Le Bloc lève le nez sur les régions

Québec — C'est surtout le mépris «montréaliste» à l'égard des régions et de la capitale nationale qui a entraîné le «désastre» du 23 janvier 2006 pour le Bloc à Québec. Un scénario qui risque de se reproduire lors des prochaines élections fédérales à moins d'un «sérieux coup de barre». Voilà la conclusion du rapport ultraconfidentiel, rédigé par la vice-présidente nationale du Bloc (et ancienne députée de Louis-Hébert de 1997 à 2000), Hélène Alarie, et remis à la fin de mai au chef Gilles Duceppe. Un rapport qui révèle un profond malaise dans la formation politique, qui a refusé de le commenter cette semaine.

Après les élections de janvier 2006, le Bloc s'était plongé dans un examen approfondi des causes de sa dégelée. Le chef Gilles Duceppe avait alors indiqué publiquement qu'il avait commandé un rapport sur ce qui était communément qualifié de «mystère de Québec», rapport, avait-il assuré, qui demeurerait pour usage interne. Le Devoir a fait état, plus tôt cette semaine, des résultats d'une étude commandée à la firme Axiome, résultats qui avaient d'abord été dévoilés par Le Journal de Québec. C'est entre autres à partir de cette étude que Mme Alarie a rédigé un rapport dévastateur, à la «franchise brutale», dont nous avons obtenu copie.

Intitulé «Ni mystère, ni énigme», accompagné du sous-titre «Surtout pas "mou" ni "tranquille" ou comment le modèle montréalais ne passe pas à Québec», le texte de 30 pages, écrit dans une langue percutante, est empreint d'une colère à peine contenue.

«L'impérialisme montréalais» a nui au Bloc sur plusieurs plans, conclut Mme Alarie. Sur le plan idéologique, le parti, au départ une alliance souverainiste comportant des éléments de tous les horizons — centre-droit et centre-gauche —, est graduellement entré dans une «frénésie gauchiste [...] sous le chef actuel, appuyé par une permanence centralisée à Ottawa et à Montréal». Certains aspects du «modèle montréalais» constituent des «boulets» pour le Bloc québécois

à Québec et dans les régions. «Des bloquistes ont voté conservateur parce qu'ils sont contre le mariage gai», a confié un militant de Lévis-Bellechasse à Mme Alarie. Aussi, la position sur les armes à feu est jugée par plusieurs personnes interrogées «trop montréalaise» et ne tient pas compte des réalités hors Montréal. «Il n'y a pas de lien émotif avec Polytechnique ici», note un collègue de Mme Alarie «aux prises avec des cultivateurs et des chasseurs mécontents de l'appui du Bloc au Registre des armes à feu». «Est-ce qu'on pourrait parler d'autre chose que de suicide assisté?», a demandé un organisateur interviewé. «On devrait parler du vrai monde et pas de mariage gai et de suicide assisté», a dit un autre. «Chez nous, les Chevaliers de Colomb sont influents et ils font campagne contre le mariage gai», a déclaré un député battu dans son comté rural. D'autres interviewés ont tenu des propos aux accents xénophobes, affirmant carrément que la campagne bloquiste de 2006 était «trop centrée sur Montréal et les ethnies». Nulle surprise, souligne l'auteur du rapport, que le Bloc ait perdu au fil des ans un groupe d'anciens députés d'arrière-banc surnommé «les VTT» (véhicules tout terrain), dont le profil est «en certains points identiques» à l'électorat qui a échappé à la formation politique.

La conclusion de Mme Alarie prend un sens particulier après le débat sur Hérouxville: «Le Bloc, et c'est notre hypothèse, est en porte-à-faux avec le conservatisme profond d'une grande partie de l'électorat de Québec-Chaudière-Appalaches, une population de vieille souche française, prudente, traditionnelle, francophone à 99 %, qui, sans être raciste ou réactionnaire, ne voit pas nécessairement comme un modèle à imiter le Montréal multiethnique, le Montréal du village gai, le Montréal étonnamment anglais dans son centre-ville, qu'ils découvrent à la télévision ou lors de visites dans la métropole.»

Organisation

Ce problème idéologique se double d'un problème organisationnel. Mme Alarie conclut à partir de son enquête que la stratégie électorale de 2005-06 a été paresseuse, concentrée à Montréal, et qu'elle a fait fi des signaux d'alerte venant de Québec. Lorsqu'un employé du Bloc à Québec a senti le tapis glisser sous les pieds de la formation politique pendant la campagne, vers la fin de décembre, il a demandé qu'on développe un argumentaire contre Stephen Harper pour la région, mais «il s'est fait répondre à Montréal d'attendre après les débats télévisés des chefs en janvier». «Des députés qui ont capté les premiers signaux avant-coureurs d'un électorat qui nous tournait le dos et s'en sont confiés au "national" n'ont pas eu l'impression d'être pris au sérieux», écrit-elle. (En écho à ce constat: la démission, cette semaine, d'une partie de l'exécutif du Bloc de l'ancienne circonscription de Mme Alarie, pour protester contre le «parachutage» de l'animateur et humoriste Guy Richer.) Sans compter que, selon Mme Alarie, toutes les analyses de la mutation de l'opinion à Québec avaient été faites et transmises au chef bien avant 2006.

En 2006, quand le «national», à Montréal, a réagi à la stagnation du Bloc dans les sondages, il s'est mis les pieds dans les plats, souligne-t-elle: pour dénoncer Harper, on s'est moqué, dans les publicités, du chapeau de cow-boy et de la musique country. Or ces publicités ont fait hurler plusieurs candidats bloquistes, car dans leurs circonscriptions «la musique country et les danses du dimanche après-midi dans les bars western sont populaires [...] comme les chapeaux de cow-boy». Au reste, le ressentiment à l'égard du «national» s'accompagne, «depuis la réforme du financement électoral» — laquelle a augmenté les budgets du Bloc — par une impression que «ces gens-là roulent en Cadillac (on emploie pour les désigner les termes de "pachas", "gros bourgeois", "grosses ressources")».

Mme Alarie fait remarquer aussi que plusieurs désignent la présidente du caucus régional, la députée Christiane Gagnon — la seule à avoir évité la vague bleue —, comme étant en partie responsable des déboires du Bloc à Québec. «Des députés parlent du "terrorisme de Christiane" alors que celle-ci a l'impression que son bureau fait tout le travail et qu'elle est victime d'une gang de gars.» Il faut dire qu'il est difficile de faire de la politique à Québec, où, selon l'expression de l'ancien animateur André Arthur (maintenant député indépendant de Portneuf), la radio en est une «de perron d'église». «Les commérages de quartier ne sont jamais loin des ondes de la radio [...] Un député de Montréal, à l'abri de toute curiosité, peut faire un voyage d'une parfaite inutilité à Taïwan ou en Alaska. Pas s'il est élu à Québec.»

La vice-présidente du Bloc avait fait quatre grandes recommandations à son chef, lesquelles ont toutes été appliquées avec plus ou moins de succès cet automne: nomination d'un représentant du Bloc à Québec; ouverture d'un bureau du Bloc sur la Grande-Allée, pour y convoquer les journalistes de la tribune à des points de presse; préparer un colloque sur Québec, capitale d'un pays (l'événement a eu lieu cet automne); visite plus fréquente du chef «trop montréalais» dans la capitale. Au cours de l'enquête de quatre mois (effectuée à l'hiver et au printemps 2006), «les perspectives d'une remontée rapide du Bloc dans la région de Québec ne nous paraissaient pas bonnes», écrit Mme Alarie. Mais, ajoute-t-elle, «le climat politique peut changer aussi rapidement que la marée montante remplace la vieille marée baissante dans le chenal de l'île d'Orléans à l'approche de Québec».