Élections provinciales ontariennes - Un cadeau à Dalton McGuinty

Les Ontariens vont aux urnes aujourd'hui et les sondages de fin de campagne sont unanimes. Le premier ministre sortant Dalton McGuinty se dirige vers une nouvelle majorité. Tout ça parce qu'un seul débat a occulté tous les autres, celui sur le financement des écoles confessionnelles promis par le conservateur John Tory. L'histoire de ces élections pourrait être celle de sa défaite, lui qui pouvait pourtant encore croire à la victoire il y a quelques mois.

L'Economic Club de Toronto attendait le chef conservateur John Tory, lundi de la semaine dernière, pour l'entendre parler d'économie. L'ancien homme d'affaires et ex-commissaire de la Ligue canadienne de football aurait bien aimé en parler mais il y avait plus urgent. Sauver une campagne piquant du nez à vue d'oeil.

Le moment était attendu, comme en témoignaient la salle trop comble et la nuée de journalistes faisant le pied de grue. On voulait savoir ce que John Tory ferait de sa promesse de financer les écoles confessionnelles dans les mêmes conditions que les écoles catholiques déjà subventionnées par l'État.

Un enjeu central

Cette promesse, marginale dans son programme, était presque passée inaperçue en juin dernier, mais le chef conservateur y tenait. Selon lui, c'était une question de principe et d'équité. Mais en août, le chef libéral Dalton McGuinty avertissait qu'il ferait de cet engagement un enjeu central de la campagne. Son équipe avait vu juste. Plus les Ontariens en ont entendu parler, plus ils se sont rebiffés, y compris dans les rangs conservateurs. Des candidats ont même refusé de l'inscrire dans leur documentation électorale.

Pris à partie à chaque détour, confronté à une chute de popularité, le chef conservateur s'est vu forcé de réagir. À 10 jours du vote, il a dit que cette politique ne serait pas imposée aux citoyens mais soumise à un vote libre à l'assemblée législative. «J'ai écouté», répétait-il en point de presse pour justifier son virage. Mais lui qui avait fait campagne en s'attaquant aux promesses non tenues de Dalton McGuinty se voyait réduit à reculer avant même d'être élu.

«C'était la pire façon de se sortir de cela parce que ça reportait l'attention sur l'autre enjeu central de sa campagne, le leadership, mais à son détriment», analyse le politologue Luc Juillet, de l'université d'Ottawa. À son avis, Tory avait sous-estimé l'impact négatif de sa promesse sur l'électorat, mais ce qui surprend davantage le professeur, c'est la manière dont Tory a entretenu la controverse en refusant de corriger le tir dès le début. Grâce à lui, les libéraux ont pu enfoncer ce clou du début à la fin de la campagne, tout en s'exonérant d'un examen plus minutieux de leur bilan.

Dalton McGuinty y est revenu sans arrêt, même après le recul de M. Tory. Ainsi, mercredi dernier, devant quelques centaines de convives réunis par l'Empire Club et le Canadian Club de Toronto, il a relégué dans l'ombre sa propre annonce en faveur de la métropole ontarienne pour s'attaquer au projet du chef conservateur, mettant en doute ses qualités de leader.

Un candidat crédible

John Tory joue son avenir avec cette élection. Il avait pourtant réussi, ce qui est rare pour un chef d'opposition, à s'imposer comme un candidat crédible au poste de premier ministre. Les sondages le plaçaient à égalité avec le premier ministre sortant, qui est normalement avantagé dans ce genre d'enquêtes.

L'homme est engageant et direct comparativement au très raide et froid Dalton McGuinty. Le chef conservateur n'a pas hésité, tout au long de la campagne, à aller au-devant des électeurs, faisant même du porte à porte avec les médias à ses trousses. Le chef libéral, en revanche, a presque toujours navigué dans des atmosphères fortement contrôlées, à l'abri des accrochages avec des citoyens mécontents.

Et ils sont nombreux, frustrés de ne pas avoir encore de médecin de famille, de ne pas avoir les soins promis pour leurs enfants autistes, d'avoir à payer un impôt santé après que les libéraux eurent promis de ne pas hausser les taxes durant la dernière campagne.

McGuinty avait un autre handicap, similaire à celui du chef libéral du Québec, Jean Charest, durant les dernières élections provinciales. Les statistiques, aussi belles soient-elles, convainquent toujours difficilement l'électeur dont le vécu quotidien ne correspond pas aux chiffres. Les temps d'attente ont baissé, des médecins et des infirmières ont été embauchés, les activités parascolaires ont repris dans les écoles ontariennes. On n'y a pas connu d'autres jours de grève, la taille des classes au primaire a diminué. Mais des gens attendent encore pour d'être opérés de la hanche, et un million d'Ontariens n'ont pas de médecin de famille. Le secteur manufacturier perd des emplois et la politique énergétique de la province ne permet toujours pas de fermer les centrales au charbon.

Un cadeau

«Tory lui a fait un cadeau parce que, sans la controverse autour des écoles confessionnelles, le chef libéral n'aurait pu rester dans sa bulle», croit Luc Juillet. Plusieurs de ces enjeux seraient revenus à la surface, et il aurait dû répondre de ses décisions. Là encore, au-delà des écoles religieuses et du leadership, les conservateurs ne se démarquaient pas vraiment des libéraux. Aucune différence fondamentale n'aurait pu leur permettre de détourner l'attention de cette promesse de financement.

Tapotant nerveusement son Blackberry, un conseiller politique de John Tory convient en privé que cette affaire d'écoles religieuses a torpillé leur campagne. Dans l'entourage du chef néo-démocrate Howard Hampton, on ne cachait pas son irritation la semaine dernière. Après avoir passé la campagne à éviter de parler des écoles religieuses, M. Hampton n'a pas réussi à imposer ses enjeux, comme la hausse du salaire minimum. Frustré, il a fini par dénoncer publiquement ce qu'il a qualifié de détournement de campagne.

La grande question est maintenant de savoir si John Tory réussira à se faire élire dans son comté. Il a choisi de se présenter dans la difficile circonscription de Don Valley West, où il est né et vit toujours, plutôt que dans le comté où il a remporté une élection partielle en 2005. Il fait face à la députée sortante et populaire ministre de l'Éducation, Kathleen Wynne. Selon un sondage local, elle serait en avance. Mais même s'il gagne son comté, il aura la vie dure dans son parti après la terrible campagne qu'il a menée, croit Luc Juillet. Surtout que son parti pourrait même perdre des sièges, si on se fie aux derniers sondages qui évoquent un écart oscillant entre 11 et 15 % entre les libéraux et les conservateurs. Et dire qu'il n'était que de 5 % il y a seulement un mois.

À la dissolution de la Chambre, les libéraux détenaient 68 sièges, les conservateurs, 24, et le NPD, 10. Il y avait aussi un indépendant. La nouvelle assemblée comptera quatre sièges de plus pour un total de 107.

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Collaboratrice du Devoir

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