Reconduction de la loi antiterroriste - Harper accuse les libéraux de vouloir protéger un des leurs

Ottawa — Le premier ministre conservateur Stephen Harper s'est fait conspuer hier à la Chambre des communes jusqu'à ne plus pouvoir placer un mot après avoir laissé entendre que les députés libéraux refusaient de reconduire la loi antiterroriste afin de protéger le beau-père d'un des leurs. Cette attaque a paradoxalement permis aux libéraux de resserrer les rangs autour de leur chef, eux qui, à peine quelques heures auparavant, s'interrogeaient sur le bien-fondé de la position de Stéphane Dion dans ce dossier, et ce, dans un contexte où les sondages sont mauvais pour le chef de l'opposition.

La période de questions d'hier a tourné à un indescriptible brouhaha lorsque le premier ministre a tenté de citer un article du Vancouver Sun portant sur l'attentat terroriste d'Air India. Selon cet article, la GRC avait dressé une liste de «témoins potentiels» qu'elle voudrait peut-être interroger en utilisant la loi antiterroriste, celle-ci arrivant toutefois à échéance aujourd'hui. Une de ces personnes serait Darshan Singh Saini, père de l'épouse du député libéral ontarien Navdeep Bains.

«Je ne suis pas surpris, d'après ce que je lis dans le Vancouver Sun, des façons dont le Parti libéral prend ses décisions. Le Vancouver Sun a appris que le beau-père du député de Mississauga-Brampton... » M. Harper n'a pas pu placer un mot de plus, les libéraux scandant «Honte!» si fort et si longtemps que le président lui a retiré son droit de réplique.

Les libéraux étaient à ce point enragés qu'ils ont abandonné leurs autres questions pour plutôt exiger des excuses. «J'ai fait partie de ce Parlement pendant 11 ans. Je n'ai jamais rien vu d'aussi bas que ce que le premier ministre a essayé de faire», a lancé M. Dion. «Ce n'est pas à la hauteur de ce qu'un premier ministre doit être. Je demande au premier ministre de s'excuser et de retirer ses paroles.»

Les excuses ne sont jamais venues. Au contraire, à ce moment précis, l'attaché de presse du premier ministre, Dimitri Soudas, envoyait à tous les journalistes de la tribune de la presse un courriel contenant le fameux article du Vancouver Sun, passé inaperçu jusque-là.

Une fois à l'extérieur de la Chambre des communes — et alors qu'elle n'était plus protégée par l'immunité parlementaire —, l'équipe ministérielle a seulement laissé planer des doutes sur les motivations de Stéphane Dion. «Les actions du Parti libéral pourraient bien nuire à une enquête policière. Nous pensons que c'est sérieux», a lancé M. Harper. Son ministre de la Justice, Rob Nicholson, en a remis. «Nous voulons savoir pourquoi Stéphane Dion a changé d'avis sur la loi antiterroriste. Jusqu'à il y a quelques semaines, il appuyait entièrement cette loi.»

La loi antiterroriste, adoptée en 2001, contient deux clauses controversées soumises à une sorte de date d'expiration. Si le Parlement vote contre leur prorogation, elles cesseront d'exister aujourd'hui. Les libéraux, qui avaient pourtant fait adopter le projet de loi alors qu'ils formaient le gouvernement, s'opposent maintenant à leur reconduction. Il s'agit des dispositions sur les détentions préventives et les interrogatoires pour fin d'enquête. Selon le Vancouver Sun, ce sont ces interrogatoires que la GRC comptait utiliser pour son enquête. Si tel était le cas, ce serait la première fois que ces clauses seraient utilisées depuis leur adoption.

Division libérale

Selon certains analystes, ces fameuses clauses étaient devenues l'illustration de la faiblesse du leadership de Stéphane Dion. Celui-ci s'oppose à leur reconduction, mais une poignée de ses députés y étaient favorables. L'ancien ministre de la Justice, Irwin Cotler, ainsi que la porte-parole en matière de justice, Marlene Jennings, s'étaient notamment opposés à leur chef. Mme Jennings s'est toutefois ralliée mardi soir. Les dissidents soutiennent que la menace terroriste pèse toujours sur le Canada et que les deux clauses doivent être reconduites.

Mais le temps de la solidarité était venu, selon le député Denis Coderre. «On va sonner la fin de la récréation», a-t-il dit à son entrée à la réunion du caucus. «Il faut parler de solidarité. Quand le chef prend une décision, on la respecte et on le suit. Il y a un moment pour discuter, il y a un moment pour les caucus, il y a un moment pour "se lâcher lousse", mais quand le chef a décidé, tout le monde doit dire: "c'est sa décision", et c'est tout.» Après le brouhaha parlementaire, tous les députés libéraux se sont fait un devoir de se montrer solidaires derrière leur chef et leur collègue Bains.

Des doutes chez des militants

Le ralliement du caucus derrière Stéphane Dion ne calme pas pour autant les inquiétudes de certains militants libéraux, notamment au Québec. Le sondage paru dans le Globe and Mail mardi matin a créé une onde de choc qui se fait encore sentir. Les données sur la perception des capacités de leader de Stéphane Dion ont particulièrement fait réfléchir certains militants déjà déçus de la performance de leur chef. Hier, un nouveau sondage, celui-là de la firme Ipsos-Reid, mené pour le compte de CanWest, allait dans le même sens. Selon ce coup de sonde, 46 % des répondants affirment que M. Harper ferait le meilleur premier ministre, contre 29 % pour Jack Layton et 25 % pour Stéphane Dion.

Certains militants libéraux n'ont pas hésité à écrire aux médias pour se plaindre. Le Devoir a notamment reçu un courriel d'une femme qui se présente comme une militante libérale «bien connue», sans toutefois s'identifier. Cette «militante» fait écho à des récriminations déjà entendues chez plusieurs militants, à savoir que Stéphane Dion ne parvient pas à susciter l'enthousiasme, ni dans la population ni chez de futurs candidats-vedettes.

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