Un paysage politique canadien fortement éclaté

Stephen Harper: confiant, malgré tout, à l’approche d’une campagne électorale.
Photo: Agence Reuters Stephen Harper: confiant, malgré tout, à l’approche d’une campagne électorale.

Vous aimez la politique canadienne au point de parier quelques dollars avec un oncle ou une cousine sur les événements à venir en 2008? Peut-être même que le temps des Fêtes vous aura permis de sonder vos impressions politiques auprès de la famille? Pour vous guider en cette nouvelle année, voici quelques indices concoctés par le bureau du Devoir à Ottawa.

Ottawa — La politique canadienne est hautement imprévisible depuis que le scandale des commandites est venu brouiller le règne libéral en 2004. Les gouvernements minoritaires sont devenus la norme et pourraient bien s'installer encore quelque temps, puisque le paysage politique est fortement éclaté. Dans ce contexte, il est périlleux de tenter quelques prédictions pour l'année 2008. Mais qui ne risque rien n'a rien, comme dit le proverbe. Il faut plonger.

Des élections générales en 2008?

Si vous voulez remporter quelques dollars sur votre oncle, misez avec confiance sur un déclenchement électoral cette année. Les étoiles n'étaient pas alignées l'automne dernier, mais les choses devraient changer assez rapidement en 2008.

D'abord, le chef libéral Stéphane Dion, qui a sauvé la peau du gouvernement Harper dans les derniers mois, n'en peut plus de cette stratégie de l'abstention lors des votes de confiance. M. Dion s'est laissé convaincre par son caucus de laisser passer la tempête de l'automne, alors que les libéraux étaient désorganisés, mais il était l'un des moins craintifs à l'idée de partir en campagne électorale.

Il y a un mois, il confiait au Devoir que «2008 sera une nouvelle époque». «Le gouvernement aura deux ans et les Canadiens seront peut-être plus nombreux à dire qu'il faut réévaluer le choix de 2006», disait-il. Stéphane Dion pourrait d'ailleurs tenter de faire tomber le gouvernement avant le prochain budget, prévu fin février, puisque cet exercice sera rempli de bonbons préélectoraux.

Si le gouvernement Harper survit jusqu'à l'été, il tombera à l'automne, à n'en point douter. La raison? Le plus confiant à l'approche d'une campagne électorale est certainement Stephen Harper. Si Dion ne le renverse pas, la tentation sera forte d'orchestrer sa défaite. Les troupes conservatrices brûlent d'envie d'affronter les libéraux, persuadées que Harper ne fera qu'une bouchée de Stéphane Dion. Les stratèges conservateurs croient aussi que l'environnement et l'Afghanistan, les deux plus inconfortables épines aux pieds du PC, ne sont plus des enjeux électoraux qui peuvent faire pencher la balance. À preuve, au Québec, où l'opposition à la guerre en Afghanistan est la plus forte et où l'abandon des objectifs de Kyoto est le plus mal reçu, les conservateurs continuent de progresser dans les intentions de vote.

Ajoutez à cela le fait que le Bloc québécois ne soutient plus les conservateurs, alors que le NPD a trop peu d'affinités avec le gouvernement actuel pour le maintenir en vie.

Dion et Duceppe seront-ils encore chefs à la fin de l'année?

Stéphane Dion sera assurément de la prochaine campagne électorale. Il a prouvé l'automne dernier qu'il peut avoir la tête assez dure pour traverser des tempêtes. Par contre, s'il perd le prochain scrutin, il quittera la direction des libéraux. Contrairement à Stephen Harper, qui n'a pas de relève évidente dans son parti, Stéphane Dion est entouré d'aspirants ambitieux. Les Bob Rae, Michael Ignatieff, Gerard Kennedy et autres John Manley ou Frank McKenna ne sont pas très loin.

Quant à Gilles Duceppe, il risque lui aussi de jouer sa place lors des prochaines élections. Il dirige le Bloc québécois depuis plus de dix ans et sa valse-hésitation entre Ottawa et Québec a raccourci sa durée de vie politique sur la scène fédérale. S'il ne remporte pas une majorité de sièges au Québec (38), il tirera sa révérence.

Bloc contre PC

La bagarre la plus serrée au pays lors du prochain scrutin aura lieu dans les régions du Québec, où le Bloc québécois et le Parti conservateur vont se livrer une lutte de tous les instants. Le Parti libéral et le NPD ne sont pas dans la course hors de Montréal. Les élections partielles de septembre dernier dans Roberval et Saint-Hyacinthe ont donné un avant-goût de la lutte à venir.

Quelle formation séduira le plus de nationalistes? C'est la clé du succès. Sans trop de risques, vous pouvez parier sur une hausse des sièges conservateurs et une baisse des circonscriptions bloquistes au Québec lors du prochain scrutin. De quelle ampleur? C'est la grande question.

Soyez à la mode, dites que vous allez voter pour les verts

Le dernier sondage Strategic Counsel-The Globe and Mail paru le 12 décembre accordait rien de moins que 13 % des intentions de vote au Parti vert d'Elizabeth May, un record. Un résultat qui se rapproche drôlement des 16 % du NPD à l'échelle nationale. En fait, depuis un an, les verts se maintiennent entre 8 et 13 % d'appuis, soit le double des 4,5 % obtenus lors des élections de 2006. Est-ce que cette tendance peut se matérialiser dans l'urne malgré la faible machine politique des verts? Ça reste à voir. Mais un chose est certaine: la notoriété d'Elizabeth May contribue à la crédibilité du parti. De plus, Stéphane Dion ne faisant pas l'unanimité, plusieurs électeurs de gauche semblent se chercher un nouveau véhicule politique, ce qui nuit au Parti libéral et au NPD.

L'avenir de la mission afghane

Est-ce que le débat sur l'avenir de la mission canadienne en Afghanistan sera à l'origine de la chute du gouvernement? C'est bien possible. Le groupe de travail présidé par John Manley doit remettre son rapport sur les suites à donner à la mission vers la fin du mois de janvier. Le gouvernement Harper est libre de suivre ou non les propositions que le comité Manley mettra sur la table. Les conservateurs voudraient d'ailleurs poursuivre la mission actuelle jusqu'en 2011, mais ils attendront le rapport du groupe de travail avant de formuler la question exacte qui sera soumise à un vote aux Communes.

Le Parti libéral et le Bloc québécois veulent quant à eux que le volet militaire à Kandahar prenne fin en février 2009. Le NPD veut de son côté rapatrier les soldats le plus vite possible. Choc en vue?

Vous pouvez parier avec confiance que le groupe de travail de M. Manley ne recommandera pas de quitter l'Afghanistan en 2009. La majorité des cinq membres du comité est favorable à la mission actuelle et un changement d'orientation spectaculaire n'est pas à l'horizon.

Un référendum sur le Sénat en vue?

Comme disent les parieurs, c'est une «long shot». Ne misez pas votre chemise sur un référendum pancanadien concernant l'avenir du Sénat, mais les chances ont augmenté considérablement au cours des dernières semaines. Lors de l'entrevue de fin d'année accordée au Devoir, Stephen Harper s'est pour la première fois prononcé clairement en faveur d'un tel exercice. «C'est une idée très intéressante. Nous, on veut réformer le Sénat, mais plus que ça, on veut du changement. On ne peut plus continuer avec le Sénat actuel. On veut la réforme ou l'abolition», a-t-il affirmé.

Le Sénat étant un sujet délicat entre Ottawa et les provinces, il faut s'attendre à ce que le débat fasse rage dans les prochains mois. «Je pense qu'il sera bien intéressant d'écouter la véritable opinion de la population canadienne. Aucun gouvernement ne peut ignorer la volonté de la population», a-t-il dit.

Le poison de l'environnement

Outre la mission canadienne en Afghanistan, le gouvernement Harper devrait continuer en 2008 de traîner l'autre boulet politique qu'il s'est lui-même attaché solidement aux chevilles: l'environnement et les changements climatiques. La performance du Canada lors de la conférence de Bali sur le climat, début décembre, n'a rien fait pour arranger les choses. En se positionnant sans nuances dans le camp américain, Ottawa ne s'est pas fait de nouveaux amis.

Va-t-on encadrer le pouvoir fédéral de dépenser?

La réponse à cette question est: probablement. Mais une deuxième question surgit immédiatement: à la satisfaction de qui? Le gouvernement Harper promet depuis la dernière élection de limiter les dépenses d'Ottawa dans les champs de compétence des provinces. Le Québec réclame cet encadrement depuis longtemps. Mais à quoi va ressembler le projet de loi promis par le gouvernement Harper?

Dans le discours du Trône, le gouvernement disait vouloir imposer «des limites explicites à l'utilisation du pouvoir fédéral de dépenser pour de nouveaux programmes à frais partagés». Or, des programmes à frais partagés, il ne s'en crée plus depuis fort longtemps. Les provinces veulent plutôt encadrer les empiètements du fédéral, peu importe le type de programme.

De plus, cette loi autoriserait les provinces à se retirer des nouveaux programmes avec une juste compensation s'ils en offrent qui sont compatibles. Ce concept ressemble à l'entente sur l'Union sociale signée en 1999 par toutes les provinces... sauf le Québec. Il n'est donc pas étonnant que le projet de loi n'ait toujours pas vu le jour, puisque Québec n'est pas sur la même longueur d'onde que le gouvernement Harper.

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