L'armée enquête sur de présumés cas de sévices en Afghanistan

Ottawa — L'armée canadienne a lancé hier deux enquêtes différentes dans le but de faire toute la lumière sur des allégations de mauvais traitements qui auraient été infligés à des prisonniers afghans dans la région de Kandahar en avril dernier. Une troisième enquête pourrait également être ouverte sous peu. Le ministère de la Défense, le chef d'état-major Rick Hillier et le ministre Gordon O'Connor ont tout fait hier pour démontrer qu'ils prennent l'affaire au sérieux et qu'il ne s'agit pas d'une autre bavure de l'armée canadienne comme ce fut le cas en Somalie en 1993.

Les événements faisant l'objet d'une enquête sont survenus entre le 6 et le 8 avril dernier près du village de Dukah, dans le sud de l'Afghanistan. Selon les informations parcellaires disponibles, trois hommes ont été arrêtés par les Forces canadiennes pour une raison qui demeure inconnue. Selon des documents de l'armée canadienne obtenus en vertu de la Loi d'accès à l'information par Amir Attaran, un professeur de l'Université d'Ottawa et militant des droits de la personne, l'un des hommes aurait été «extrêmement belliqueux», obligeant les soldats à utiliser la force pour le contrôler. Les documents rédigés par les officiers sur le terrain font état d'une «force appropriée». Au moins quatre militaires auraient été nécessaires pour maîtriser l'homme.

Lors du transfert du prisonnier à la base de Kandahar, la police militaire canadienne a remarqué des blessures sur l'homme. Selon le livre de transfert de la police militaire, le prisonnier avait des «lacérations aux yeux», des «gonflements autour des yeux», des «contusions» au visage et à plusieurs endroits sur le corps, ainsi que des marques aux poignets et aux bras.

Rien ne démontre pour l'instant que l'homme a été victime de torture ou de sévices volontaires de la part des Forces canadiennes. Dans un des documents, un officier soutient que la plupart des blessures, notamment aux poignets et aux bras, sont le résultat de l'agitation du prisonnier, qui tentait de se défaire de l'emprise des militaires lors de son transfert vers Kandahar. Mais, contrairement à ce qui est arrivé au cours des dérapages survenus en Somalie en 1993, le détenu n'est pas décédé. Il a été remis aux autorités afghanes. L'armée canadienne refuse de donner plus d'informations en raison des enquêtes en cours.

«On prend de telles allégations vraiment au sérieux», a soutenu hier le chef d'état-major et grand patron de la Défense nationale, le général Rick Hillier, en marge d'un comité parlementaire à Ottawa. «On veut déterminer s'il y a un feu sous cette fumée. Et c'est ce qu'on va faire. Si quelque chose s'est produit, on va le trouver», a-t-il dit.

Pas moins de deux enquêtes ont officiellement été lancées hier. D'abord, une commission d'enquête militaire a été mise sur pied. Cette procédure est réservée aux événements «complexes ou importants», selon les mots du communiqué de presse. Il s'agit d'une enquête interne qui sert à déterminer ce qui s'est produit et comment éviter un autre événement semblable. De plus, le Service national des enquêtes des Forces canadiennes (SNEFC), un organisme indépendant de l'armée, a aussi décidé de lancer une investigation pour faire la lumière sur les événements.

La Commission d'examen des plaintes concernant la police militaire étudie elle aussi la possibilité de lancer une enquête. Cet organisme indépendant se penche sur les agissements de la police militaire et non pas sur le travail des soldats. C'est la Commission qui a reçu en premier la plainte du professeur Attaran la semaine dernière.

«Nous n'avons pas encore pris la décision de lancer une enquête, nous nous donnons quelques jours», a affirmé au Devoir Stanley Blythe, responsable des relations avec les médias et conseiller du président de la Commission d'examen des plaintes. «Si nous allons de l'avant, ce sera pour déterminer s'il y a eu faute de la part des policiers militaires qui ont reçu le détenu à Kandahar, notamment sur leur assistance ou leur non-assistance à une personne blessée. Ce ne sera pas sur les allégations de mauvais traitements.» Il s'agit, dit-il, de la première plainte depuis que les troupes canadiennes sont en Afghanistan.

Tous les rapports d'enquête seront rendus publics, a promis le général Hillier. Le premier, celui du SNEFC, devrait arriver dans quelques semaines, selon le ministre O'Connor.

Mais pourquoi lancer ces enquêtes seulement aujourd'hui, alors que les incidents ont eu lieu il y a dix mois? «Je veux effectivement savoir pourquoi je n'ai pas été mis au courant de ces incidents avant, a expliqué Rick Hillier. Peut-être que c'est parce qu'il n'y a rien à rapporter? C'est ce que je souhaite. Mais il peut aussi y avoir eu un manquement quelque part et, si c'est le cas, nous allons le corriger.»

Rick Hillier et le ministre de la Défense, Gordon O'Connor, ont rapidement balayé la comparaison avec les événements survenus en Somalie, où les Forces canadiennes avaient torturé et abattu un innocent. «Je ne crains pas une autre Somalie, pas du tout. On a appris plusieurs leçons de la Somalie. On a mis en place beaucoup de choses depuis pour éviter que ça se reproduise», soutient Rick Hillier.

Selon Gordon O'Connor, il ne faut pas sauter aux conclusions trop rapidement. «Ce n'est pas la Somalie, dit-il. Il faut mettre les événements en perspective. Il y a des allégations d'abus sur des prisonniers. Il n'y a actuellement aucune preuve que c'est arrivé. C'est pour ça qu'on met en place des enquêtes, pour savoir si quelque chose de répréhensible a eu lieu.»

Selon le général Hillier, l'armée prend très au sérieux les conditions des détenus. «Dans la chaîne de commandement des Forces canadiennes, du chef d'état-major de la Défense jusqu'au soldat le plus junior, nous savons à quel point il est important de prendre toutes les précautions possibles lors de la détention des prisonniers. On se prépare et on s'entraîne à ça. Je suis très confiant que nous faisons du bon travail. Est-ce qu'on peut faire mieux? C'est ce que nous allons voir après ces enquêtes.»

Les partis d'opposition aux Communes ont jugé les allégations «sérieuses» et entendent suivre de près les agissements du gouvernement pour que ce dernier fasse la lumière sur ces événements le plus rapidement possible.