Un grain d'orge dans l'engrenage

Les fermiers des Prairies n’aiment pas qu’on leur dise ce qui est le mieux pour eux, surtout pas de la part d’Ottawa.
Photo: Agence Reuters Les fermiers des Prairies n’aiment pas qu’on leur dise ce qui est le mieux pour eux, surtout pas de la part d’Ottawa.

Oubliez l'environnement, la péréquation ou les réductions de taxes; l'enjeu des prochaines élections fédérales pour les agriculteurs des Prairies sera l'avenir de la Commission canadienne du blé. Un débat bien loin de nous mais qui déchire les fermiers depuis des mois et qui pourrait coûter des votes aux conservateurs.

Le programme du Parti conservateur était clair: s'il formait le gouvernement, il allait offrir aux agriculteurs de l'Ouest la liberté de choisir leur mécanisme de commercialisation. Le monopole de la Commission canadienne du blé (CCB), pour la commercialisation du blé et de l'orge, serait remis en question.

Bien des fermiers n'y croyaient pas et, comme ils aimaient le reste du programme de Stephen Harper, ils l'ont appuyé. Le hic est que, comme pour le reste, Stephen Harper était sérieux. D'autant plus qu'il a combattu le monopole de la CCB bien avant de devenir chef. C'était une de ses bêtes noires lorsqu'il dirigeait la Canadian Citizens' Coalition, un think tank de droite.

La CCB sert d'agence de commercialisation à environ 75 000 fermiers de l'Ouest qui produisent du blé, du blé dur et certains types d'orge. Ces agriculteurs n'ont pas le choix de confier ces céréales à la CCB si celles-ci sont destinées au marché étranger ou à la consommation humaine au Canada.

Depuis des années, surtout en Alberta, des fermiers demandent d'avoir le choix. Les conservateurs ont entendu. Mais le sujet est explosif, ce qui explique que le gouvernement ait décidé de procéder par étape, s'attaquant d'abord à l'orge. Un plébiscite sur la vente de cette céréale est en cours depuis mercredi et se poursuivra jusqu'au 6 mars. Dans les Prairies, les fermiers sont montés aux barricades. De nouvelles organisations de fermiers, pour et contre le projet, ont vu le jour. Il n'est question que de la vente de l'orge pour l'instant, mais tout le monde a le blé en tête. Son cas sera réglé plus tard, dans le cadre d'un autre référendum, a promis le ministre de l'Agriculture, Chuck Strahl, sans offrir toutefois un échéancier.

Un choix délibéré

L'orge, produite par environ 11 000 fermiers, ne représente qu'une petite partie des céréales traitées par la CCB. Le blé est son âme. Elle est un des plus grands exportateurs de blé au monde, avec le cinquième des exportations mondiales. Mais l'orge est une céréale prisée en Alberta, d'où provient près de la moitié de la production canadienne, et c'est la province la plus encline à abandonner le monopole de la CCB.

En effet, plus on va vers le Manitoba, plus la grogne monte. C'est au point où un député conservateur, le Manitobain Inky Mark, a dit qu'il n'appuierait pas la politique de son gouvernement. Fidèle à la tradition populiste du parti, il dit vouloir écouter ses électeurs, et ses électeurs ne veulent pas changer le système actuel.

En plus de craindre d'être pris dans un engrenage, beaucoup de fermiers critiquent l'organisation du plébiscite. Le ministre de l'Agriculture a d'abord réduit au silence la direction de la Commission, lui interdisant officiellement d'intervenir dans le débat sur son propre avenir. Le président, rebelle, a été éjecté sans ménagement même s'il avait l'appui du conseil où, en décembre, les agriculteurs ont choisi comme représentants une majorité d'opposants au plan gouvernemental.

Les règles gouvernant l'exercice ont aussi choqué, qu'il s'agisse du libellé de la question ou encore des critères d'éligibilité des électeurs. La question fait beaucoup jaser car elle offre trois options: le statu quo, la liberté de choisir entre la CCB ou d'autres méthodes de commercialisation et, enfin, la disparition de la Commission. Personne ne sait comment on pourra déterminer une majorité. De plus, le gouvernement ne cesse de répéter qu'il ne sera pas lié par les résultats de cette consultation.

«Le processus est truqué et contraire à la démocratie, ce qui a fait que ce n'est plus qu'un enjeu agricole», dit Larry Bohdanovich, de Real Voice for Choice, un groupe de fermiers qui défend la Commission. Les tenants de la fin du monopole minimisent ces problèmes, mais Charles Anderson, de la Market Choice Alliance, convient qu'amalgamer les deuxième et troisième options peut poser problème. Certaines personnes peuvent être pour le libre choix tout en voulant continuer, personnellement, à avoir recours aux services de la CCB. Son groupe fait d'ailleurs la promotion d'un système mixte et volontaire.

Les défenseurs de la Commission soutiennent que la CCB ne survivrait pas à un régime volontaire et que, sans elle, les agriculteurs perdraient leur rapport de force sur le marché international. De plus, les bénéfices qu'elle partage actuellement avec les agriculteurs finiraient dans les coffres de Cargill et d'autres géants du commerce des céréales. Les partisans du libre choix sont d'un avis contraire, citant comme exemple le succès du commerce du canola, qui n'est pas régi par la CCB.

Un profond fossé

Les sondages dressent le portrait d'une communauté agricole divisée, traversée par des fossés géographique, générationnel et économique. S'il y a une ouverture pour libéraliser la commercialisation de l'orge, l'opposition est farouche dans le cas du blé, relève Curtis Johnson, de la firme de sondage Ipsos-Reid. Et l'appui à la CCB est solide, selon un sondage réalisé en octobre. Plus de 70 % disent l'appuyer, dont 52 % très fortement. Le soutien atteint 79 % au Manitoba, 77 % en Saskatchewan et 58 % en Alberta. Plus les revenus des agriculteurs sont élevés, plus ils doutent de la Commission.

L'incertitude qui prévaut actuellement n'est pas sans effet. Cette semaine, Standard & Poors a révisé à la baisse la cote de crédit de la Commission, la ramenant de AAA à AA+. Une décision «basée sur la baisse du soutien gouvernemental pour le rôle [de la CCB] en tant que monopole de vente du blé et de l'orge de l'Ouest», explique le bulletin de l'agence.

Jean-Philippe Gervais, professeur au département d'économie agroalimentaire à l'Université Laval, pense que l'agence a conclu que la fin du monopole de la CCB au profit d'un système volontaire signifierait une «CCB aux reins beaucoup moins solides et dont la mort serait à peu près certaine dans trois ou quatre ans».

Le gouvernement albertain appuie la démarche d'Ottawa, mais les gouvernements néo-démocrates de la Saskatchewan et du Manitoba ont pris fait et cause pour la CCB. Le gouvernement manitobain a même tenu un vote pour tâter le pouls de ses fermiers.

À l'Union des producteurs agricoles du Québec, on suit le dossier de près. Pas parce qu'on craint pour les plans conjoints de mise en marché régis par la loi québécoise, comme ceux en vigueur pour le sirop d'érable ou le porc, mais parce qu'on s'interroge sur la philosophie qui guide le gouvernement. «La remise en question de la CCB correspond à un courant de fond. La CCB est un des premiers et des plus gros morceaux du système de mise en marché collective. L'abandonner pourrait lancer un signal préoccupant et c'est le rôle de l'UPA de prévenir», explique l'économiste Serge Lebeau.

Pour les conservateurs, qui détiennent tous les sièges en milieu rural dans l'Ouest, le danger est relatif, mais ils ne peuvent rien tenir pour acquis. Les tactiques utilisées par le gouvernement ont réveillé de vieux démons. Les fermiers des Prairies n'aiment pas qu'on leur dise ce qui est le mieux pour eux, surtout pas de la part d'Ottawa. Dans l'Ouest, la fibre populiste et la tentation du vote de protestation sont toujours bien présentes, particulièrement dans les milieux ruraux.

L'affaire est suffisamment sérieuse pour avoir incité le caucus conservateur à tenir une réunion spéciale sur le sujet, il y a un peu plus d'une semaine. Les libéraux ne sont pas restés les bras croisés. Le nouveau chef libéral Stéphane Dion était dans l'Ouest, une semaine après son élection, pour promettre le maintien de la CCB ou son éventuel rétablissement.

Les députés de l'opposition sont inondés de lettres et de télécopies au ton furibond. Le libéral Ralph Goodale, député libéral de la Saskatchewan, dit n'avoir «jamais vu une colère et une inquiétude pareilles» et il pense que cela «fera une différence tangible durant les élections». Dans sa province, aucune circonscription n'est entièrement urbaine. Les libéraux sont habituellement plus solides en ville alors que les conservateurs ont toujours dominé la portion rurale. Un fléchissement de leurs appuis pourrait par conséquent aider quelques candidats libéraux, pense M. Goodale.

Les agriculteurs eux-mêmes sont partagés sur l'impact de cette affaire lors des prochaines élections. Larry Bohdanovich croit que le vote des agriculteurs est trop faible pour bousculer l'échiquier. Charles Anderson n'ose se prononcer. Curtis Johnson, d'Ipsos-Reid, note que les conservateurs n'ont rien à gagner d'un vote favorable des fermiers, car ces derniers votent déjà pour eux. Une défaite pourrait par contre leur coûter quelques plumes. Au Manitoba, leur étoile a déjà pâli. Un avertissement important dans le contexte actuel, où quelques sièges peuvent faire la différence entre un gouvernement minoritaire ou majoritaire.

Collaboratrice du Devoir