Raymond Lavigne lorgne la circonscription de Jeanne-Le Ber

Ottawa — Le sénateur libéral Raymond Lavigne, qui fait en ce moment l'objet d'une enquête de la GRC, songe à se porter candidat pour le PLC dans Jeanne-Le Ber aux prochaines élections fédérales. La candidature potentielle suscite déjà un malaise au sein des troupes libérales, mais elle est accueillie avec délectation par le Bloc québécois, qui a ravi la circonscription montréalaise en 2006.

Selon les informations recueillies par Le Devoir, le sénateur ferait savoir à qui veut l'entendre qu'il n'est pas heureux à la Chambre haute, sous prétexte que ce ne serait «pas son monde». Il songerait donc à revenir à la Chambre des communes, qu'il avait quittée à la faveur d'une promotion en 2002.

Un énorme «souper-spaghetti», auquel sont attendues jusqu'à 680 personnes, est d'ailleurs organisé le 10 mars prochain en son honneur. «La soirée n'est pas une plateforme de lancement, assure l'organisateur, Pierre Labrosse. C'est pour le remercier de ses 15 années de vie politique.» M. Labrosse souligne, entre autres choses, que les profits seront versés aux organismes de charité du quartier et non pas au Parti libéral du Canada.

Diverses sources, autant libérales que d'autres partis, rapportent pourtant que le sénateur aurait fait savoir que l'objectif de cet événement est de montrer au nouveau chef Stéphane Dion que Raymond Lavigne «est le "king" de la place» et qu'il contrôle encore sa circonscription. En outre, il oeuvrerait lui-même à l'organisation du souper-spaghetti. Selon nos informations, il a personnellement acheté les trois pages de publicité annonçant l'événement, au coût de 1000 $ chacune, devant paraître ce week-end dans les trois hebdomadaires desservant la circonscription.

Personne au Parti libéral n'a voulu officiellement confirmer l'intention de M. Lavigne, et le sénateur n'a pas rappelé Le Devoir. Mais dans les coulisses, plusieurs personnes reconnaissent avoir entendu parler des intentions de retour du parlementaire. Certains pensent par contre qu'à défaut de se présenter lui-même, le sénateur voudrait démontrer qu'il est en contrôle de la circonscription pour mieux imposer une candidature de son choix. Le nom de Line Hamel, présentement conseillère municipale pour Vision Montréal dans l'arrondissement du Sud-Ouest, circule abondamment. Mme Hamel n'a pas rappelé Le Devoir hier.

Le père de Mme Hamel, Michel Hamel, est un homme connu dans le quartier et un ami de Raymond Lavigne. Homme d'affaires, on dit de lui que c'est un homme de terrain qui se fait discret.

La candidature de M. Lavigne provoque un malaise chez les libéraux du Québec parce que le sénateur fait présentement l'objet d'une enquête de la GRC. Le Sénat a conclu qu'il s'était fait rembourser des dépenses de déplacement entre Montréal et Ottawa non admissibles d'une valeur de 23 666 $, somme qu'il a dû rembourser. Le Sénat lui réclame aussi près de 80 000 $ en frais juridiques engagés pour élucider cette affaire, somme qu'il a commencé à rembourser graduellement. Pour cette raison, le sénateur a été expulsé du caucus libéral en août dernier, le temps que sa situation se régularise.

Le sénateur s'est aussi retrouvé au centre d'une controverse à l'été 2005 pour avoir fait abattre 16 arbres — dont des bouleaux de 50 ans — sur le terrain de son voisin, en Outaouais. Il avait demandé sans succès au Sénat d'éponger ses frais juridiques de 90 000 $ dans cette autre affaire.

M. Lavigne ne peut pas pour autant être écarté à la légère. Pendant la course au leadership, il a appuyé Stéphane Dion. Selon au moins une source, il s'estime donc «au pouvoir». Dire que M. Lavigne ne fait pas l'unanimité au sein du parti relève de l'euphémisme. Lui et Liza Frulla, qui lui a succédé en 2002 lors de sa nomination au Sénat par Jean Chrétien, se sont livré des guerres épiques en coulisse. Lors de l'élection générale de 2004, certains ont même accusé M. Lavigne d'avoir fait campagne en sous-main pour son rival conservateur. Mme Frulla a finalement sauvé son siège avec... 72 voix de majorité.

Mme Frulla n'aimait pas les pratiques de son prédécesseur; M. Lavigne, lui, n'appréciait pas que Mme Frulla ait placé «son monde» et tassé le sien dans la circonscription. En outre, à l'été 2000, M. Lavigne était un pro-Chrétien affiché et avait même invité en public Paul Martin, alors aspirant à la direction, à quitter le parti s'il n'était pas content.

Les pratiques politiques de M. Lavigne ont aussi été contestées. Certains observateurs neutres de la scène locale affirment que, à l'élection générale de 1993, il a alimenté la confusion entre le candidat du Parti vert (Jean-Marc Beaudin) et celle du Bloc québécois (Kim Beaudoin), qui avaient des noms à consonance semblable. Le candidat vert a finalement recueilli 598 votes et a permis à M. Lavigne de l'emporter avec une avance de 549 voix. «À son local, célébrant sa victoire, j'y ai vu le candidat vert, ce qui est assez inusité», raconte cet observateur non partisan.

Raymond Lavigne a représenté la circonscription sous Jean Chrétien, de 1993 à 2002, date à laquelle il a été nommé au Sénat.

Le Bloc québécois se délecte déjà de cette candidature possible. «Nous, on avait gagné dans la foulée du scandale des commandites; alors, c'est sûr que de choisir quelqu'un qui fait l'objet d'une enquête [dans des affaires similaires], c'est inespéré», raconte une source.

Le député Thierry St-Cyr est plus diplomate. «Des gens me disent qu'ils apprécient mon travail, qu'enfin ils ont quelqu'un qui travaille pour eux. Alors, les libéraux se choisiront un candidat et ce sera l'image qu'ils veulent projeter dans le comté. Si c'est M. Lavigne, les gens pourront comparer son style et sa façon de faire de la politique avec la mienne.»

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