Élections partielles de lundi - Le Québec fera-t-il la paix avec le Parti libéral du Canada?

Ottawa - Les deux élections partie lles marqueront-elles la réconciliation du Québec avec le Parti libéral du Canada? C'est la question que d'aucuns se poseront lors du dévoilement des résultats dans les circonscriptions de Lac-Saint-Jean-Saguenay et de Berthier-Montcalm lundi soir.

Ces deux châteaux forts du Bloc québécois ont vu partir leur député pour la scène provinciale, l'un avec succès (Stéphan Tremblay), l'autre moins (Michel Bellehumeur a été défait par l'adéquiste Sylvie L'Espérance). Résultat: les libéraux et les bloquistes sont au coude à coude au Québec: chacun détient 35 députés. Il reste un irréductible conservateur, André Bachand, dans Richmond-Arthabaska, et deux indépendants, Ghislain Lebel (anciennement du Bloc) et Jean Carignan (ex-libéral).

Le Parti libéral du Canada n'a jamais réussi à faire élire une majorité de députés au Québec depuis le rapatriement unilatéral de la Constitution, en 1982. Le Parti conservateur a occupé le terrain québécois en 1984 et en 1988 et son éclatement a servi le Bloc québécois, pas le Parti libéral. Le temps de renouer avec les rouges est-il arrivé?

«Vous vous rappellerez qu'en 1984, on avait mangé une dégelée qu'on n'avait jamais connue dans l'histoire de notre parti. On était tombé à 12 sièges au Québec», a rappelé Jean Chrétien dans son discours de clôture du congrès de l'aile québécoise du parti, le week-end dernier à Montréal. Mais, a-t-il ajouté, les élections générales de 2000 ont signalé une remontée des libéraux au Québec qui pourra être confirmée aux partielles de lundi. «Après l'élection de l'an 2000, nous avons gagné la majorité des voix et presque la majorité des sièges, et Lucien Bouchard a démissionné par la suite, en voyant là, comme il disait, un signe que les Québécois et les Québécoises choisissaient encore une fois le Canada.»

C'est en tout cas la campagne que mènent les candidats libéraux dans les deux circonscriptions. Il faut voter du bon bord, se donner une voix au sein du seul parti en position de former le gouvernement, répètent-ils. Le Bloc québécois dénonce cette logique.

«En politique, ce n'est jamais bon de mettre tous ses oeufs dans le même panier», résume Gilles Duceppe lors de son passage dans Berthier-Montcalm. Puis il s'enflamme contre ces députés libéraux du Québec qui, dit-il, ne défendent pas bien les intérêts de la province.

«Les libéraux vont à Ottawa dire tout à fait l'inverse de ce que le Québec dit, même en étant élu du Québec. Il faut quand même le faire, de renier ce qui est demandé par Québec unanimement. Ce sont des gens qui s'en vont là-bas, comme au bon temps de Pierre Elliott Trudeau, dans le temps où ils étaient 74 sur 75. Les 35 qui sont là disent béatement: oui, Chrétien a raison; oui, Martin a raison. Ne donnons pas les congés parentaux, scrappons la Loi sur les jeunes contrevenants, détournons l'argent de la caisse d'assurance-emploi et appuyons Romanow. Les gens n'ont pas besoin de cela.»

Bloc malmené

Le Bloc québécois a quand même la partie moins facile qu'à l'habitude. Vainqueur avec des majorités de plus de 14 000 voix auparavant, c'est avec une bien plus fragile marge qu'il réussira à conserver ses deux bastions... s'il les conserve. Car la pertinence du Bloc québécois sur la scène fédérale est encore remise en question dans cette campagne électorale. Cette fois, la critique vient de souverainistes convaincus.

Dans Lac-Saint-Jean-Saguenay, l'ancienne circonscription de Lucien Bouchard, plusieurs organisateurs du parti se sont mis à la solde du libéral Gilbert Tremblay plutôt qu'à celle du bloquiste Sébastien Gagnon. Certains le font uniquement pour prendre leur revanche sur le Bloc, qui aurait mal supervisé l'investiture, mais d'autres le font parce qu'ils ne croient plus que la lutte pour la souveraineté doive se mener à Ottawa.

À la suite d'un reportage du Devoir publié jeudi dernier, tout l'appareil péquiste a assuré son soutien au Bloc. Les quatre députés péquistes du Saguenay (Stéphan Tremblay, Stéphane Bédard, Benoît Laprise et Jacques Côté) ont émis un communiqué de presse indiquant que «l'équipe souverainiste est derrière Sébastien Gagnon, qui est sans l'ombre d'un doute l'homme qu'il nous faut pour représenter la circonscription de Lac-Saint-Jean-Saguenay à la Chambre des communes». Et pour répondre à ceux qui reprochent à M. Gagnon de ne pas écrire dans son dépliant électoral qu'il milite pour la séparation du Québec, le PQ lance un cri du coeur: «Un vote pour le candidat du Bloc québécois est un vote pour la souveraineté!»

Le candidat lui-même a appelé au ralliement des militants souverainistes. «Je lance un appel particulier aux souverainistes de la circonscription. Nous qui avons à coeur de faire reconnaître notre statut de peuple à part entière, nous devons envoyer un message clair à Ottawa: nous avons la fierté d'être Québécois et nous ne nous laisserons surtout pas imposer le chantage des libéraux, qui n'ont qu'une seule préoccupation, celle de défendre Ottawa dans nos régions.»

L'ancien ministre péquiste Jacques Brassard a ajouté son grain de sel en minimisant l'ampleur du mouvement. «Je constate une certaine dissidence, mais je ne sens pas de mouvement de fond», a-t-il dit en entrevue radiophonique.

Cette froideur à l'endroit du BQ a des échos dans Berthier-Montcalm. Souverainiste et ex-syndicaliste, Martial Brissette travaille maintenant pour le candidat libéral, Richard Giroux. Il croit que le temps est venu de donner une voix au comté à Ottawa et non pas des grands discoureurs comme l'a été le débuté bloquiste sortant, Michel Bellehumeur.

«Il faut arrêter d'avoir le poing fermé, confie-t-il au Devoir. Le Bloc québécois, qu'est-ce qu'il a fait au fédéral? Il s'est accroché au pouvoir. Il faut se donner un lien, une route avec le fédéral.» M. Brissette, qui dit avoir milité autant pour M. Bellehumeur que pour l'ancien ministre péquiste Gilles Baril, prétend être devenu «réaliste»: «Moi, j'habite au fond d'un rang. Comment peut m'aider le fédéral? Je ne le sais pas parce qu'on ne me le dit pas.»

Fédéralistes mous

Les souverainistes en réflexion ont d'autant moins de difficulté à se ranger cette fois-ci derrière les candidats libéraux que ces derniers n'ont pas la fibre fédéraliste très développée. Ils font valoir qu'ils ne sont pas de la même trempe que les libéraux québécois de la première vague Chrétien.

Ils n'ont pas la feuille d'érable tatouée sur la poitrine. Les deux sont visiblement des nationalistes mous.

Gilbert Tremblay, dans Lac-Saint-Jean-Saguenay, dit vouloir aller à Ottawa pour récupérer le «dû» de sa circonscription. Il admet avoir voté OUI en 1980. Son collègue de Berthier-Montcalm, Richard Giroux, ne l'admettra pas aussi clairement, mais il ne conteste pas qu'il a déjà été souverainiste.

«Je croyais que les Québécois devaient prendre confiance, dit celui qui a déjà détenu une carte de membre du Bloc québécois. Je suis un bleu-rouge!», résume-t-il.

Le discours tranche avec celui de Jean Chrétien, quelque temps avant les élections de 2000, lorsqu'il avait accusé l'Alliance canadienne de faire un «pacte avec le diable» parce qu'elle courtisait deux députés bloquistes...

Les temps changent, estiment les deux candidats, qui fondent tous leurs espoirs sur l'arrivée de Paul Martin à la tête du parti.