«Nous ne sommes pas des conservateurs!»

Ottawa — Les nouveaux vigiles des cliniques de fertilité au Canada, nommés en catimini par le gouvernement conservateur de Stephen Harper quelques jours avant Noël, se défendent d'être des extrémistes de droite. Bien que certains proviennent des milieux religieux et que d'autres s'opposent à l'avortement, les membres de la nouvelle agence fédérale, appelée Procréation assistée Canada, assurent qu'ils conserveront un esprit ouvert.

«Les gens devraient réserver leur jugement et attendre de voir ce que nous aurons à faire et comment nous le ferons», a lancé en entrevue avec Le Devoir le Dr David Novak, un rabbin torontois qui siégera désormais au conseil d'administration de dix membres. «Nous garderons l'esprit ouvert autant que possible. Je n'arrive pas avec un ordre du jour préétabli, même si, bien sûr, j'ai certaines idées préconçues. Quiconque prétend ne pas en avoir se leurre ou ment.»

Le Dr Novak a déjà déclaré qu'il était contre l'avortement sauf lorsque la vie de la mère est en danger. Il s'oppose au prélèvement de cellules souches sur des embryons humains si cela entraîne leur destruction (c'est le cas à l'heure actuelle). Il siège aussi au conseil de l'organisme Enchâssement du mariage Canada, qui défendait la définition traditionnelle du mariage. À ce titre, il est intervenu dans la cause de Michael Hendricks et René LeBoeuf, en 2002, deux Québécois homosexuels qui contestaient les lois leur interdisant de se marier.

La nomination du Dr Novak, ainsi que celle d'autres membres du conseil d'administration de Procréation assistée Canada, a été vertement contestée ces derniers jours par certains observateurs du milieu de la recherche, qui y ont vu la preuve d'un biais anti-recherche et pro-religion. Maureen McTeer, spécialiste en la matière et épouse de l'ancien premier ministre progressiste-conservateur Joe Clark, a ajouté sa voix hier.

«J'étais tellement déçue. Ç'a gâché mon Noël, a-t-elle raconté au Devoir. Comment de telles choses peuvent-elles se produire dans notre démocratie? Leurs intentions sont pourtant claires: ils ne veulent pas de ces technologies.» Mme McTeer enseigne le droit médical à l'Université d'Ottawa et a conseillé Ottawa à ce sujet de multiples façons.

Au conseil d'administration, on retrouve Suzanne Rosell Scorsone, directrice de la recherche à l'archevêché de Toronto. Le Devoir a appris que sa candidature avait été rejetée en novembre 2005 par le groupe d'une douzaine d'experts mandaté par le gouvernement précédent pour étudier les 200 à 300 curriculum vitae reçus. Ottawa l'a nommée malgré tout. Elle n'a pas rappelé Le Devoir hier. Selon nos informations, une seule des personnes qui avaient été recommandées par ce groupe a été retenue par le gouvernement conservateur. Il s'agit de Françoise Baylis.

Tout comme le Dr Novak, Mme Baylis n'apprécie pas les critiques simplistes qui ont été formulées à l'endroit du nouveau conseil d'administration. À titre d'exemple, elle a rappelé que si la loi canadienne ne l'interdisait pas, elle ne serait pas opposée à la création d'embryons humains à des fins de recherche. «Ma perspective est très libérale, a-t-elle conclu en entrevue. Je comprends pourquoi certaines personnes ont intérêt à me décrire comme étant conservatrice, mais si je le suis, cela signifie qu'être libéral, c'est être prêt à dire que les chercheurs peuvent faire n'importe quoi n'importe quand et que n'importe quoi d'autre, c'est conservateur.»

Le Dr Novak, lui, dit ne pas apprécier de se faire «étiqueter». «Sur certaines questions sociales, je pourrais être considéré comme étant conservateur, mais sur des questions économiques, on pourrait dire de moi que je suis libéral et même socialiste.» Il n'a pas honte d'avoir abordé des sujets délicats car, selon ce professeur en éthique à l'Université de Toronto, cela fait partie de son travail. «Quelqu'un qui travaille dans le domaine de l'éthique et qui n'a jamais été mobilisé sur un sujet de politique publique controversé ne fait pas d'éthique!», a-t-il lancé. Citant l'ancien président américain Harry Truman, il a ajouté ceci: «Si vous ne tolérez pas la chaleur, vous n'avez rien à faire dans la cuisine.»

Procréation assistée Canada est la nouvelle agence qui devra faire appliquer la loi fédérale balisant toutes les techniques de reproduction humaine (fécondation in vitro, dons de sperme ou d'ovules, mères porteuses, etc.) ainsi que la recherche médicale sur les cellules souches. La composition du premier conseil d'administration a été annoncée en douce, le jeudi 21 décembre un peu après 18h, alors que tout le monde avait la tête au magasinage de Noël et que les journalistes affectés à la colline parlementaire pliaient bagage pour les vacances. Le Devoir avait eu à peine le temps de concocter un bref entrefilet.

Ce conseil d'administration sera présidé par l'ancien premier ministre de la Nouvelle-Écosse, le conservateur John Hamm, qui a aussi été médecin de famille pendant 30 ans. Y siégera également le réputé oncologue québécois Joseph Ayoub, qui avait traité le cancer de Robert Bourassa en 1993. M. Ayoub avait participé à une conférence anti-avortement à Montréal, en novembre 2005, pour livrer un discours sur l'euthanasie.

Aujourd'hui, l'Association canadienne de sensibilisation à l'infertilité tiendra une conférence de presse pour contester les nominations, jugées incomplètes. La directrice générale, Beverly Hanck, brandira ce slogan: «Rien à propos de nous sans nous». Elle critique le fait qu'aucun représentant des personnes utilisatrices des techniques de procréation assistée n'ait été nommé au conseil, pas plus d'ailleurs que des médecins pratiquant dans le domaine ou des psychologues.

Il faut dire que la loi interdit aux médecins pratiquant dans les cliniques de fertilité de siéger au conseil, une tâche à temps partiel. La raison? Tous les médecins devront demander un permis de pratique à la nouvelle agence. Les médecins y siégeant se trouveraient en situation de conflit d'intérêts.

Le rabbin Novak reconnaît que de telles nominations trahissent les orientations d'un gouvernement. «Je serai parfaitement honnête avec vous: je doute sérieusement que Paul Martin ou Jean Chrétien m'auraient nommé. Ou alors ils m'auraient nommé pour servir de pion. Mais ce n'est pas un retour d'ascenseur politique. Je ne suis pas en politique active.»

Rappelant que c'est le Globe and Mail qui, le premier, a fait état des critiques envers les nominations, il a lancé ceci: «Si c'était un gouvernement libéral, je suis certain que le National Post aurait posé des questions sur certaines nominations parce que c'est un journal jugé plus conservateur.»
2 commentaires
  • . Fraternité Des Capucins - Abonné 11 janvier 2007 09 h 04

    Doit-on laisser faire n'importe quoi, n'importe comment?

    Je suis tellement perplexe lorsque je lis des commentaires qui laissent entendre que la science peut tout réaliser ce qu'elle peut faire, alors qu'on a bien vu avec la BOMBE ATOMIQUE que des aspects techniques que la science peut mettre au point peuvent littéralement nous DÉTRUIRE!
    Qu'on cesse donc de pousser les hauts cris quand des gens veulent mettre des balises claires et nettes à ce qui peut ou ne peut pas être fait!

  • Roland Berger - Inscrit 11 janvier 2007 09 h 15

    Les décisions aux hommes ; les jobs sales aux femmes

    L'Église refuse aux femmes le droit à la prêtrise, mais elle ne gêne pas pour les utiliser pour pousser son agenda conservateur. Dans ce cas, elle a choisi Suzanne Rosell Scorsone, directrice de la recherche à l'archevêché de Toronto.