Prisonniers afghans - Même Stéphane Dion était au courant

Photo: Agence Reuters

Ottawa — Les troupes conservatrices se sont empêtrées dans leurs histoires hier en tentant d'expliquer pourquoi elles n'ont jamais informé la population canadienne que les transferts de prisonniers avaient cessé en Afghanistan. La thèse selon laquelle le premier ministre n'avait pas été prévenu par les militaires a été anéantie lorsque le chef libéral Stéphane Dion a révélé qu'il avait été mis au courant lors de son voyage à Kandahar.

L'équipe conservatrice de Stephen Harper a tenté de limiter les dégâts hier. La veille, la directrice des communications de M. Harper, Sandra Buckler, avait déclaré au Globe and Mail que le premier ministre ne savait pas que les prisonniers capturés en Afghanistan n'étaient plus transférés aux autorités locales. «Oui, avait-elle dit. Il s'agit de questions opérationnelles, et c'est la responsabilité des forces canadiennes.»

La preuve qu'il s'agissait bien de la version des faits que les conservateurs tentaient de propager, le député québécois fraîchement élu Denis Lebel (Roberval-Lac-Saint-Jean) a déclaré à peu près la même chose sur les ondes de RDI hier midi. «Oui, il y a eu un manque de transparence là-dedans. M. Harper a répété que c'était une décision des forces armées. Le gouvernement aurait certainement dû être informé.»

Hier après-midi toutefois, Sandra Buckler a effectué un virage à 180 degrés en appelant tous les journalistes. «J'ai fait une erreur, je n'aurais pas dû commenter», a-t-elle déclaré au Devoir. «Je n'ai pas respecté ma propre règle en commentant des questions opérationnelles. Je n'aurais pas dû le faire.» Elle a refusé de dire si M. Harper était au courant ou non et, si oui, depuis quand. «Je ne ferai aucun commentaire à propos de ses horaires de briefing.»

Dion savait

Il semble que sa réponse ne soit plus nécessaire car, coup de théâtre, le chef de l'opposition officielle, Stéphane Dion, a reconnu qu'il savait lui aussi depuis deux semaines que la politique de transfert des prisonniers avait changé. M. Dion l'a appris lors de son voyage à Kaboul et à Kandahar.

«C'est pour cela que je ne les croyais pas. Nous avons été informés lorsque nous étions en Afghanistan», a lâché M. Dion à un parterre de journalistes médusés. «Nous n'avions pas le droit de vous le dire. Nous sommes allés en Afghanistan à la condition de ne pas révéler quoi que ce soit qu'ils jugent être de nature sécuritaire. [...] Si le chef de l'opposition le sait, bien sûr que le gouvernement le savait!»

M. Dion n'a pas voulu élaborer sur ce qu'il sait au juste à propos des transferts de prisonniers en Afghanistan justement à cause de cette entente de confidentialité. Les soldats canadiens capturent-ils toujours des prisonniers depuis le 5 novembre dernier? Si oui, qu'en font-ils? On l'ignore. M. Dion a seulement dit avoir «vivement réagi» en apprenant ce changement de politique et s'être plaint de ce secret auprès de l'ambassadeur canadien.

La question des prisonniers afghans fait mal au gouvernement conservateur depuis un an. En vertu des conventions internationales auxquelles adhère le Canada, le pays ne peut pas remettre un prisonnier à un tiers s'il croit qu'il sera torturé. Or de nombreux témoignages ont démontré que la torture est chose courante dans les prisons afghanes. Les représentants canadiens ont recueilli le témoignage de sept prisonniers qui disent avoir été torturés. Seul le témoignage du 5 novembre semble avoir été pris au sérieux parce qu'on a retrouvé les câbles électriques et les tuyaux d'arrosage utilisés pour battre le prisonnier. Le gouvernement risque d'être bombardé de questions lundi, au retour de la Chambre des communes.

Par ailleurs, des sources au ministère de la Défense nationale ont confié à l'agence Canadian Press que les commandants militaires étaient livides lorsqu'ils se sont rendu compte que le gouvernement conservateur tentait de leur faire porter le blâme. Le gouvernement a été informé «promptement» après l'arrêt des transferts, ont assuré ces sources bien au fait des séances de briefing. «Je ne peux pas vous donner de dates ni d'heures, mais c'était peu de temps après», a dit cette source. «Il y a eu beaucoup de discussions enflammées par ici au cours des 24 dernières heures.»
4 commentaires
  • Jean-Louis Tanguay - Inscrit 25 janvier 2008 23 h 22

    Du pareil au même

    Qu'attendre d'autre de ce "sépulcre blanchi" de Harper? Ce serait encore plus beau s'il était majoritaire. On sait bien que le gouvernement ne peut tout révéler... mais, de là à mentir effrontément comme il l'a fait dans ce dossier, accusant même l'opposition de sympathiser avec les Talibans, eh bien, ça prend un "front de boeuf"!

  • Marie-Claude Bélanger - Inscrite 26 janvier 2008 09 h 22

    Démocratie?

    Et c'est comme ça que le "plusse meilleur pays au monde" apporte la démocratie aux peuples éblouis! Belle leçon de transparence pour l'Afghanistan...

    Marie-Claude Bélanger
    Montréal

  • Roland Berger - Inscrit 26 janvier 2008 17 h 10

    Entente de confidentialité

    Monsieur Dion est prêt à gouverner le Canada, à preuve le fait qu'il ait choisi de se taire sur le sort fait aux prisonniers faits par les forces canadiennes en Afghanistan. Si, dans son esprit, la torture d'êtres humains est moins importante que le respect de la confidentialité demandée par un gouvernment menteur, il est vraiment prêt à gouverner.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • Patrick Vanasse - Abonné 27 janvier 2008 08 h 23

    M. Dion complice

    Cette soi-disant entente de confidentialité ne doit pas masquer que M. Dion est aussi complice des dissimulations de M. Harper. En tant que chef de l'opposision, il était de son devoir d'informer les canadiens de l'arrêt des transferts de prisonniers. Y a-t-il autre chose que M. Dion ne nous dit pas ? Où sont les prisonniers capturés depuis novembre dernier ? En maintenant le silence, M. Dion est aussi coupable que le gouvernement Harper. C'est normal, puisque ce sont les Libéraux qui ont demander d'aller à Kandahar. De toute façon, le Parti libéral entretient le flou sur sa position par rapport à la guerre en Afghanistan. Un changement de gouvernement en faveur du parti libéral ne changera pas la politique canadienne en Afghanistan.