Le vrai scandale

Oh la belle colère que nous a piquée Don Boudria! Qu'avait-il fait de mal pour mériter la réputation qu'on était en train de lui faire, celle d'un politicien corrompu? Lui, homme modeste, qui a gravi tous les échelons, a rappelé tout ému Jean Chrétien, du restaurant de la Chambre des communes jusqu'au cabinet fédéral, à la sueur de son front.

Un brave bougre, ce Boudria, qui, comme toujours, s'était contenté de faire ce qu'on lui avait enseigné dans les lobbies du Parlement et au café du Château Laurier: ne jamais mordre la main qui nourrit le parti, fermer les yeux sur les petites manigances, exécuter les basses oeuvres de son chef et prendre les coups à sa place s'il le faut. Boudria a toujours été un exécutant. Alors pourquoi demander sa tête?

L'ancien «p'tit gars» de Shawinigan a voulu laver son image. Il a parlé d'éthique, mot fourre-tout que les entreprises ont depuis longtemps appris à manier. «Ethic pays», dit-on dans les milieux où on la pratique le moins.

Plus une organisation multiplie les codes, les chartes et tout autre mode d'affichage des valeurs, moins celles-ci sont crédibles, montre le philosophe Alain Etchegoyen dans un livre primé, La Valse des éthiques. «L'excès de discours reflète toujours la carence des pratiques.» Plus on en parle, moins on le fait, c'est bien connu.

La multiplication des codes ne changera rien. D'ailleurs, à Ottawa comme à Québec, les règles sur les conflits d'intérêts, les codes de déontologie, les normes de comportement, sont déjà légion. Le sujet est ressassé ad nauseam. Des départements universitaires entiers s'y consacrent désormais. Oui, bien sûr, il faut absolument resserrer les règles portant sur le financement des partis politiques. Mais la racine du mal est ailleurs. Le vrai scandale aussi.

Comme tous les hommes politiques qui abordent le sujet, Jean Chrétien s'est porté à la défense de l'idéal démocratique. Les attaques des partis d'opposition minent la confiance du public dans le système politique, dit-il. Et d'en rajouter: c'est en proférant des accusations de corruption comme celles qui fusent depuis des semaines que l'on fabriquera des Jean-Marie Le Pen, leader populiste et xénophobe qui a donné des sueurs froides à la France en se hissant au deuxième tour de l'élection présidentielle.

Or Chrétien, comme souvent, dit n'importe quoi. Une partie du succès d'un Le Pen en France tient dans l'attrait qu'il suscite avec son obsession de l'immigration et dans la haine de l'étranger qu'il entretient chez le petit salarié franchouillard. Il n'est pas question de cela ici.

L'autre part de son succès, comme de celui de la nuée de petits partis radicaux qui ont divisé le vote de la gauche, vient, comme l'ont montré les analystes les plus sérieux, de l'écoeurement de la population devant une élite politico-économique repue et déconnectée des préoccupations de la masse. Une élite que l'économiste John Kenneth Galbraith a justement qualifiée de «république des satisfaits».

Le populisme marche. Mario Dumont le sait. Et Jean Chrétien devrait le savoir, lui qui l'a toujours pratiqué, entre autres contre les «2000 bourgeois séparatistes» qui rêvent de remonter la Grande-Allée «le flag su'l hood».

Mais le populisme peut-il encore marcher avec Tit Jean de Shawinigan? Lui qui est devenu un «gros gars de Bay Street» avant de revenir en politique pour les élections de 1993? Qui nomme au Sénat un ami millionnaire et collecteur de fonds? Qui demande 10 000 $ par tête, ce dimanche, à ceux qui voudront lui serrer la pince, à la résidence du sénateur Leo Kolber, sur les hauteurs du mont Royal, dans Westmount?

Chrétien a consacré l'alliance entre les puissants du monde économique et les détenteurs du pouvoir politique. Ce faisant, il fait plus pour attiser le populisme et contribuer à la naissance de petits Le Pen canadiens en s'affichant ce week-end avec les riches donateurs que tous ceux qui, ces derniers mois, ont mis au jour une vaste entreprise d'abus de fonds publics.

Abus est un euphémisme. On mesure mal la portée de l'arnaque du programme des commandites. Deux cent trente et un millions de dollars, distribués n'importe comment pour accroître la visibilité du gouvernement canadien. Ce montant, c'est presque autant que ce que peut consacrer, en une année, le ministère de l'Éducation du Québec pour combattre le décrochage scolaire.

Au passage, neuf firmes de relations publiques ont recueilli 31 millions de dollars en commissions, ristournes, honoraires et autres frais pour une tâche que des fonctionnaires auraient pu accomplir à un coût dérisoire en comparaison.

Lorsque l'on a vu, à la télévision, la maison du président de Groupe Everest, Claude Boulay, ami et donateur libéral, chez qui Don Boudria est allé passer un week-end, les citoyens ont eu raison de se dire que cette somptueuse demeure avait été payée avec l'argent de nos impôts.

Le premier vrai scandale est là: dans cette collusion. Le deuxième vrai scandale vient dans la banalisation du forfait. «Tu sais bien que c'est partout comme ça que ça marche... » D'ailleurs, les politiciens corrompus sont réélus. Le nom de Jacques Chirac est mêlé à d'innombrables «affaires» en France, ce qui ne l'empêche pas de commencer un nouveau mandat à l'Élysée, fort de l'appui de huit électeurs français sur dix. En 2000, Jean Chrétien a augmenté sa majorité à la Chambre des communes malgré l'éclatement des scandales de l'Auberge Grand-Mère et du milliard de dollars égarés du programme de subventions de Développement des ressources humaines Canada.

L'apathie des électeurs est aussi scandaleux. L'impuissance des institutions à réagir aussi: si Jean Chrétien ne veut pas déclencher d'enquête publique sur son propre comportement, il n'y en aura tout simplement pas.

Ces constatations amènent des spécialistes, comme le philosophe Yves Boisvert, à se dire que la mise en place de mesures pour renforcer l'éthique gouvernementale ne suffiront jamais à la tâche de rétablir la confiance du public. Pourquoi? Parce que c'est le fonctionnement même des institutions publiques qui est détraqué, explique-t-il dans un article savant publié dans le plus récent numéro de la revue Éthique publique, dont le thème est justement l'éthique administrative. C'est tout le processus décisionnel public qui a perdu sa légitimité: loin du peuple, en vase clos, dominé par les experts et, croit-on généralement dans le public, par les amis du parti.

L'un des problèmes graves auxquels sont confrontés les gouvernements, c'est que, au cours des dernières années, l'on a sacrifié sur l'autel de l'efficacité et de la rentabilité des valeurs propres au service public. Jean-Luc Bodiguel relate, dans le même numéro d'Éthique publique, que les nouvelles règles de gestion imposées aux administrations publiques, inspirées du secteur privé, y ont largement contribué.

«Les privatisations et la multiplication des délégations de service public ont accru les tentations de corruption, écrit-il. Le volume des fonds gérés, une gestion privée parfois opaque, l'emploi d'une réglementation très allégée ont facilité, parfois outre mesure, le détournement de fonds publics.»

Un code d'éthique ne peut rien changer à cela.

Or qu'est-ce qu'il y a de commun entre les scandales soulevés ces dernières semaines à Ottawa, à Québec comme à Montréal? Dans chaque cas, qu'il s'agisse des commissions pour lobbying, des liens entre un maire et une firme dont il fut le fondateur, du programme des commandites, l'État avait chargé des organisations privées de faire son travail à sa place: distribuer des subsides, organiser un sommet, assurer sa présence sur le territoire.

Ce qu'il faut changer, donc, ce n'est pas le code d'éthique, c'est le mode de gouverne.

Comme l'écrit Alain Etchegoyen, «les croisades contre la corruption s'épuisent dans la dénonciation, quand il nous faut de nouvelles énonciations». C'est de leadership politique qu'il manque. Pas d'une campagne d'image avec conseiller à l'éthique bidon à la clé.