Bernier forcé de démissionner

Julie Couillard et Maxime Bernier. Le ministre des Affaires étrangères a démissionné hier.
Photo: La Presse canadienne (photo) Julie Couillard et Maxime Bernier. Le ministre des Affaires étrangères a démissionné hier.
«J'ai dit que c'est une erreur très grave. On s'attend toujours du ministre à ce qu'il garde secrets les documents classifiés du gouvernement. C'est une responsabilité essentielle de n'importe quel ministre. Ce n'est pas [relié à] une question de son ministère ou ses responsabilités. C'est un devoir essentiel et il y a des précédents pour de tels incidents», a déclaré M. Harper au cours d'un point de presse impromptu tenu quelques heures avant qu'il ne s'envole pour l'Europe. Il a indiqué que M. Bernier avait constaté cette erreur dimanche soir et qu'il en avait averti son patron dans l'après-midi d'hier. Il a aussi indiqué qu'il y aurait «une révision» de cet incident.

Selon une source gouvernementale, il s'agissait d'un mélange de documents «privés et publics reliés au récent voyage du ministre à l'OTAN» à Bucarest ce printemps. Ces documents n'étaient pas de nature financière, nous confirme-t-on. Ils ont été laissés dans «une résidence privée».

En entrevue accordée au réseau TVA hier soir, Julie Couillard a confirmé que c'était à son domicile, environ à la mi-avril, que M. Bernier avait laissé ces documents. Elle les aurait donc eus en sa possession plusieurs semaines. Dans l'entrevue complaisante accordée au réseau télévisé, elle n'a pas eu à s'expliquer de ce délai. Cette information confirme par ailleurs que le couple se côtoyait jusqu'à tout récemment, alors que le bureau du premier ministre soutient depuis des semaines que la rupture est consommée.

M. Harper prétend que ce départ est sans rapport avec la controverse entourant les fréquentations de M. Bernier. «Cela n'a rien à voir avec la vie privée d'un ministre ou la vie d'un citoyen, dont 99 % [des récentes révélations] sont complètement déplacées.» Notons que le premier ministre n'a pas eu à dire s'il exigerait la démission d'un ministre qui aurait le malheur de laisser un document au domicile familial où habite son épouse...

Hier, Le Devoir révélait que non seulement Julie Couillard avait fréquenté dans le passé des personnes liées au crime organisé, mais qu'elle s'était intéressée à la sécurité des aéroports canadiens. Elle avait même fondé une entreprise en février 2005, Itek Solutions Globales.

Au cours d'un point de presse conjoint avec le président de l'Ukraine Viktor Iouchtchenko hier matin, M. Harper avait été invité à dire sur quoi son gouvernement s'appuyait pour affirmer que la sécurité nationale n'avait jamais été menacée par les fréquentations de son ministre des Affaires étrangères. Le gouvernement avait-il effectué une enquête de sécurité sur la dame et si oui, à quel moment?

Le premier ministre avait écouté la question sans sourciller, puis avait répondu: «Je n'ai pas l'intention de faire un commentaire sur une ancienne blonde d'un ministre. Ce n'est pas un sujet que je prends au sérieux.»

C'est d'ailleurs une source d'embarras pour M. Harper, car Julie Couillard a affirmé dans son entrevue que le ministre Bernier était au courant de ses fréquentations passées avec des hommes issus du milieu criminel. «Maxime était tout à fait au courant de tout», a-t-elle dit. À ce qu'elle sache, le ministre n'en a pas averti son chef. Elle s'est vantée par ailleurs d'avoir déjà soupé avec le premier ministre et d'avoir rencontré le président des États-Unis, George W. Bush, lorsqu'elle a accompagné M. Bernier à New York.

Les partis d'opposition se sont réjouis de cette démission, qu'ils réclamaient tous depuis longtemps. «C'est un peu surprenant, la façon dont ça survient. Il y a quelques heures à peine, M. Harper nous disait qu'il n'y avait pas de problème!», a lancé le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe. Il se demande toutefois si le gouvernement ne tente pas de «faire diversion» pour s'éviter plus de questions.

«Il y avait toute sorte de questions légitimes qu'on pouvait se poser. Parce que les experts en sécurité vous diront que lorsqu'on est dans le crime organisé, on n'en sort pas facilement», a commenté le député libéral Denis Coderre.

«C'est la gaffe qui a fait déborder le vase», a ajouté le chef du NPD, Jack Layton. M. Layton est le seul à ne s'être jamais intéressé à l'affaire Couillard.

Les trois partis réclamaient le départ de M. Bernier aussi pour d'autres erreurs commises par le ministre. On lui reprochait d'avoir publiquement suggéré que le gouverneur de Kandahar démissionne. Plus récemment, il avait promis d'expédier des hélicoptères en Birmanie par les nouveaux gigantesques avions de transports canadiens C-17. On a réalisé par la suite qu'aucun de ces quatre avions n'était disponible ni d'ailleurs adapté pour ce genre de cargaison. De manière générale, on reprochait au ministre son dilettantisme en matière internationale, illustrée par sa distribution de gâteaux Joe Louis aux soldats québécois en Afghanistan.

M. Harper n'a pas remanié son cabinet hier. Il a simplement demandé à son ministre du Commerce international, le transfuge libéral David Emerson, de prendre l'intérim aux Affaires étrangères. Josée Verner, quant à elle, aura la responsabilité de la Francophonie.

Les révélations du Devoir

Dans son édition d'hier, Le Devoir révélait que Julie Couillard a fondé en 2005 une entreprise spécialisée dans la sécurité des aéroports, Itek Solutions Globales. Sans apparente expérience dans ce domaine, Mme Couillard en est venue à s'y intéresser au contact d'un précédent conjoint, qui dirigeait l'Agence d'investigation et de sécurité D.R.P. Mme Couillard s'était impliquée dans cette entreprise, allant jusqu'à faire personnellement une présentation à l'Administration canadienne de la sûreté dans les transports aériens (ACSTA) pour obtenir un contrat. L'entreprise a offert ses services à deux reprises à l'ACSTA.

La première offre visait à implanter un système d'automatisation de décompte des passagers, et le second, un système d'identification des employés et de suivi d'emploi du temps. Le projet de contrôle des zones réglementées pour les employés d'aéroports n'était pas un de ceux-là, assure le porte-parole de l'ACSTA, Mathieu Larocque.

Selon ce dernier, les cahiers des charges obtenus par le couple Pépin-Couillard pour faire leur soumission «ne contenaient aucun document sensible relié à la sécurité des aéroports». Certaines de ces informations étaient mêmes disponibles sur le site fédéral d'appel d'offres, Merx.

Selon divers experts en matière de sécurité consultés, le cheminement de Mme Couillard justifiait toutes les inquiétudes. «Ce sont des clignotants rouges qui s'allument», explique en entrevue Michel Juneau-Katsuya, un ancien agent du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) et spécialiste des questions de sécurité. «On sait que des gens sont entraînés pour devenir des taupes et infiltrer des agences gouvernementales. Il y avait peut-être ici un plan qui était en train de se manigancer. On n'arrive pas à la sécurité par hasard. On ne s'improvise pas propriétaire de compagnie de sécurité. Et le fait qu'elle n'ait pas vraiment poursuivi ses activités depuis qu'elle n'a pas obtenu le contrat pour les aéroports fait augmenter les doutes.» Itek Solutions Globales a déjà eu au moins une employée, qui a affirmé au Devoir que l'entreprise n'avait jamais gagné d'argent.

Jean-Luc Marchessault, un consultant en sécurité et lui aussi ex-agent du SCRS, conclut qu'«elle faisait du travail de renseignement». Selon lui, «elle est la source de quelqu'un. En renseignement, on recrute des gens qui nous rapprochent de notre cible.».

Julian Sher, journaliste et auteur de deux livres sur les Hells Angels, n'est pas aussi catégorique, mais il estime lui aussi que toute cette affaire est bel et bien d'ordre public.

«Deux choses sont inquiétantes: il s'agit d'une entreprise qui fait affaire avec le gouvernement et dans le milieu de la sécurité des aéroports, de surcroît. On sait que c'est un milieu privilégié pour l'infiltration du crime organisé. Ça ne veut pas dire qu'elle est coupable de cela, mais c'est un autre feu rouge.»

Ironiquement, Mme Couillard a peut-être une entreprise de sécurité, mais elle a affirmé en entrevue à TVA hier avoir fait appel à des experts pour passer son domicile au peigne fin lorsqu'elle a cru être sous écoute. Ces experts ont conclu qu'elle avait déjà eu un micro sous son matelas.

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