Chrétien riposte

Après presque cinq mois sur la sellette, le premier ministre Jean Chrétien a décidé de répliquer aujourd'hui à ceux qui mettent en doute l'intégrité de son gouvernement. Dans un discours aux Communes, il prévoit de dévoiler les grands pans de son plan d'action pour restaurer la confiance des citoyens ébranlée par une série de controverses.

La dernière en date a de nouveau rebondi hier lorsqu'on a appris qu'il aura fallu deux mois et une tempête dans les médias pour que le couple Boulay-Deslauriers, à la tête de Groupe Everest, encaisse le chèque du fils du ministre Don Boudria en guise de paiement pour son séjour dans leur chalet des Cantons-de-l'Est.


Le premier ministre, qui défend M. Boudria depuis le début de cette affaire, ne devrait pas s'y attarder aujourd'hui, son objectif étant davantage d'offrir un plan d'ensemble capable de faire taire le plus grand nombre possible de critiques. Il a choisi pour ce faire une journée de débats consacrée à une motion de l'opposition, ce qui signifie, en vertu de la procédure, qu'il devra aussi répondre à des questions. La motion allianciste porte sur l'intégrité du gouvernement.


On savait que M. Chrétien comptait présenter de nouvelles lignes directrices en matière de conflit d'intérêts afin d'encadrer la conduite des ministres qui collectent des fonds pour une future course au leadership. Ces lignes directrices ne seraient pas dévoilées immédiatement, a indiqué une source très bien informée, mais promises pour «très bientôt».


M. Chrétien s'est déjà engagé à le faire d'ici le début de juin, après que son conseiller en éthique eut rappelé à l'ordre le ministre des Finances, Paul Martin. On craignait qu'il ne soit en situation de conflit d'intérêts puisqu'un avocat albertain qui sollicitait des fonds pour sa campagne agissait aussi comme conseiller auprès du ministère.


Parmi les autres mesures attendues, on note l'idée d'établir un code d'éthique pour les députés et peut-être de nommer un conseiller en éthique indépendant, mais seulement pour les députés et les sénateurs. Les activités ministérielles relèveraient encore du conseiller actuel, qui ne relève que du premier ministre. On parle aussi de correctifs possibles à la loi sur l'enregistrement des lobbyistes afin de rendre les poursuites possibles.


Le discours de M. Chrétien survient après des mois difficiles pour son gouvernement. L'année a commencé avec la mise à l'écart du ministre Alfonso Gagliano, accusé d'avoir fait pression sur des sociétés d'État pour faire embaucher des amis. A suivi l'affaire Groupaction, qui a conduit à une enquête de la Vérificatrice générale, Sheila Fraser, et à la conclusion que presque toutes les règles avaient été enfreintes. Le dossier a été remis à la GRC et Mme Fraser a entrepris un examen de tous les contrats de publicité et de commandites du gouvernement.


Le programme de commandites a d'ailleurs continué à faire les manchettes avec ses publicités payées dix fois le prix dans l'Almanach du peuple ou encore, pour des événements similaires, ses commandites plus généreuses au Québec qu'en Ontario. Et presque chaque fois, suivaient des commissions pour Groupaction ou le Groupe Everest.


D'où le tollé quand on a su que le ministre des Travaux publics, Don Boudria, et sa famille avaient loué la maison des dirigeants du Groupe Everest, un important client du ministère, pour une fin de semaine de ski en mars. M. Boudria s'est défendu, avec l'appui du premier ministre, en disant qu'il n'avait joui d'aucune faveur puisque son fils Daniel avait payé pour cette location.


Mais ce n'est qu'hier que le chèque de 800 $ signé par Paule Charbonneau, l'épouse de Daniel Boudria, aurait été encaissé par Diane Deslauriers, l'épouse de Claude Boulay, président de Groupe Everest. «Ce matin, un membre de mon bureau a téléphoné à la famille Boulay-Deslauriers et ils nous ont confirmé qu'en fait, ils l'ont déposé dans leur compte», a déclaré le ministre. Son attaché de presse, Marc Roy, a précisé que cela avait été fait dans la journée.


M. Boudria a sans cesse répété que le séjour avait été payé «le prix du marché», soit 400 $ la nuit. En guise de preuve, une copie du recto du chèque de 800 $ avait été fournie aux médias, mais le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, demandait mardi d'en voir le verso pour s'assurer qu'il avait bel et bien été encaissé. Ses doutes auront été fondés puisque ce n'est qu'hier qu'il a été encaissé.


À cause toutefois d'un périple plutôt tortueux. Lorsque ce séjour de ski a été éventé dans les médias vendredi dernier, Claude Boulay a soutenu n'en avoir tiré aucun bénéfice, le chèque ayant été remis à l'église de Saint-Henri. Après avoir dit à certains journalistes qu'il avait encaissé le chèque en avril, le curé de la paroisse St-Irénée, Gilles Savoie, a signé un affidavit hier dans lequel il explique que le chèque lui a plutôt été remis le 21 avril, soit plus d'un mois après le séjour, mais qu'il n'a pu l'encaisser. (La caisse populaire refuse d'honorer les chèques à double endossement, dit-il.)


Ce n'est que le 16 mai qu'il en a averti la famille Boulay-Deslauriers, soit la veille de la publication de l'article de La Presse. Le chèque a finalement été retourné à la famille lundi, qui l'a encaissé hier.


«Quand tu fais un chèque, tu ne suis pas le processus, a justifié Marc Roy. Dan Boudria [le fils du ministre] a rempli ses engagements envers le locateur. Une fois que tu mets ton nom sur un chèque, que tu t'engages à faire un paiement, le paiement est fait.» «Quand Mme Deslauriers ensuite se tourne de bord et le donne en charité, c'est pas dans le contrôle du tout de la personne qui a loué le chalet», a continué l'attaché de presse.