Soupçons criminels sur Groupaction

C'est confirmé: Groupaction sera dans la mire de la police. La Gendarmerie royale du Canada (GRC) a ouvert une enquête criminelle sur ces trois rapports étrangement similaires que la firme montréalaise a vendus au gouvernement fédéral au prix de 1,6 million de dollars.

La GRC a indiqué hier que la décision avait été prise après révision du rapport de la vérificatrice générale du Canada, Sheila Fraser. La GRC n'a pas voulu donner de détails supplémentaires. On ne sait donc pas qui au juste la police fédérale soupçonne d'avoir contourné quelle(s) loi(s). Groupaction figure évidemment en tête de liste, mais aussi les hauts fonctionnaires nommés dans le rapport de Mme Fraser, soit l'ex-responsable du programme de commandites, Chuck Guité, ou encore son successeur, Pierre Tremblay, qui avait aussi été le chef de cabinet d'Alfonso Gagliano.


«Je ne peux pas donner de détails. Tout ce que je peux dire, c'est que la GRC a pris la décision, après révision du rapport, d'entamer une enquête criminelle», a déclaré le porte-parole Benoît Desjardins.


Aucun commentaire n'a été fait du côté du premier ministre ou de Don Boudria, le ministre des Travaux publics — le ministère qui a octroyé les contrats. Contactée par Le Devoir, la porte-parole de Groupaction, Diane Donelly, n'a pas été plus bavarde. «Je ne suis pas au courant. On vous rappelle.» Groupaction n'a pas rappelé.


La vérificatrice générale, Sheila Fraser, a déposé un rapport accablant il y a deux semaines concluant au «non-respect généralisé de toutes les règles» dans l'octroi de trois contrats à Groupaction pour pondre autant de rapports sur les possibilités de commandites du gouvernement fédéral au Québec. Les contrats totalisaient 1,6 million de dollars. Un de ces rapports reste introuvable et le troisième est une copie quasi conforme du premier.


Ces rapports, commandés en 1997, en 1999 et en 2000, devaient servir de charpente au programme de commandites de 40 millions par année lancé en 1997 par Ottawa pour accroître sa visibilité au Québec. C'est ce programme qui fait les manchettes depuis quelques semaines, entre autres parce que la firme de communication Groupe Everest aurait été grassement payée, et parfois à deux reprises, pour effectuer le travail d'intermédiaire entre le gouvernement fédéral et les événements commandités.


Le chef de l'Alliance canadienne, Stephen Harper, a déploré les normes éthiques «insuffisantes» du premier ministre Jean Chrétien. Il demande la tenue d'une enquête sur l'ensemble des contrats de publicité et de commandites du gouvernement, de même que les dons faits au parti au pouvoir.


«Même si des actes criminels n'ont pas été posés, le seul fait qu'on ait à appeler la police indique que nous sommes allés bien au-delà de ce qui devrait être acceptable d'un point de vue éthique. Le premier ministre ne semble pas capable de faire la distinction entre un méfait criminel et un geste non conforme à l'éthique.»


M. Harper a de même demandé que M. Gagliano, ancien ministre des Travaux publics, soit démis de ses fonctions d'ambassadeur au Danemark d'ici la fin de l'enquête. Mais au ministère des Affaires étrangères, on insiste pour dire qu'il n'en est pas question. «Si quelqu'un lui demande de venir à Ottawa pour témoigner, il va sûrement le faire. La place sera alors libre, mais pour quelques jours seulement, a indiqué le porte-parole Carl Schwenger. Mais c'est une affectation pour quatre ans.»


Le Bloc québécois a accueilli avec une satisfaction mitigée cette annonce. On craint que l'intervention de la GRC permette au gouvernement de se défiler et de ne plus répondre aux questions de l'opposition sur toute cette affaire. On déplore aussi les délais de la GRC.


«On enquête déjà dans de nombreux dossiers et ça n'aboutit pas. La gestation est très très longue», a indiqué le député Ghislain Lebel. Dans le cadre du «scandale» des subventions d'un milliard de dollars à Développement des ressources humaines, 18 enquêtes policières ont été ouvertes et aucune n'a encore abouti à des résultats.