récentes révélations] sont complètement déplacées.» Notons que le premier ministre n'a pas eu à dire s'il exigerait la démission d'un ministre qui aurait le malheur de laisser un document au domicile familial où habite son épouse...

Hier, Le Devoir révélait que non seulement Julie Couillard avait fréquenté dans le passé des personnes liées au crime organisé, mais qu'elle s'était intéressée à la sécurité des aéroports canadiens. Elle avait même fondé une entreprise en février 2005, Itek Solutions Globales.

Au cours d'un point de presse conjoint avec le président de l'Ukraine Viktor Iouchtchenko hier matin, M. Harper avait été invité à dire sur quoi son gouvernement s'appuyait pour affirmer que la sécurité nationale n'avait jamais été menacée par les fréquentations de son ministre des Affaires étrangères. Le gouvernement avait-il effectué une enquête de sécurité sur la dame et si oui, à quel moment?

Le premier ministre avait écouté la question sans sourciller, puis avait répondu: «Je n'ai pas l'intention de faire un commentaire sur une ancienne blonde d'un ministre. Ce n'est pas un sujet que je prends au sérieux.»

C'est d'ailleurs une source d'embarras pour M. Harper, car Julie Couillard a affirmé dans son entrevue que le ministre Bernier était au courant de ses fréquentations passées avec des hommes issus du milieu criminel. «Maxime était tout à fait au courant de tout», a-t-elle dit. À ce qu'elle sache, le ministre n'en a pas averti son chef. Elle s'est vantée par ailleurs d'avoir déjà soupé avec le premier ministre et d'avoir rencontré le président des États-Unis, George W. Bush, lorsqu'elle a accompagné M. Bernier à New York.

Les partis d'opposition se sont réjouis de cette démission, qu'ils réclamaient tous depuis longtemps. «C'est un peu surprenant, la façon dont ça survient. Il y a quelques heures à peine, M. Harper nous disait qu'il n'y avait pas de problème!», a lancé le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe. Il se demande toutefois si le gouvernement ne tente pas de «faire diversion» pour s'éviter plus de questions.

«Il y avait toute sorte de questions légitimes qu'on pouvait se poser. Parce que les experts en sécurité vous diront que lorsqu'on est dans le crime organisé, on n'en sort pas facilement», a commenté le député libéral Denis Coderre.

«C'est la gaffe qui a fait déborder le vase», a ajouté le chef du NPD, Jack Layton. M. Layton est le seul à ne s'être jamais intéressé à l'affaire Couillard.

Les trois partis réclamaient le départ de M. Bernier aussi pour d'autres erreurs commises par le ministre. On lui reprochait d'avoir publiquement suggéré que le gouverneur de Kandahar démissionne. Plus récemment, il avait promis d'expédier des hélicoptères en Birmanie par les nouveaux gigantesques avions de transports canadiens C-17. On a réalisé par la suite qu'aucun de ces quatre avions n'était disponible ni d'ailleurs adapté pour ce genre de cargaison. De manière générale, on reprochait au ministre son dilettantisme en matière internationale, illustrée par sa distribution de gâteaux Joe Louis aux soldats québécois en Afghanistan.

M. Harper n'a pas remanié son cabinet hier. Il a simplement demandé à son ministre du Commerce international, le transfuge libéral David Emerson, de prendre l'intérim aux Affaires étrangères. Josée Verner, quant à elle, aura la responsabilité de la Francophonie.

Les révélations du Devoir

Dans son édition d'hier, Le Devoir révélait que Julie Couillard a fondé en 2005 une entreprise spécialisée dans la sécurité des aéroports, Itek Solutions Globales. Sans apparente expérience dans ce domaine, Mme Couillard en est venue à s'y intéresser au contact d'un précédent conjoint, qui dirigeait l'Agence d'investigation et de sécurité D.R.P. Mme Couillard s'était impliquée dans cette entreprise, allant jusqu'à faire personnellement une présentation à l'Administration canadienne de la sûreté dans les transports aériens (ACSTA) pour obtenir un contrat. L'entreprise a offert ses services à deux reprises à l'ACSTA.

La première offre visait à implanter un système d'automatisation de décompte des passagers, et le second, un système d'identification des employés et de suivi d'emploi du temps. Le projet de contrôle des zones réglementées pour les employés d'aéroports n'était pas un de ceux-là, assure le porte-parole de l'ACSTA, Mathieu Larocque.

Selon ce dernier, les cahiers des charges obtenus par le couple Pépin-Couillard pour faire leur soumission «ne contenaient aucun document sensible relié à la sécurité des aéroports». Certaines de ces informations étaient mêmes disponibles sur le site fédéral d'appel d'offres, Merx.

Selon divers experts en matière de sécurité consultés, le cheminement de Mme Couillard justifiait toutes les inquiétudes. «Ce sont des clignotants rouges qui s'allument», explique en entrevue Michel Juneau-Katsuya, un ancien agent du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) et spécialiste des questions de sécurité. «On sait que des gens sont entraînés pour devenir des taupes et infiltrer des agences gouvernementales. Il y avait peut-être ici un plan qui était en train de se manigancer. On n'arrive pas à la sécurité par hasard. On ne s'improvise pas propriétaire de compagnie de sécurité. Et le fait qu'elle n'ait pas vraiment poursuivi ses activités depuis qu'elle n'a pas obtenu le contrat pour les aéroports fait augmenter les doutes.» Itek Solutions Globales a déjà eu au moins une employée, qui a affirmé au Devoir que l'entreprise n'avait jamais gagné d'argent.

Jean-Luc Marchessault, un consultant en sécurité et lui aussi ex-agent du SCRS, conclut qu'«elle faisait du travail de renseignement». Selon lui, «elle est la source de quelqu'un. En renseignement, on recrute des gens qui nous rapprochent de notre cible.».

Julian Sher, journaliste et auteur de deux livres sur les Hells Angels, n'est pas aussi catégorique, mais il estime lui aussi que toute cette affaire est bel et bien d'ordre public.

«Deux choses sont inquiétantes: il s'agit d'une entreprise qui fait affaire avec le gouvernement et dans le milieu de la sécurité des aéroports, de surcroît. On sait que c'est un milieu privilégié pour l'infiltration du crime organisé. Ça ne veut pas dire qu'elle est coupable de cela, mais c'est un autre feu rouge.»

Ironiquement, Mme Couillard a peut-être une entreprise de sécurité, mais elle a affirmé en entrevue à TVA hier avoir fait appel à des experts pour passer son domicile au peigne fin lorsqu'elle a cru être sous écoute. Ces experts ont conclu qu'elle avait déjà eu un micro sous son matelas.
23 commentaires
  • Raphaël Melançon - Inscrit 27 mai 2008 02 h 43

    Se mettre dans la peau des autres

    Encore une fois, l'exagération, la partialité et le sensationnalisme des médias Nord Américains auront réussi à nous faire perdre un politicien de qualité. Certes, Maxime Bernier a-t-il fait quelques gaffes au cours des derniers mois, mais rappelez-vous de l'excellent travail qu'il a réalisé à titre de ministre de l'Industrie. Il était même vu comme le dauphin de Stephen Harper! Mais une fois de plus, les médias se sont ingérés dans la vie privée de nos politiciens, on a fouillé la vie de Maxime Bernier pour y découvrir un seul petit secret qui, une fois amplifié et médiatisé, aura forcé le départ du ministre Bernier.

    Bravo, Messieurs Peladeau, Desmarais et autres! Un autre coup de maître. Mais que feriez-vous si on découvrait que la femme que vous aimez le plus au monde a déjà été en lien avec des amis des Hells? Cette histoire n'a pas fait une criminelle de Julie Couillard, une jeune entrepreneure pleine d'avenir avant que les médias ne détruisent sa vie. A-t-elle tué un homme ou vendu de la cocaïne? Fut-elle membre des Rock Machines ou de Al-Qaida? NON. Elle a simplement eu le malheur de tomber en amour avec Maxime Bernier. L'affaire Julie Couillard n'est pas un scandale, c'est une machination.

    Il est tout de même drôle de voir comment l'attention médiatique fut retenue envers cette femme innocente et sans histoire, alors que des centaines de criminels et autres pédophiles se sont vus réserver une simple petite rubrique en page 72 du journal, juste à côté de la nécrologie et de l'horoscope, avant de passer subito presto aux oubliettes. Eux qui courent incognito les rues de Montréal méritent un bien plus sévère châtiment que Mme Couillard pour les atrocités qu'ils ont commises.

    Après avoir vu comment les médias traitent la vie privée de nos politiciens QUI SE DÉVOUENT AU BIEN-ÊTRE DE LA POPULATION CANADIENNE, on se demande toujours pourquoi les gens de qualité, les grands penseurs de ce monde, refusent de se lancer en politique. Ils veulent tout simplement vivre leur vie en paix, loin, bien loin des journalistes sans merci... et avec raison.

    Pensez-y à deux fois avant d'agir ainsi à l'avenir, amis journalistes. Il est parfois juste de se mettre dans la peau des autres...

    Raphaël Melançon
    Joliette.

  • Jean-Guy Dagenais - Abonné 27 mai 2008 06 h 03

    Une enquête

    Il faut maintenant passer à l'enquête. Quelqu'un quelque part doit prendre ses responsabilités. À partir d'une rumeur nous en sommes aux révélations. Il faut creuser le dossier et arrêter de prendre les contribuables pour des innocents.

  • Gabriel RACLE - Inscrit 27 mai 2008 06 h 35

    Finita la comedia

    Ainsi, la tragi-comédie est terminée et les acteurs de la pièce, journalistes et ténors politiques, peuvent aller se rhabiller et passer à autre chose, après le dénouement de cette série politico-policière. Mais le dénouement n'est pas celui prévu dans le scénario d'origine par les protagonistes de l'affaire.

    Comme dans les tragédies antiques, la conclusion du spectacle tient à un Deus ex machina, si l'on peut reprendre cette expression du vocabulaire théâtral qui s'applique à une personne qui arrive, d'une façon impromptue, à la fin de la pièce et par qui le dénouement s'effectue, un rôle tenu par le premier ministre tenant lieu de la divinité qui, dans le théâtre grec, entrait en scène pour résoudre une situation désespérée. On le sait, l'expression peut être étendue à toute résolution d'histoire qui ne suit pas la logique interne de l'histoire mais permet de conclure la pièce de la manière désirée mais pas forcément prévue.

    « Dans le langage courant, l'expression s'applique aussi à un élément qui arrive par surprise et qui résout un problème bloqué jusque là. On peut donc dire d'une personne qu'elle est le deus ex machina si elle vient arranger un problème au dernier moment. » Cette explication s'applique parfaitement à la situation. Et le personnage central de la pièce a ainsi disparu, d'une manière non prévue, en mettant fin à la représentation. Les spectateurs peuvent s'en aller en applaudissant ou en maugréant, selon leur humeur. Les critiques et les commentateurs peuvent ranger leur plume, trempée parfois dans le vitriole, et passer à autre chose. Il y a bien d'autres sujets qui peuvent retenir leur attention. FIN

  • jacques noel - Inscrit 27 mai 2008 06 h 50

    Le Martin Luther King de la Beauce! "ENCORE, ENCORE, ENCORE"

    "ENCORE, ENCORE, ENCORE"

    Comme l'apôtre américain de la non-violence, on a enregistré le Jos Louis de St-Georges au lit! lol "ENCORE, ENCORE,ENCORE"
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    Autres révélations du Juliegate:

    Elle a été plus respectée par les Hell's que par les policiens.
    Elle n'a pas trahi son pays (donc elle est fédéraliste comme les Hell's...)
    Elle a soupé avec André Arthur! (Il ne s'en est pas vanté!)
    Bernier lui a demandé un mandat d'un an! Un an ma pitoune
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    La fille a des problèmes avec la langue de Molière:
    -un magnétophone pour un micro
    -l'instinct de femme pour l'intuition de femme
    -la bonne endroit
    -c'est t'ivident

  • La Boissonnière André - Inscrit 27 mai 2008 08 h 08

    P'tit cours de journalisme à tous ces scribouilleurs du monde politique mensonger !

    De prime abord, Bravo madame Hélène Buzzetti pour votre excellente contribution journalistique sur l'à-propos d'un mauvais ministre, sans jugement ni loi ni toit, sous la gouverne de Stephen Harper, le plus méprisant qui soit en terme d'honnêteté politique jamais donné au Canada depuis bien des lustres. Il n'est pas surprenant que Maxime Bernier - en raison de ses vieilles accointances partisanes familiales liées au mouvement politique des conservateurs depuis plusieurs décennies qui proviennent de la Beauce - soit mêlé à cette dérive politique majeure et des plus contemporaines. Quand la fin justifie les moyens, les valeurs profondes, ancestrales et immanentes "fou le camp comme" le disait si bien l'illustre penseur, Jacques Grand' Maison.
    N'est-ce pas là la grandeur de cette enquête journalistique en cours menée de main de maître par Mme Buzzetti ? Le journalisme au Québec s'en porterait mieux si nous avions davantage de journalistes de la trempe de cette professionnelle du journalisme qui met au-dessus de sa personne les valeurs qui font de notre peuple, un monde meilleur, puis bafouées trop souvent par notre gent politique de ramassis d'hommes et de femmes qui laissent au placard ces mêmes valeurs ancestrales pour le confort d'une vie politique sans scrupules. La nature même de cette noble profession qu'est le journalisme commande de la vision, de la rigueur et le désir profond de vigilance sur nos institutions sociales de toutes sortes. L'institution politique et parlementaire n'est pas en reste quoi que peuvent en penser tous les scribouilleurs de notre peuple. Il va sans dire que la démocratie s'en porte mieux lorsque nos journalistes font leur job correctement.
    Pour ceux et celles qui veulent du divertissement culturel qui nourrit l'intellect je vous invite à lire cette trilogie Millénium, du Suédois Stieg Larsson, pour se rappeler ce qu'est le journalisme d'enquête mais surtout d'apprendre la dure leçon que vivre en société la vie n'est pas toujours une promesse d'un jardin de roses comme l'illustre si bien ce grand journaliste et auteur Larsson qui raconte comment justement le crime organisé fonctionne et jusqu'où les moyens peuvent justifier sa fin.
    Et Vlan ! dans les dents de tous ceux et celles qui ne font que rêver à un jardin de roses en vivant au quotidien dans nos sociétés modernes. À trop rêver et ou dormir bon peuple, la criminalité organisée occupe l'espace laissé vacant par notre manque de vigilance sur les valeurs ancestrales défendues jusqu'à ce jour qui donnent tout leur sens à notre humanité.