Kandahar: le Canada crie à l'aide

Ottawa — Le Canada et ses alliés n'ont pas déployé suffisamment de soldats à Kandahar pour assurer la sécurité et le développement de la région. Pour remédier à la situation, le rapport Manley dévoilé hier recommande de lancer un ultimatum à la coalition internationale présente en Afghanistan: un autre pays, muni d'une force de 1000 soldats, doit venir soutenir le Canada à Kandahar dans les prochains mois, sans quoi Ottawa devra se retirer de la dangereuse province du Sud afghan en 2009, comme prévu.

Le groupe de travail sur l'avenir de l'engagement canadien en Afghanistan, mis sur pied par Stephen Harper et présidé par l'ancien ministre libéral John Manley, affirme dans son rapport que la mission canadienne dans ce pays est «importante» et doit se poursuivre au-delà de 2009. Par contre, le Canada assume une trop lourde tâche à Kandahar, ce qui complique le bon déroulement de la mission, estiment les cinq auteurs du document.

Pour soulager les militaires canadiens déjà déployés à pleine capacité et ainsi permettre davantage de progrès sur le terrain, le Canada doit convaincre un allié de venir lui prêter main-forte dans la province de Kandahar, a martelé John Manley lors de la conférence de presse. «Il faut 1000 soldats de plus d'ici un an. Si ce n'est pas possible, le Canada doit signifier qu'il laissera la sécurité de Kandahar à un autre pays», affirme-t-il, tranchant. Selon le groupe de travail, qui a étudié la question afghane pendant trois mois, «il n'y a pas assez de troupes à Kandahar pour atteindre des résultats, ce qui menace la mission».

Mais cet avertissement lancé aux autres pays de l'OTAN trouvera-t-il des échos? Le Canada, les États-Unis, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas réclament à grands cris du renfort dans le sud de l'Afghanistan, là où l'insurrection est la plus violente, depuis 2006. Aucun pays n'a encore répondu à l'appel. «Il est temps pour l'OTAN et nos alliés de passer de la parole aux actes et de prouver leur sérieux envers cette mission», soutient John Manley.

Ce dernier reconnaît toutefois que convaincre un autre pays de s'impliquer à Kandahar ne sera pas facile. C'est pourquoi, souligne le rapport, il faut mettre en place une offensive diplomatique «cohérente et assidue» directement menée par le premier ministre. Le prochain sommet de l'OTAN, qui aura lieu en avril à Bucarest, devrait permettre de savoir si un partenaire est disposé à venir aider le Canada. John Manley recommande d'ailleurs au Parlement de ne pas voter sur l'avenir de la mission canadienne avant ce sommet crucial.

Est-ce que la présence prochaine de 3200 nouveaux soldats américains dans le sud de l'Afghanistan pourrait être une solution aux problèmes du Canada à Kandahar? «Ça pourrait nous aider, mais pour l'instant, cette présence n'est pas permanente», répond M. Manley, qui précise que le Pentagone a promis cette force pour sept mois seulement. «Si ça devient permanent, peut-être que ça remplira nos conditions. Il faudrait voir.»

Une mission sans date butoir

Si un allié se porte volontaire pour aider le Canada, le rapport Manley souligne qu'Ottawa devrait rester engagé en Afghanistan au-delà de 2009. Il ne donne aucune date butoir. «Le groupe ne voit aucun argument logique qui puisse justifier le choix de février 2009 pour mettre fin à la mission militaire du Canada à Kandahar», peut-on lire.

Le rapport résume ainsi l'objectif du Canada: «Essentiellement, la politique canadienne a pour but de confier aux Afghans les rênes de leur destinée, dans un pays mieux gouverné, plus pacifique et plus sûr.» Quand cela sera-t-il atteint? «Le retrait de nos forces se fera tôt ou tard, a dit John Manley. La question est de savoir quand. Quitter rapidement reviendrait à gaspiller nos efforts et à renier nos sacrifices. Ce n'est pas possible de donner une date de retrait.»

Le groupe de travail souligne que l'enjeu central est la formation de l'Armée nationale afghane (ANA). «Le programme d'entraînement de l'ANA, c'est la clé de notre sortie», affirme John Manley. C'est uniquement avec une armée afghane efficace et une police locale autonome que le Canada pourra un jour passer d'un rôle militaire à un rôle civil en Afghanistan, dit-il.

Selon le groupe de travail, le Canada doit également assumer sa décision d'aller à Kandahar et ne pas seulement rejeter la faute sur l'OTAN. «C'était notre choix d'aller à Kandahar, alors ce n'est pas si facile de dire à l'OTAN d'envoyer quelqu'un d'autre [prendre notre place] maintenant, dit John Manley. Par contre, il faut un partenaire. C'est raisonnable de demander de l'aide. Notre fardeau est trop lourd.»

Le Canada doit toutefois rééquilibrer sa mission, qui penche trop vers le militaire actuellement, disent les auteurs. «Il est essentiel de corriger les déséquilibres, au chapitre du financement et du personnel, entre l'imposante mission militaire canadienne en Afghanistan et la mission civile nettement plus modeste qui oeuvre à la reconstruction, au développement et à la gouvernance», peut-on lire.

Le gouvernement est aussi montré du doigt pour son manque de transparence et ses lacunes en communication. «Les gouvernements n'ont pas su entretenir des communications franches avec la population pour exposer les raisons de la participation du Canada», peut-on lire.

N'empêche, cette mission vaut la peine d'être poursuivie, soutiennent les auteurs du rapport. «La présence du Canada en Afghanistan est importante, dit John Manley. Les citoyens afghans ont désespérément besoin de nous. Ce n'est pas un désastre [cette mission], la qualité de vie des Afghans s'est beaucoup améliorée depuis six ans.» Il s'agit aussi d'une mission importante pour la crédibilité canadienne, ajoute-t-il. «Maintenant, le Canada est écouté sur la scène internationale. Le coût est élevé, c'est vrai, mais il ne faut pas laisser ce capital disparaître.»

Réactions politiques

Le premier ministre Stephen Harper a remercié les cinq membres du groupe de travail hier, sans toutefois formuler d'autres commentaires. Il consultera son caucus et le conseil des ministres avant de faire connaître sa réponse au rapport. Le gouvernement a déjà signifié qu'il désire poursuivre la mission afghane dans sa forme actuelle jusqu'en 2011. C'est toutefois un vote aux Communes qui tranchera le débat ce printemps.

Le chef du Parti libéral du Canada, Stéphane Dion, réuni avec son caucus à Kitchener, en Ontario, a refusé de commenter le rapport de 45 pages hier. «J'en ai pris connaissance, mais je ne l'ai pas lu. [...] Nous réagirons après l'avoir lu», a-t-il dit. Le PLC pourrait-il changer sa position, qui consiste à demander la fin de la mission de combat à Kandahar en 2009? «J'ai toujours un esprit ouvert», a-t-il laissé tomber.

Les positions du Bloc québécois et du NPD n'ont toutefois pas bougé d'un iota hier. Gilles Duceppe juge que le rapport Manley donne «carte blanche à Stephen Harper pour mettre en oeuvre son véritable objectif, qui est de continuer à faire la guerre en Afghanistan, et ce, indéfiniment». Le Bloc souhaite un départ de Kandahar en 2009.

Le chef bloquiste qualifie d'ailleurs de «poudre aux yeux» l'ultimatum du rapport, puisque la présence accrue des soldats américains dans le Sud afghan pourrait justifier une prolongation, selon lui. Le Bloc réclame un vote «au plus tôt», soit avant la rencontre de l'OTAN en Roumanie prévue en avril.

Le NPD avait sensiblement la même réaction hier, lui qui demande un retrait immédiat des troupes canadiennes. «M. Harper n'a pas l'habitude de commander des rapports avec lesquels il va être en désaccord, a soutenu Thomas Mulcair. Là, il a le feu vert pour continuer sa mission de combat après février 2009.»

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Avec la collaboration d'Alexandre Shields
8 commentaires
  • Gabriel RACLE - Inscrit 23 janvier 2008 07 h 27

    Pendant combien de temps?

    En conclusion, si le sujet n'était aussi grave, on pourrait reprendre, en les adaptant quelque peu, les premières paroles de la vieille chanson « Malbrough s'en va-t-en guerre... »
    « Le Canada s'en va-t-en guerre, ne sais qu'en reviendra,
    Il reviendra... » dans 5 ans, dans 10 ans, dans 20 ans, dans 50 ans? Au train où vont les choses, on peut se poser la question et le rapport Manley n'apporte pas la moindre réponse à cette question, la seule qui nous importe. Et il ne semble pas y avoir dans ledit rapport des raisons convaincantes pour le maintien de nos troupes en Afghanistan, si ce n'est l'image que nous donnerions en nous retirant.

    Un argument bien faible. Combien de pays se sont retirés d'Irak, sans que leur image en souffre. Et la nôtre n'était pas celle d'un pays en guerre. Que penser de l'image des pays de l'OTAN qui ne veulent pas s'engager davantage dans en Afghanistan ou ne veulent pas y mettre les pieds? Cette question ne semble pas les préoccuper. Ils pensent davantage à ne pas mettre davantage en danger leur personnel et à ne pas engloutir des milliards de dollars dans une cause perdue.
    Un gouvernement fantoche, la corruption organisée, des champs de pavots à vous couper le souffle, un regain d'insécurité, joli tableau et en regard, nos morts et nos blessés et nos milliards dépensés en pure perte.

    Il y aurait pourtant des milliards de dollars à consacrer au mieux-être de la population canadienne, à la lutte contre la pauvreté, à la protection de l'environnement, à l'emploi, etc. La liste serait longue de ce qui peut se faire chez nous. Et un vieux proverbe est toujours d'actualité : « Charité bien ordonnée commence par soi-même ». M. Harper pourrait le méditer.

  • Gilles Bousquet - Inscrit 23 janvier 2008 07 h 37

    Ça s'annonce pas bien

    Est-ce que l'idée d'avoir 1 000 soldats d'autres pays de l'OTAN est de les faire marcher en avant de nos soldats canadiens comme déclencheurs de mines "ayoya, ça fait mal !", quand ils vont faire des tours de reconnaissance dans la campagne sablonneuse et montagneuse de Kandahar ?

    Demander 1 000 soldats de plus, ce n'est pas beaucoup. Les Russes en avaient 140 000 quand ils se sont fait sortir sur la tête de là par les mêmes Afghans.

    Est-ce que nos politiciens fédéraux cherchent encore l'erreur ?

    Le plus drôle de l'affaire est que nos soldats, habitués à des missions de paix, nous disent qu'ils sont en train d'entraîner les Afghans à la guerre, un peuple guerrier habitué de se défendre contre ses nombreux envahisseurs du passé. C'est un peu comme si nos soldats voulaient montrer le maniement des armes à nos indiens-warriors. Faut être pas mal brave à moins de les faire tirer avec de fausses cartouches pendant les exercices.

  • Marc-André Beauchemin - Abonnée 23 janvier 2008 09 h 30

    Harper dans les vapeurs

    Étant conjointe de militaire, je vis tous les jours dans cette guerre afghane qui ne saura qu'afficher des résultats concrêts, sans jamais peut-être prendre fin, que dans maintes années. C'est à distance que je ressens tous les jours l'attaque d'un groupe taliban, l'explosion d'une rocket ou encore la mort d'un de nos patriotes. Et c'est tous les jours que j'espère le retour de mon homme, en vie et en santé de coeur, corps et âme.

    Vous me répondrez alors que c'est son boulot, et que j'en étais consciente lorsque nous nous sommes engagés. Évidemment, mais, lui, s'est-il engagé dans les forces armées canadiennes, autrefois réputées pour l'aide humanitaire, afin d'aller "combattre" plusieurs mois à l'étranger et de risquer sa vie pour quelques dollars de plus? Soit dit en passant, les traitements réservés aux militaires déployés en Afghanistan semblent ne pas avoir changé depuis la Seconde Guerre mondiale ; s'enrôler, c'est consacrer sa vie pour devenir un numéro, disposé de toutes les façons à mourir pour un caprice d'un quelconque haut-placé...

    Ignorant cela, le combattant de tête qu'est M. Harper ne cesse de vouloir prolonger la mission, insufflant ainsi à la population touchée par le départ de nos troupes un soupçon d'indifférence non seulement face aux dangers imminents de cette guerre, mais également face aux vies perdues des soldats et des familles qui pleurent aujourd'hui leur disparition. Il y réfléchirait par deux fois plutôt qu'une avant de désirer prolonger une mission qui ne fait qu'appuyer et obéir à nos voisins du sud, si on lui apprenait que son fils s'enrôlait afin de supporter ses idées de guerre camoufflées sous un voile de "reconstruction humanitaire".

  • Max Roujeon - Inscrit 23 janvier 2008 09 h 45

    Stratégie 101

    Il faut faire un choix.
    Où on va à la guerre ou on n'y va pas.
    Envoyer l'armée rétablir la paix est un oxymoron, car la paix, malheureusement, ne sera pas possible sans faire la guerre auparavant.
    Si nos soldats «tombent comme des mouches» c'est que leurs ordres sont d'être pacifiques, faut pas que le Canada ait l'air d'un «gros méchant».
    Monsieur Dion et M. Bloc, vous êtes aussi responsable des soldats tués que M. Harper. Désolé, mais vous imposez par l'épée de Damoclès que vous représentez, d'agir selon une stratégie qui empêche l'armée d'être efficace.
    Regardez l'Irak, les états Unis perdent plus de soldats depuis que la guerre est finie et «que la paix est rétablie».
    Un armée qui ne doit et ne peut que se défendre est vouée à sa perte.
    Désolé, ça me parait évident, même si je ne suis ni Alexandre (le Grand), ni Napoléon.
    Rappelons-nous ce bon mot d'Alfred de Musset :
    «Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée».
    Ce qui veut dire que des fois, les choses sont noires ou blanches, tout n'est pas gris.

  • Henry McRandall - Inscrit 23 janvier 2008 10 h 41

    Pas notre guerre

    Quoi que soient les termes de "notre mission", j'insiste -- au nom du Quebec et au nom du Canada -- que "ce n'est pas note guerre."