Les nouveaux mercenaires

Outre les soldats étrangers comme ce soldat canadien , il y aurait 10 000 gardes de sécurité paramilitaires dans la seule ville de Kaboul.
Photo: Agence Reuters Outre les soldats étrangers comme ce soldat canadien , il y aurait 10 000 gardes de sécurité paramilitaires dans la seule ville de Kaboul.

Conflits coûteux et souvent impopulaires, guérillas qui menacent les civils, armées occidentales aux limites de leur capacité: pour les compagnies militaires privées qui déploient des mercenaires aux quatre coins du globe, c'est la tempête parfaite. Et le Canada n'échappe pas à la tendance.

Ottawa — Casquette vissée sur la tête, le logo de Saladin bien en vue, pantalon de camouflage, fusil d'assaut en main: les gardes de l'ambassade canadienne à Kaboul sont loin d'afficher l'allure débonnaire de leurs collègues qui surveillent les bâtiments gouvernementaux d'ici. Ces matamores prêts à engager le combat patrouillent un périmètre de sécurité autour de l'ambassade, fouillent les visiteurs et dirigent les points de contrôle qui mènent au bâtiment.

Saladin Security Afghanistan, une filiale de la gigantesque firme britannique Saladin, emploie 2000 hommes lourdement armés dans le pays d'Hamid Karzaï, soit presque autant que le nombre de soldats canadiens sur place et plus que la plupart des pays de l'OTAN.

Et leur rôle demeure ambigu. Est-ce que ces paramilitaires armés jusqu'aux dents pour protéger les dignitaires canadiens ont déjà fait des prisonniers? Ont-ils déjà abattu des insurgés ou des civils? Si une bavure est commise, qui est responsable, le Canada ou Saladin? Malgré les demandes répétées du Devoir cette semaine, le ministère des Affaires étrangères n'a pas fourni de réponse. Et le gouvernement a rejeté les demandes des partis d'opposition qui exigeaient de voir le contrat qui lie Ottawa à la firme Saladin. L'an dernier, le Canada a versé 456 000 $ à cette entreprise. Le gouvernement soutient toutefois que Saladin ne fait aucune activité de type militaire pour le Canada.

Mais le passé de Saladin soulève des questions et les partis d'opposition ne se sont pas gênés pour en poser. L'entreprise est la nouvelle mouture de la firme britannique KMS, fondée en 1975. La société a été impliquée dans plusieurs opérations clandestines au fil du temps, notamment avec la CIA et les services secrets britanniques en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Selon le livre Unholy War, de John Cooley, KMS a entraîné les moudjahidin afghans dans leur guerre contre l'Union soviétique, dans les années 80, à la demande de la Grande-Bretagne.

Saladin a beau être une multinationale bien implantée, elle n'est qu'un joueur parmi les armées privées qui poussent comme des champignons depuis la fin de la guerre du Golfe. Selon les experts, il y a maintenant plus d'entreprises qui offrent des services militaires — protection des convois, garde rapprochée, contre-terrorisme, force de réaction rapide en cas d'attentat, espionnage, etc. — que de pays membres de l'ONU. Si aucune d'entre elles n'offre officiellement à ses clients (entreprise ou pays) de mener des actions offensives, certaines sont toutefois équipées comme de véritables armées. La controversée firme Blackwater possède des hélicoptères avec mitraillettes, en plus des chars de transport lourdement blindés.

Ces entreprises évoluent dans un marché mondial qui a été évalué à 100 milliards de dollars en 2006: celui de la privatisation des guerres. Ce chiffre exclut l'industrie traditionnelle des gardes de sécurité. Entre 1994 et 2002, le département américain de la Défense à lui seul a octroyé 3000 contrats à ces entreprises paramilitaires, pour une facture de 300 milliards $US. Des tâches que l'armée américaine aurait normalement accomplies.

Les nouveaux mercenaires, comme on les appelle souvent, s'infiltrent partout, y compris dans les activités post-conflit. Par exemple, la multinationale Dyncorp — qui a notamment assuré la sécurité du président afghan Hamid Karzaï entre 2002 et 2005 — mène depuis 2005 un projet de 70 millions par année au Liberia qui consiste à démobiliser les anciennes forces du dictateur Charles Taylor et à former de toutes pièces une nouvelle armée nationale.

En zone grise

Le mercenariat a toujours existé, mais il a passablement changé. Alors que les empires de jadis — romain, grec, perse — sous-traitaient des combats à des armées privées sans règle aucune, aujourd'hui l'utilisation des paramilitaires s'est professionnalisée. Les mercenaires ne sont plus les têtes brûlées d'antan. Ces dernières ont fait place à des hommes d'affaires qui opèrent dans un marché ouvert. Ils travaillent pour plusieurs clients, auxquels ils sont liés par des contrats (souvent secrets).

N'empêche, la zone est toujours grise, affirme Marie-Louis Tougas, avocate et doctorante à l'Université Laval, qui fait sa thèse sur l'encadrement juridique des firmes de sécurité privées en zone de conflit. «Ces compagnies sont soumises en théorie aux lois du pays dans lequel elles opèrent, mais en pratique, ce sont des pays en guerre totalement désorganisés. Faire appliquer les lois en Irak ou en Afghanistan, c'est souvent impossible. Et puisque ces hommes ne sont pas des militaires, ni des civils, leurs responsabilités ne sont pas claires.»

Marie-Louis Tougas soutient que ce statut «nébuleux» est «inquiétant», puisque ces paramilitaires, même dans un rôle défensif, sont partie prenante au conflit. «Ils tirent sur des gens et se font tirer dessus, dit-elle. C'est impossible d'éviter les gaffes. Une fois qu'on reconnaît ça, il faut faire un vrai débat sur leurs responsabilités. Ce n'est pas rien comme changement, on parle de privatiser les activités militaires.»

Les gaffes sont d'ailleurs nombreuses, notamment en Irak. Par exemple, la controversée firme Blackwater, qui protège le personnel américain et certaines des personnes les plus menacées d'Irak, a été impliquée dans 195 incidents violents depuis 2005. Il faut dire que Blackwater, contrairement à d'autres firmes qui cherchent à se fondre dans la foule, roule de manière agressive à bord de gros VUS blindés noirs. Pour conserver en tout temps une bulle de 30 mètres autour de leurs clients, les gardes n'hésitent pas à tirer dans les pneus ou les radiateurs des voitures qui s'approchent trop, quitte à provoquer des accidents. Pour mieux encadrer ces firmes paramilitaires, le gouvernement irakien vient d'ailleurs de leur retirer l'immunité dont elles jouissaient depuis l'invasion du pays. Jusqu'à cette semaine, les gardes ne pouvaient pas être traînés en justice.

Le gouvernement Karzaï s'interroge

Le gouvernement afghan se pose lui aussi des questions sur l'encadrement des mercenaires. Une loi est en préparation pour leur serrer la vis, question d'éviter les comportements «cow-boys» à Kaboul.

Le ministère afghan de l'Intérieur évalue à 10 000 le nombre de gardes de sécurité paramilitaires dans la seule ville de Kaboul. Près de 60 entreprises locales ou internationales sont dûment enregistrées, alors que 25 autres agiraient dans l'illégalité, selon le gouvernement.

Un rapport des Nations unies déposé en mars dernier avance le chiffre de 20 000 mercenaires en Afghanistan et 48 000 en Irak. Dans l'ancien pays de Saddam Hussein, les mercenaires forment la deuxième force armée du pays, derrière les États-Unis.

Pourquoi utiliser ces hommes? Parce que c'est politiquement rentable, soutient le lieutenant-colonel à la retraite Rémi Landry, aujourd'hui expert militaire au sein du Groupe d'étude et de recherche sur la sécurité internationale de l'Université de Montréal. «Ça permet d'augmenter ta sécurité sur le terrain sans dire que tu utilises plus de soldats. Ça permet aussi de concentrer les militaires dans les endroits critiques. Et ça coûte moins cher que des soldats parce que le client n'a pas à entraîner ces gars, ni à s'occuper de leur famille», dit-il. De plus, «ces paramilitaires ne reviennent pas à la maison dans un drapeau, ajoute Marie-Louis Tougas. Leur mort n'existe pas.»

Le recrutement ne pose pas problème pour ces firmes privées. Les armées occidentales ayant considérablement réduit leur personnel depuis la fin de la guerre froide, les anciens soldats des forces spéciales se sont mis à chercher du boulot. Et la demande est forte: le nombre de conflits dans le monde est important et plusieurs pays sont débordés — c'est le cas du Canada et des États-Unis — et doivent se rabattre sur des firmes privées pour combler leurs manques. Sans compter les entreprises qui veulent assurer la sécurité de leur personnel dans ces zones dangereuses.

À tel point que certaines firmes militaires privées ont parfois plus d'expérience dans leurs rangs que les armées nationales. C'est pour cette raison que les forces spéciales canadiennes et certains soldats actuellement en Afghanistan ont séjourné au siège social de Blackwater depuis deux ans. Le centre militaire de cette firme, situé en Caroline du Nord, est la plus grosse base privée du monde. Pour le Canada, il s'agissait de raffiner les techniques de ses soldats, notamment pour l'escorte des convois et la protection des dignitaires, mais aussi pour ajuster leurs réactions lors des embuscades.

Le ministère de la Défense affirme que les services de Blackwater sont utilisés sur une base occasionnelle pour des enseignements bien précis. Depuis deux ans, Ottawa a versé à cette firme américaine 1,3 million de dollars. «La majorité des employés de ces firmes sont des anciens militaires qui ont de l'expérience dans des zones de conflit comme l'Irak ou l'Afghanistan, affirme Rémi Landry. Pour faire un raccourci dans la courbe d'apprentissage des soldats, le gouvernement fait appel à ces firmes.»
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 27 octobre 2007 09 h 38

    Des plus inquiétant

    Que des militaires ne soient plus sur le contrôle direct du gouvernement a de quoi de très inquiétant. Les grandes fortunes de ce monde pourraient bientôt se doter d'armées dont l'existence pèserait lourd sur les décisions gouvernementales. On peut même imaginer que dans l'éventualité d'un votre majoritaire des Québécois envers la souveraineté, Ottawa envoie au Québec des corps expéditionnaires composés de mercenaires pour mâter la rébellion. On se rappelle d'octobre 1970, de la loi sur les mesures de guerre ? Au moins, les soldats canadiens qui ont perpétré des fouilles et foulé les rues de Montréal étaient à la solde de l'État. Oui, des plus inquiétant !
    Roland Berger
    London, Ontario