Poète officiel du Parlement, avez-vous dit?

Pauline Michel
Photo: La Presse canadienne (photo) Pauline Michel

Ottawa — On ne peut en lire nulle part dans le discours du Trône du nouveau gouvernement conservateur, pas plus que dans les deux budgets signés Jim Flaherty, encore moins sur la jaquette des projets de loi déposés à la Chambre des communes ou au Sénat. Le Parlement à Ottawa s'est peut-être doté d'un poète officiel il y a cinq ans, mais trois titulaires plus tard, les vers et les rimes n'ont pas encore fait leur apparition dans le microcosme politique fédéral.

Emboîtant le pas à une tradition britannique remontant au XVIIe siècle, Ottawa a instauré en 2002 un poste de poète officiel du Parlement. Ses fonctions sont définies de manière floue afin de laisser toute la marge de manoeuvre voulue au titulaire, mais prévoient la rédaction de poèmes «notamment pour des occasions importantes au Parlement». Ces occasions se multiplient à Ottawa, mais de poème on ne lit pas.

«C'est un de nos problèmes», reconnaît Diane Bryden, directrice des programmes destinés au public à la bibliothèque du Parlement. «Le premier ministre, les gens qui organisent les différents événements ne savent pas que le poète existe pour les occasions comme celles-là.»

Ainsi, indique Mme Bryden, le premier titulaire de la charge, George Bowering, n'a rédigé aucun poème «commandé» pendant son mandat de deux ans. Le titulaire actuel, John Steffler, non plus. Il semble que seule Pauline Michel (2004-06) l'ait fait. Et pas toujours à la satisfaction de tous.

Ainsi, on lui avait demandé de composer un poème à la mémoire des deux vétérans restants de la Première Guerre mondiale. On voulait avoir quelque chose à publier en cas de trépas. Le poème a dérangé et ne se trouve nulle part sur la page Internet consacrée au poète officiel.

«Il devait être publié dans un livre d'anciens combattants, je ne sais plus trop, mais ils m'ont écrit une lettre comme quoi cela ne convenait pas tout à fait», raconte Mme Michel en entrevue. Et pour cause. Le poème Laissez-nous oublier, qu'elle lit au téléphone, se veut une charge contre les chefs politiques qui envoient sans états d'âme la jeunesse se faire massacrer au nom d'une idée.

«Pour les derniers survivants de la Première Guerre mondiale / autant de trous dans la mémoire que de balles reçues dans les tranchées. [...] La première guerre eût été la dernière s'ils avaient souffert à nos côtés / ceux qui ont déclenché l'absurdité, l'atrocité. / Ces fossoyeurs nous ont enterrés vivants avec leur conscience morte. [...] Rayons leurs noms de l'histoire. / Gravons-les sur les crânes de ceux qu'ils ont menés à l'abattoir. / Ils ont survécu à nos morts, fêté dans l'or le fait qu'ils n'avaient pas tort / malgré tous ces cadavres ignorés dans l'envers de leur décor.»

Mme Michel dit avoir travaillé d'arrache-pied pour composer des poèmes solennels. Ainsi, elle a écrit La Volière des mots pour souligner la réouverture de la magnifique bibliothèque du Parlement, entièrement restaurée au coût de 136,3 millions de dollars, d'autres strophes pour célébrer la francophonie canadienne lors de la fête du Canada et d'autres encore pour les vétérans.

Les commandes, avoue Pauline Michel, frisaient parfois l'impossible. «On me donnait des fois moins d'une semaine», confie-t-elle. Sa commande la plus périlleuse? Composer un poème célébrant les vétérans et leurs guerres devant être lu lors d'une fête populaire. Il ne fallait pas casser le party, l'avait-on avertie, et ne pas accaparer plus d'une minute d'attention!

Cela a donné ceci: «Il y a des matins / où le ciel est si rose / qu'on dirait que des myriades d'oiseaux / ont trempé leurs ailes dans l'aurore / avant de s'envoler. / Il y a des soirs / où les couchers de soleil sont si rouges /qu'on dirait que des centaines de soldats / y ont versé leur sang / avant de s'endormir... Il y a des combattants si courageux / que le ciel redevient bleu / paisible et clair / après nos guerres et leurs blessures.»

«Le poète lauréat n'est pas obligé du tout d'accepter d'écrire des poèmes pour des événements», reconnaît Mme Michel. «[George] Bowering a refusé complètement. Moi, c'était un de mes objectifs — en autant que je crois totalement ce que j'écris — pour leur montrer l'importance de la poésie. J'ai reçu plusieurs lettres de sénatrices disant que j'avais bien fait. Si on veut décloisonner les frontières entre les décideurs et les arts, il faut avoir le courage d'y aller.»

«C'est une situation vraiment difficile», continue-t-elle, d'où le titre de Funambule qui coiffe son recueil résumant les dix premiers mois de son mandat. «Les politiques pensent qu'on n'a pas d'affaire là, et les poètes et les artistes se disent: "Mais qu'est-ce qu'elle fait là?" On les rejette. Moi j'ai essayé de créer des ponts.»

Même en Grande-Bretagne, d'où la fonction tire son origine, la controverse subsiste, affirme John Allemang, poète public qui se commet chaque semaine dans les pages du Globe and Mail. «Chaque fois qu'il écrit, on se moque un peu de lui», raconte-t-il, parce qu'il «s'abaisse» à rédiger des poèmes sur des événements aussi communs et vulgaires que le retour au pays de soldats, le mariage du prince Charles avec sa Camilla ou encore la pertinence d'amorcer en Irak le combat. Chaque fois, le choix des mots d'Andrew Motion a été disséqué par les grands médias et a fait jaser.

Au moins, juge M. Allemang, le poète lauréat britannique est lu. «Pour les poètes, leur art doit être quelque chose d'introspectif, à propos d'un sentiment très personnel. Même s'il ne rejoint à peu près personne. Avec le poète lauréat, on a de la poésie que les gens lisent.» C'est pour cette raison qu'il se montre critique envers son pendant canadien, celui-ci écrivant trop peu.

M. Allemang avait d'ailleurs dédié quelques-uns de ses vers hebdomadaires à la fonction, faisant siennes les critiques du milieu littéraire, à savoir qu'un artiste ne devrait pas se mettre au service de l'ordre établi. «Tu t'es jugé capable, tout en savourant les fins fromages /de Sussex Drive, /de mettre l'esprit de Donne ou Pope /au service de la guerre contre la dope» (traduction libre).

Pauline Michel insiste. À son avis, il est impératif que le poète officiel rédige des textes pour ces événements officiels. «On ne peut pas juste écrire chez soi parce qu'à ce moment, on est un poète à domicile et on demande une bourse pour écrire, point final. Moi, je le vois comme un rôle social.»

Son successeur John Steffler, entré en fonction en décembre dernier, n'a pas encore rédigé dans de telles conditions. D'ailleurs, il a été impossible d'entrer en contact avec lui, l'artiste étant en retraite à Terre-Neuve pour rédiger un livre...

L'allocation du poète, fixée au départ à 12 000 $, a été augmentée à 20 000 $ en décembre dernier parce que jugée insuffisante. Le poète touche aussi au besoin une allocation de 13 000 $ pour ses déplacements, lorsqu'il livre des allocutions dans les bibliothèques et écoles du pays dans le cadre de sa mission de promotion de la poésie.
1 commentaire
  • NGS - Inscrit 23 novembre 2010 12 h 40

    Attendre quelques jours au moins!

    Pauline Michel a sû conquérir le Canada entier, surtout les jeunes, par sa verve et sa fougue. Qu'elle ait été boudée selon votre mot d'ordre mal caché (si-dessus)relève uniquement de l'hypocrisie et l'ultramontanisme renouvelé de certains québécois, surtout pas du ROC!