Le Canada a demandé d'aller à Kandahar

Le Canada aurait pu ne jamais prendre la direction de la dangereuse province de Kandahar en 2005 lorsque l'OTAN a étendu son influence dans le sud de l'Afghanistan. Ottawa s'est fait offrir la possibilité d'assurer la sécurité d'une région plus stable et correspondant davantage à la tradition canadienne. La Grande-Bretagne devait alors assurer la stabilité des provinces de Kandahar et d'Helmand. Le Canada a toutefois insisté pour obtenir le mandat de pacification de Kandahar et l'OTAN a accepté.

Cette importante révélation dans le débat actuel a été faite par John Manley et Paul Tellier, auteurs du rapport sur l'avenir de la mission canadienne en Afghanistan, lors d'une rencontre éditoriale avec Le Devoir hier.

John Manley et ses quatre collaborateurs ont passé trois mois à enquêter sur la mission afghane dans le but d'écrire leur rapport, commandé par Stephen Harper et dévoilé cette semaine. Ils ont rencontré 300 personnes, tant au Canada qu'à Washington, Bruxelles, Kaboul et Kandahar. Ils ont interrogé les hauts gradés de l'OTAN et les responsables de l'ONU.

«Certains de nos alliés avaient fait des suggestions très concrètes pour qu'on prenne la charge d'une autre province», a affirmé Paul Tellier. Une région moins dangereuse que Kandahar? «C'est ça», a-t-il ajouté. «Mais on a choisi d'aller à Kandahar.» Le nord et l'ouest de l'Afghanistan, beaucoup plus calmes, sont actuellement sous la responsabilité de pays européens.

Prendre la route du Sud afghan, ancien fief des talibans, a été la décision du gouvernement libéral de Paul Martin, qui a transféré les soldats canadiens de Kaboul à Kandahar fin 2005. L'idée originale émanait toutefois de Rick Hillier, chef d'état-major des Forces canadiennes, et de Chris Alexander, ambassadeur canadien à Kaboul, selon les dires de MM. Manley et Tellier. Chris Alexander est maintenant représentant spécial adjoint du secrétaire général de l'ONU en Afghanistan.

Avant la décision canadienne, les Britanniques, qui comptent actuellement 7700 soldats déployés dans la province d'Helmand, voisine de Kandahar, se préparaient à jouer un plus grand rôle. «Les Britanniques auraient pu prendre les deux [provinces], Helmand et Kandahar, et avoir le commandement de la région sud de façon permanente», a dit John Manley.

Pour les auteurs du rapport, le fait que le Canada ait volontairement choisi d'aller à Kandahar revêt une grande importance dans le débat actuel puisqu'il n'est pas si facile de se désengager lorsqu'on a fait un tel choix. «Ça explique l'atitude de l'OTAN quand on leur a demandé pourquoi on n'avait pas plus d'aide à Kandahar, a dit Paul Tellier. On s'est fait répondre: "C'est votre problème, c'est vous qui avez choisi d'y aller." Ça fait une différence. Si l'OTAN avait demandé qu'on y aille et que nous avions été mécontents, on aurait pu faire pression différemment.»

John Manley et Paul Tellier refusent toutefois de jeter le blâme au gouvernement précédent pour cette décision. «En 2005, tout le monde, y compris l'ONU et l'OTAN, pensait que la situation serait plus facile qu'elle l'est devenue. C'est facile de juger en rétrospective, mais la situation dans le sud du pays a évolué de manière beaucoup plus difficile que prévu. On pensait que les talibans étaient battus, mais ils s'étaient seulement retirés [au Pakistan] pour mieux revenir», a dit Paul Tellier.

Un coup de main vital

Malgré le contexte difficile dans le Sud afghan, les auteurs du rapport estiment qu'il est possible d'obtenir des renforts d'un autre pays afin de prêter main forte aux troupes canadiennes surchargées à Kandahar. «Le Canada a une crédibilité quand il parle de l'Afghanistan. Je pense qu'on va nous écouter», a dit M. Manley (voir autre texte en page C 3).

Paul Tellier a d'ailleurs précisé la nature de l'ultimatum que le groupe de travail recommande de lancer à l'OTAN. «On a dit qu'il fallait 1000 soldats supplémentaires de la part d'un allié, sinon on allait céder la sécurité de Kandahar à un autre pays en 2009. Mais si ça se produit, on n'a pas dit qu'il fallait quitter l'Afghanistan. Il y a tout un éventail de possibilités», a-t-il dit. Assurer la sécurité d'une autre province ou prendre part au développement sont des pistes à explorer si les demandes canadiennes de renfort sont rejetées.

Recevoir un coup de main à Kandahar est une condition essentielle à la réussite de la mission, ont-ils affirmé. «Cette mission est importante, il faut rester, mais si on n'obtient pas d'aide, il faut se retirer, a dit John Manley. Des Canadiens sont en danger là-bas. Il faut pouvoir leur dire qu'il y a des chances raisonnables de succès. Même s'il y a beaucoup de raisons nobles de rester, il faut une bonne possibilité de succès pour justifier les risques qu'on fait courir à nos jeunes Canadiens là-bas.»

Une réconciliation possible avec les talibans?

John Manley et Paul Tellier sont toutefois d'avis que la sortie de ce conflit ne se fera pas la mitraillette à la main. «Je pense que tout le monde commence à être d'accord [pour dire] que cette guerre ne se réglera pas avec les armes. À un moment donné, on va avoir besoin d'une réconciliation nationale» entre les talibans et le gouvernement Karzaï, a avancé Paul Tellier. «Mais le gros débat à l'heure actuelle, c'est quand et avec qui.»

C'est que les talibans ne constituent pas une force homogène. Le mouvement est fortement influencé non seulement par al-Qaïda, qui refuse toute discussion, mais aussi par divers seigneurs de la guerre, par des criminels de tout acabit, par de jeunes apprentis terroristes motivés par l'argent de l'opium, facile à gagner... «Il y a différents types de talibans. Certains devraient être jugés pour crimes contre l'humanité, mais d'autres, plus modérés, pourraient être ouverts à la discussion», a dit John Manley.

Au sein même du gouvernement Karzaï, plusieurs courants de pensée s'entredéchirent à propos de l'opportunité d'entamer des pourparlers de paix. «C'est une question délicate», a convenu M. Manley.

Le Canada devrait tout de même prendre position dans ce dossier et faire clairement savoir que si un processus de réconciliation voyait le jour, il l'appuierait. «À l'heure actuelle, le Canada n'est pas contre, mais il n'est pas clairement pour. Nous ne sommes pas très actifs», a dit M. Manley.

M. Manley demande donc à Stephen Harper d'engager le pays sur cette voie diplomatique. «Le Canada a de l'influence en Afghanistan, et nous devrions être du côté de ceux qui sont en faveur d'une réconciliation. Nous pouvons faire savoir au président Hamid Karzaï que s'il veut aller dans cette direction, nous serons là pour l'aider.»

Les auteurs du rapport recommandent d'ailleurs de nommer un émissaire spécial pour coordonner toute la mission en Afghanistan. Cette personne devrait recevoir un mandat clair, à la fois de l'ONU et de l'OTAN, ce qui lui accorderait une importance certaine auprès du gouvernement d'Hamid Karzaï. «On n'a pas l'impression que l'ONU, l'OTAN et les différents pays sont sur la même longueur d'onde, a dit M. Tellier. 39 pays mènent 39 guerres différentes. Quelqu'un sur place avec un mandat fort pourrait mieux coordonner la mission et tenter d'ouvrir un dialogue si c'est possible.»

Avec la collaboration de Claude Lévesque

Le Devoir
10 commentaires
  • Gilles Bousquet - Inscrit 25 janvier 2008 23 h 57

    Plus que braves...caves !

    Comme ça, c'est le Canada qui a insisté pour que nos soldats combattent à Kandahar sous le gouvernement de M. Paul "mes beaux bâteaux dans les paradis fiscaux" Martin dont notre Stéphane "j'ai un bon fond que je vais montrer à la télévision" Dion faisait partie. Ça n'allait pas bien dans les têtes Libérales fédérales qui semblent maintenant le regretter et faire un retrait, mais seulement l'an prochain, pour ne pas perdre la face du Canada, seulement quelques soldats ?

    Et M. Harper, qui a pris la relève, semble peu intéressé à corriger l,erreur de ses prédécesseurs.

  • Baptiste1 - Inscrit 26 janvier 2008 08 h 52

    Le choix du Canada?

    C'est la première que j'entends cela: Paul Martin aurait accédé à la demande du chef des forces armées canadiennes que le Canada prenne la responsabilité de la province de Kandahar quand les britanniques étaient pressentis pour y aller parce que mieux préparés et équipés pour effectuer cette mission et que leurs traditions militaires s'y apparentent davantage. J'aimerais être informé des motivations de notre chef des armées lorsqu'il a fait cette demande: quels arguments ont été servis au cabinet de Paul Martin pour l'amener à entériner un pareil choix? Ce n'est pas rien: près de 80 canadiens y sont morts à date. Selon les dires de certains militaires beaucerons, l'armée est mal formée et mal équipée là bas. Les britanniques, mieux formés et mieux équipés auraient-ils eu de telles pertes? J'ose à peine imaginer quelques hypothèses, toutes plus désagréables les unes que les autres mais j'aimerais bien qu'un journaliste creuse les procès verbaux du cabinet à ce sujet.

  • Zach Gebello - Inscrit 26 janvier 2008 08 h 52

    Martin n'a pas eu le temps d'en profiter

    L'argent de Shreiber à Mulroney, c'était aussi pour l'industrie de la guerre.

    Cette guerre du Canada en Afghanistan n'est qu'un business pour des amis des Conservateurs qui ont des liens intimes avec l'industrie de l'armement:

    Des jeunes en faveur de la mission
    http://www.radio-canada.ca/regions/ottawa/2008/01/

    Aucun doute que c'est une campagne de manipulation de l'opinion publique, car l'histoire qu'on y raconte de ce jeune Afghan, Arash Wared, est fausse.

    On y dit: "né et a grandi à Kaboul. Avec sa famille, il a quitté l'Afghanistan lorsque les talibans ont pris le contrôle."

    Faux. Car sur le site de l'université de Toronto ou Wared a étudié, il raconte lui-même une autre histoire:

    http://www.news.utoronto.ca/bin6/thoughts/070206-2

    Il y dit que sous le gouvernement communiste afghan, ses parents, communistes (donc membres de la révolution), travaillaient et lui-même poursuivait des études. C'est lorsque les mudjahidines (seigneurs de guerre financés par les USA)ont attaqués Kaboul pour renverser ce gouvernement que lui et ses parents ont dû fuir au Pakistan en 1994, c'est à dire 2 ans AVANT que n'arrivent les Talibans ! Trois ans plus tard, en 1997, toujours au Pakistan, il étudie dans une école pour réfugiers Afghans et est introduit à une ONG nommée Co-operation for Peace and Unity qu'il dit financée par les Nations Unies. Mais sur le site de cette "ONG" on apprend qu'elle est membre de la Human Rights Research and Advocacy Consortium qui est quant à elle financée par le Congrès Américain sous la United States Institute of Peace.

    Donc, notre Arash Wared est éduqué et formé au Pakistan comme travailleur pour la paix par ceux-là même qui ont financés les mudjahidines qui ont détruits la vie de ses parents et mis à sac son pays!

    C'est alors qu'on lui propose de faire une demande auprès d'une autre "ONG" au Canada qui offre à Toronto de supporter les études de jeunes Afghans réfugiers par une sélection très serrée (seulement 45 par an). Il est accepté. Cette "Organisation Non Gouvernementale" c'est la World University Services of Canada, financée principalement par l'ACDI, Agence Canadienne de Développement International sous la Ministre Bev Oda. Une fois au Canada on lui donnera un cours intensif au Centre Trudeau en Études de Paix et Conflits afin de devenir un Conseiller et Enseignant en résolution de conflit pour d'autres étudiants réfugiers Afghan au Pakistan afin dit-on d'éradiquer une culture de violence dûe à 30 ans de guerre civile !

    N'est-ce pas.

    Et ensuite, l'article de Radio Canada nous donne un lien vers la firme de consultants (lobby) de l'associé de M. Wared dans la création de ce groupe Des jeunes en faveur de la mission, M. M. McJannett, attaché politique au Président du Caucus National et du Whip en chef du gouvernement Conservateur. Le nombre et l'importance des fabricants d'armes, d'avions militaires, de missiles, de système de "défence", parmis les clients de cette firme, laisse pantois!

    http://www.summa.ca/French/clients.html

    Des jeunes pour la paix et la résolution de conflit par les armes! Money talks.

  • André Chamberland - Abonné 26 janvier 2008 10 h 53

    Nous sommes tous des Talibans !

    Quelles différences entre 39 pays qui font chacun une guerre différente et plusieurs groupes différents de Talibans qui font aussi chacun leur guerre pour des raisons différentes.
    Des Talibans sont des bandits alors que d'autres sont corrects. Il en est de même des 39 pays qui ont tous des intérêts différents et plusieurs des agendas cachés.

  • jacques noel - Inscrit 26 janvier 2008 11 h 04

    Est-ce que ce sont les 3 fils de Paul Martin qui meurent au front?

    Non, ce sont des Tremblay du Saguenay et des Roy de Rimouski. Comme en 18, comme en 40.