Le temps presse pour Harper

Le rapport Manley sur l'avenir de l'engagement canadien en Afghanistan met toute la pression sur les épaules de Stephen Harper, qui a peu de temps pour remettre la mission sur les rails, ici et à l'étranger. Mais il lui tend aussi une perche pour atteindre ses objectifs.

Ottawa — Stephen Harper a deux défis importants à relever simultanément dans les prochains mois: améliorer la gestion de la mission à l'intérieur de son gouvernement et lancer une offensive diplomatique pour trouver un partenaire au Canada à Kandahar. Et si le premier ministre veut convaincre un autre parti politique d'appuyer sa position lors du vote qui se tiendra aux Communes ce printemps, il devra agir rapidement.

On saura la semaine prochaine si Stephen Harper appuie les recommandations du rapport Manley dévoilé mardi à Ottawa. Mais ce document pourrait devenir son principal al-

lié, sorte de caution pour les démarches à venir. D'ailleurs, le rapport s'est rapidement rendu dans toutes les capitales engagées en Afghanistan.

Au siège social de l'OTAN, à Bruxelles, le secrétaire général, Jaap de Hoop Scheffer, a lu les 90 pages sans tarder, refusant toutefois de commenter publiquement le rapport. La principale recommandation du groupe de travail piloté par John Manley, convaincre un autre pays de fournir 1000 soldats pour aider le Canada à assurer la sécurité à Kandahar, n'a pas étonné les hauts responsables de l'OTAN. «Lors de nos consultations, ce chiffre a été appuyé par l'OTAN et les experts militaires. C'est une contribution réaliste», a expliqué au Devoir John Manley, qui a produit le rapport à la demande du gouvernement Harper. Les 1000 nouveaux soldats seraient affectés au groupe de combat, ce qui doublerait la force de frappe à Kandahar puisque, sur les 2500 militaires canadiens déployés, environ 1000 livrent vraiment bataille aux talibans, les autres étant affectés à la logistique, à la protection de convois, etc.

Mais l'accueil dans les cercles diplomatiques européens a été différent, le rapport ayant davantage suscité des haussements d'épaules. Pour eux, c'est du déjà vu. Pendant un an, les Pays-Bas ont multiplié les pressions diplomatiques dans l'espoir d'obtenir de l'aide de leurs alliés dans la province afghane d'Uruzgan, situé tout juste au nord de Kandahar. Les 1500 soldats néerlandais en ont plein les bras dans cette province instable et Amsterdam réclamait un coup de main. Mais les appels sont restés sans réponse, de sorte que les Pays-Bas ont annoncé le mois dernier qu'ils quitteraient l'Afghanistan en août 2010, quoi qu'il arrive.

Mis à part l'administration américaine, les gouvernements engagés militairement en Afghanistan font face au scepticisme de leur population envers cette mission. Aucune capitale européenne ne veut prendre le risque de subir des pertes dans le sud afghan. Malgré ces réticences, les cinq membres du groupe de travail sont catégoriques: «Il faut 1000 soldats de plus d'ici un an. Si ce n'est pas possible, le Canada doit signifier qu'il laissera la sécurité de Kandahar à un autre pays [en 2009]», a affirmé John Manley. Selon le rapport, «il n'y a pas assez de troupes à Kandahar pour atteindre des résultats, ce qui menace la mission».

Mais l'ultimatum canadien est-il bien différent des appels à l'aide des Pays-Bas? Qui viendrait prêter main-forte au Canada à Kandahar? «C'est une situation totalement différente, soutient M. Manley. Les Pays-Bas cherchaient de l'aide pour pouvoir réduire leur présence. Nous, on dit qu'on est prêts à rester, mais qu'il nous faut un partenaire. On ne cherche pas un remplaçant.»

N'empêche, la tâche ne sera pas facile, estime Michael Byers, professeur en géopolitique internationale à l'Université de la Colombie-Britannique. Ce dernier est actuellement à Berlin, où il a discuté de la situation afghane avec des hauts fonctionnaires. «Je peux vous dire que les Allemands ne nous aideront pas, dit-il. Je serais très étonné qu'un pays d'Europe vienne à notre secours. Ça ne fonctionnera pas. La seule chance vient des États-Unis ou de la Grande-Bretagne.» Ces deux pays sont déjà engagés dans le Sud afghan, dans des provinces voisines de Kandahar.

Des échos positifs

Washington a d'ailleurs annoncé le déploiement de 3200 marines supplémentaires pour aider les Britanniques et les Canadiens. Cette présence est toutefois temporaire, les militaires américains devant rentrer au bercail l'automne prochain. Si toutefois cette présence devenait permanente, «peut-être que ça remplirait notre condition, il faudrait voir», a dit John Manley.

Dans les coulisses du Pentagone, où la peur de voir s'enliser la mission afghane augmente, la perspective d'aider un allié comme le Canada avec une contribution de 1000 soldats fait son chemin. Lors de sa visite à Washington, les échos ont été positifs, souligne John Manley. «On nous a dit que le Canada devait expliquer clairement ce dont il a besoin. Les militaires américains n'ont pas fait de promesses, mais ils semblaient ouverts. Peut-être qu'on n'a jamais été clairs avec eux», dit M. Manley, qui ajoute que la France, avec un Sarkozy plus interventionniste, pourrait aussi devenir un allié potentiel à Kandahar. «Il y a une très bonne chance de recevoir l'appui d'un autre pays. Mille soldats, ce n'est pas impossible du tout à trouver», dit-il.

Pour y arriver, toutefois, il faudra mettre la machine diplomatique en deuxième vitesse. Le sommet de l'OTAN à Bucarest, en avril, est le point d'arrivée de la course, pas le départ, précise John Manley. «Il faut faire les efforts diplomatiques avant et que tout soit ficelé là-bas.» C'est le premier ministre Harper en personne qui doit prendre le dossier en main, suggère le rapport. La balle est donc dans son camp.

Selon Michael Byers, le premier ministre n'a certainement pas été surpris en voyant cette recommandation. «Harper tente déjà, depuis un an, de convaincre d'autres pays de faire leur part dans le sud de l'Afghanistan. Ce qui est nouveau, c'est l'obligation de résultat. Je pense même qu'il est content d'avoir un rapport pour justifier ses démarches.» M. Byers soutient que John Manley et son équipe disent exactement ce que le premier ministre voulait entendre. «C'est au point où je me demande si ce comité était vraiment indépendant», laisse-t-il tomber.

Le gouvernement écorché

Si le premier ministre a probablement apprécié les grandes lignes du document, il en va autrement pour les passages sur les agissements de son gouvernement. Ce volet du rapport a été moins médiatisé, mais les gouvernements libéral et conservateur ne s'en sortent pas indemnes. Stephen Harper devra aussi réaliser des réformes internes s'il veut sauver la mission.

Manque de transparence avec la population canadienne, coordination déficiente entre les ministères, orientations contradictoires entre l'ONU, l'OTAN et les pays, manque de résultat sur le terrain, déséquilibre entre l'immense volet militaire canadien et la petite mission civile de développement... Le groupe de travail n'a pas été tendre.

«Les nombreux organismes de l'ONU à l'oeuvre en Afghanistan et les pays [tels que le Canada] qui se sont engagés à aider l'Afghanistan peuvent coordonner bien plus efficacement les activités de saine gouvernance en vue d'obtenir rapidement des résultats plus concluants. Pour ce faire, les organismes étrangers en Afghanistan doivent réduire le nombre de demandes incompatibles et parfois contradictoires qu'ils présentent aux institutions afghanes, qui ont peu de ressources et s'évertuent à renforcer leur propre capacité», peut-on lire dans le rapport.

La lutte contre les stupéfiants, qui se révèle un échec (93 % de l'opium mondial est produit en Afghanistan), est elle aussi truffée de problèmes. «Le gouvernement de l'Afghanistan et ceux des pays étrangers ont recours à des pratiques et à des politiques différentes, et parfois même contradictoires, de sorte qu'ils travaillent mutuellement à contre-courant.» Par exemple, le Canada refuse de détruire les champs de pavot et préfère trouver des cultures alternatives en collaboration avec les fermiers, ce qui est un travail de longue haleine. Pendant ce temps, les États-Unis arrachent le pavot sans plus de réflexion.

À Ottawa aussi la coordination devrait être meilleure, estime le comité Manley. «Le gouvernement du Canada doit assurer une meilleure coordination ici même entre les ministères et les organismes fédéraux menant des activités en Afghanistan, de manière à réaliser des gains d'efficacité», peut-on lire. Même si la coordination est assurée par un sous-ministre des Affaires étrangères, David Mulroney, la multiplication des groupes de travail dans les six ministères concernés cause problème. «Les mesures de coordination donneraient de meilleurs résultats et se traduiraient par une plus grande cohérence à l'échelle du gouvernement si elles relevaient du premier ministre, avec l'appui d'un comité du Cabinet et d'un seul et unique groupe de travail se consacrant à temps plein à ce dossier», ajoute le rapport.

Autre lacune: les communications. Le gouvernement Harper entoure la mission afghane d'un voile de secret, ce qui nuit à la bonne compréhension du public. «Disons-le sans ambages, depuis le début de la présence canadienne en Afghanistan, les gouvernements n'ont pas su entretenir des communications équilibrées et franches avec la population pour exposer les raisons de la participation du Canada et les risques, les difficultés et les résultats attendus», écrivent les auteurs, qui ajoutent: «ce déficit informationnel doit être comblé sans délai».

Ottawa doit aussi rééquilibrer sa mission. Il y a 47 civils canadiens en Afghanistan (à l'ambassade, à Kandahar, dans l'équipe provinciale de reconstruction, etc.) et 2500 soldats. «Il est essentiel de corriger les déséquilibres, au chapitre du financement et du personnel, entre l'imposante mission militaire canadienne et la mission civile nettement plus modeste qui oeuvre à la reconstruction, au développement et à la gouvernance», affirme le rapport.