L'épée de Damoclès électorale hante la Chambre des communes

Depuis que le Tout-Ottawa se tient prêt à partir en campagne, la pression monte constamment sur Stéphane Dion pour qu’il fasse connaître tantôt son plan vert, tantôt une éventuelle proposition au Québec.
Photo: Agence Reuters Depuis que le Tout-Ottawa se tient prêt à partir en campagne, la pression monte constamment sur Stéphane Dion pour qu’il fasse connaître tantôt son plan vert, tantôt une éventuelle proposition au Québec.

La Chambre des communes reprend le collier lundi après un congé pascal de deux semaines. Les spéculations quant à la tenue d'élections printanières sont plus vives que jamais, malgré des sondages peu favorables au Parti conservateur et un départ difficile pour le chef du Parti libéral.

Le petit carton noir et blanc s'est retrouvé dans la boîte aux lettres des résidants d'Ottawa-Ouest, la circonscription électorale du combatif ministre de l'Environnement, John Baird. Sa saveur électorale était indiscutable. «Treize années de paroles creuses libérales», déplorait-il d'un côté (en anglais seulement), avant de promettre de l'autre qu'avec le «nouveau gouvernement du Canada», il y a «moins de paroles, plus d'actions», avec déclinaison à l'appui des réalisations environnementales conservatrices.

Les conservateurs de Stephen Harper veulent-ils, oui ou non, déclencher des élections? Le carton distribué avant Pâques n'est qu'un élément supplémentaire accréditant la thèse d'une campagne printanière tandis que les sondages sur les intentions de vote indiquent une stagnation du Parti conservateur dans la fourchette des 33-36 % et militent pour des élections reportées.

Cette sempiternelle question animera l'activité parlementaire qui reprend lundi. Quelle que soit la réponse, que peut-être le premier ministre seul connaît, cette frénésie a le mérite, d'un point de vue conservateur, de tourner les regards du côté des libéraux pour évaluer leur degré de préparation électorale. Et le constat est cruel pour le nouveau chef Stéphane Dion.

«Je persiste à croire qu'il n'y aura pas d'élections ce printemps, confiait cette semaine un haut stratège libéral. Leur stratégie consiste à nous tenir en alerte et à nous obliger à précipiter la sélection de candidats, ce qui rend plus difficile le recrutement de vedettes. Une vedette, par définition, est quelqu'un qui occupe de hautes fonctions. Celui-ci doit généralement démissionner dès que son intérêt est connu. Peu de gens peuvent se permettre de rester à ne rien faire en attendant que des élections soient peut-être déclenchées d'ici deux ans!» Cette source ajoute que cette incertitude électorale accapare les énergies des troupes et réduit d'autant celles consacrées au travail d'opposition à la Chambre des communes.

Si telle est la stratégie conservatrice, force est de constater qu'elle fonctionne plutôt bien. Depuis que le Tout-Ottawa se tient prêt à partir en campagne, la pression monte constamment sur M. Dion pour qu'il fasse connaître tantôt son plan vert, tantôt une éventuelle proposition au Québec.

Le passage de M. Dion à Montréal cette semaine illustre cette situation. Le chef libéral devait livrer un discours marquant sur sa vision de la place du Québec au sein du Canada. Plusieurs journalistes s'étaient déplacés d'Ottawa pour venir l'entendre, croyant se faire servir une sorte d'équivalent libéral au fameux discours du 19 décembre 2005 de Stephen Harper auquel on crédite le gain de 10 sièges dans la province. Il n'en fut rien et M. Dion s'est fait harceler par les médias qui lui ont demandé s'il ferait le poids face à un Harper prêt à tout pour séduire les Québécois.

Nation québécoise

L'aile québécoise tente de reprendre l'initiative sur ce front. La nouvelle stratégie consiste à rappeler à tout le monde que c'est la section québécoise du PLC qui a la première proposé la reconnaissance de la nation québécoise par le Parlement quelque temps avant leur congrès de décembre. M. Harper n'a, au contraire, que saisi au bond la balle envoyée par le Bloc québécois.

Ainsi, c'est la raison première évoquée par Fabrice Rivault, un ancien responsable des communications du PLC, pour expliquer sa décision de se présenter contre Gilles Duceppe aux prochaines élections. Ses chances de l'emporter contre le chef bloquiste au centre-ville montréalais sont à peu près nulles, mais son objectif est d'égratigner le vernis de la stratégie québécoise des conservateurs, qui ne s'appuie pas, selon lui, sur des convictions profondes.

«Je suis un des instigateurs et un des contributeurs de la motion sur la nation québécoise et je suis inquiet de voir le Parti conservateur de Stephen Harper et ses ministres au Québec se positionner comme le parti de la reconnaissance», a-t-il expliqué en entrevue avec Le Devoir cette semaine. «Stephen Harper n'a fait qu'attraper la balle que les libéraux fédéraux du Québec avaient lancée dans l'arène politique fédérale 37 jours plus tôt», croit M. Rivault en ajoutant que, du coup, ce sont ces militants rouges «qui sont les vrais héros de la reconnaissance de la nation québécoise».

Le gratin libéral québécois, qui s'était déplacé en masse pour écouter M. Dion jeudi, tenait le même discours. Le chef lui-même, qui avait pourtant exprimé d'importantes réserves à l'endroit de cette motion, posait même comme le sauveur de M. Harper et de ses troupes qui s'étaient embourbées en tentant de définir ce qu'est un Québécois. «Il s'est empêtré dans ce symbole et il a fallu que je l'en tire», a ironisé M. Dion.

L'équipe libérale a perdu 16 joueurs, Lucienne Robillard et Belinda Stronach ayant les dernières annoncé qu'elles ne se représenteraient pas. Peu de candidats libéraux sont choisis, mais une chose est désormais certaine: les libéraux ne présenteront au mieux que 307 aspirants députés sur une possibilité de 308.

Dans un pacte de non-agression, Stéphane Dion a annoncé qu'il ne présenterait pas de candidat contre la chef du Parti vert, Elizabeth May, en Nouvelle-Écosse. «Nous reconnaissons tous deux qu'un gouvernement dirigé par Stéphane Dion comme premier ministre pourra très bien fonctionner en collaboration avec un caucus du Parti vert dirigé par Elizabeth May et fermement engagé à agir dans le dossier du climat», dit le communiqué conjoint. Ainsi, en accordant autant d'importance au petit parti environnemental, Stéphane Dion sape celle du NPD qui, tout coincé qu'il est désormais sur sa gauche et sa droite, représentera moins une menace électorale pour les libéraux.