Mirabel : Harper rétrocède 11 000 acres de terre

Le premier ministre canadien Stephen Harper a annoncé hier à Sainte-Scholastique la rétrocession complète des terres aux agriculteurs de Mirabel, près de quarante ans après leur expropriation.
Photo: Jacques Nadeau Le premier ministre canadien Stephen Harper a annoncé hier à Sainte-Scholastique la rétrocession complète des terres aux agriculteurs de Mirabel, près de quarante ans après leur expropriation.

Mirabel — Le premier ministre Stephen Harper est allé offrir en personne son cadeau de Noël aux agriculteurs de Mirabel, expropriés de leurs terres en 1969 pour construire ce qui devait alors devenir le plus gros aéroport en Amérique du Nord.

Devant une foule de quelque 100 personnes entassées dans la salle paroissiale de Sainte-Scholastique, Stephen Harper a annoncé hier la rétrocession complète des 11 000 acres (44,5 km2) de terre aux agriculteurs, repoussant ainsi les demandes de la Ville de Mirabel, d'Aéroport de Montréal et des autochtones, qui souhaitaient tous mettre la main sur quelques lopins de terre.
Enragé par cette décision qu'il qualifie de «stupide», le maire de Mirabel, Hubert Meilleur, a d'ailleurs annoncé immédiatement son intention d'exproprier à son tour certains agriculteurs qui auront fraîchement racheté les terres du gouvernement fédéral. Le maire estime ne pas avoir le choix s'il veut pouvoir continuer à développer son parc industriel qui arrive à saturation. Cette nouvelle expropriation, qui pourrait se chiffrer à environ 2000 acres (8 km2), sera mise en branle dans les prochains mois et ne manquera pas de créer de nouveaux remous.

Mais avant de jouer cette nouvelle partie de bras de fer, le gouvernement Harper a annoncé ses intentions hier. «Notre gouvernement va permettre aux agriculteurs de Mirabel de racheter les terres qu'ils louent actuellement. On corrige une erreur historique», a soutenu Stephen Harper.

Selon le premier ministre, le gouvernement Trudeau de l'époque a manqué de «considération» envers les familles expropriées. «Le gouvernement a commis un acte horrible envers la population de Sainte-Scholastique. [...] C'était un gouvernement centralisateur et omniprésent. Ottawa prenait ce qu'il voulait. Une communauté qui avait travaillé fort ne comptait plus», a-t-il dit.

Concrètement, Ottawa met d'abord sur pied un comité spécial composé des locataires des terres, de l'Union des producteurs agricoles (UPA), de Transports Canada et de Travaux publics Canada. Ce comité a pour mandat de définir la méthode de rétrocession des terres.

Selon Marcel Denis, président du Comité des 11 000 acres de l'UPA, le comité devrait avoir terminé son analyse d'ici deux ou trois mois. Il remettra ensuite ses conclusions au ministre des Transports, qui pourra procéder à la rétrocession.

Mais comme Le Devoir l'a révélé dans son édition du 8 décembre dernier, le mécanisme est déjà passablement arrêté, puisqu'il s'inspire de celui mis en place lors de la première rétrocession des terres en 1985, sous le gouvernement Mulroney. Ainsi, les agriculteurs pourront racheter les terres qu'ils louent au prix de l'évaluation, moins un certain pourcentage pour l'erreur commise. En 1985, les producteurs agricoles avaient reçu une réduction de 15 %. Un autre rabais pour les investissements effectués sera probablement ajouté.

Les fonctionnaires fédéraux travaillent d'ailleurs sur ce scénario, alors que Stephen Harper a lui-même évoqué ce système. «On va partir du prix du marché. Il va y avoir des réductions pour l'erreur et pour les investissements. Le prix final sera moins que l'évaluation, mais je ne peux pas dire combien», a-t-il dit en point de presse.

Plusieurs terres autour de l'aéroport sont considérées comme des champs agricoles exceptionnels, ce qui leur assure une bonne valeur. Selon Marcel Denis, le prix des terres les moins bonnes, qui sont souvent sur des terrains boisés, oscille autour de 600 $ l'acre, alors que les meilleurs champs seraient évalués à 3000 $ l'acre. Toutefois, plusieurs facteurs, notamment le drainage de la terre et les installations déjà érigées, peuvent faire varier le prix.

Du côté des producteurs agricoles, c'était jour de célébration hier, alors que plusieurs locataires et descendants des expropriés se sont déplacés pour l'occasion. «On est content, on attendait ça depuis si longtemps. Si le prix n'est pas exorbitant, on va racheter la terre c'est sûr», a affirmé au Devoir Denis Aubin, qui tentera de racheter son érablière.

Marcel Denis, qui se bat depuis des années pour la rétrocession des terres, savourait le moment, même s'il devra très bientôt se mettre au travail sur le comité spécial. «Je suis très satisfait. Je pense que les gens vont en grande majorité vouloir racheter leurs terres», dit-il. Pourraient-ils simplement les revendre pour obtenir une jolie somme? «Je ne pense pas, c'est trop émotif. Les gens tiennent à leurs terres, c'est une question de fierté», soutient Marcel Denis.

Selon les données de l'UPA, 115 baux sont actifs sur les 11 000 acres de terre. Ils appartiennent à 60 producteurs agricoles, dont 73 % sont des expropriés ou leurs descendants directs. Le gouvernement de Brian Mulroney avait rétrocédé, en 1985, 80 000 des 97 000 acres expropriés lors de la construction de l'aéroport de Mirabel, en 1969. Par ailleurs, une tourbière de 500 acres abritant des espèces végétales et fauniques fragiles est exclue de la vente.

Des malheureux

La décision du gouvernement Harper n'a toutefois pas fait que des heureux, puisque d'autres acteurs de la région voulaient recevoir une part des terres fédérales. Le maire de Mirabel n'a d'ailleurs pas mâché ses mots hier, lui qui désirait recevoir entre 1800 et 2000 acres (8 km2) pour développer son parc industriel. «C'est stupide! On vient pénaliser le développement d'une ville pour l'équivalent de 100 personnes. Tout ça pour acheter quelques votes», a soutenu Hubert Meilleur lors d'un entretien avec Le Devoir.

Furieux, le maire de Mirabel a d'ailleurs quitté la salle avant même la fin du discours de Stephen Harper. M. Meilleur n'a d'ailleurs pas l'intention de lâcher prise. Dès que les terres vont commencer à retourner aux agriculteurs, la Ville de Mirabel entend à son tour exproprier certains nouveaux propriétaires. «C'est le gouvernement conservateur qui nous oblige à faire ça, dit-il. On va déposer une réserve foncière et on va exproprier dès que l'achat va être fait.» Et quelle superficie la Ville désire-t-elle obtenir? «On va exproprier tous les terrains dont on a besoin. On va le faire rapidement pour éviter le plus possible la spéculation», ajoute Hubert Meilleur.

Conscient des vagues qu'il va créer, le maire précise qu'il veut exproprier autant que possible «des terres qui ne sont pas cultivées depuis longtemps». La Ville de Mirabel devra toutefois demander un changement de zonage, puisque les terrains convoités sont sous l'étiquette «agricole». «Ça, ça va être notre problème», soutient Hubert Meilleur. Marcel Denis estime au contraire que «ça ne regarde pas la Ville» et que Mirabel «n'a pas à prendre les terres des agriculteurs». Le premier ministre a semblé pencher de leur côté hier. «Notre objectif ici n'est pas de remplacer l'expropriation fédérale par une expropriation municipale», a déclaré Stephen Harper.

De son côté, la société Aéroport de Montréal (ADM) s'est montrée bonne joueuse hier, même si elle réclamait une partie des 11 000 acres. L'aéroport de Mirabel, qui occupe actuellement 2500 acres, pourra tout de même compter sur 6000 acres pour se développer éventuellement. «La rétrocession n'aura aucun impact sur nos opérations, a dit au Devoir Jim Cherry, le p.d.-g. d'ADM. On aurait aimé avoir une réserve de prudence pour dans 40 ans, mais le gouvernement en a décidé autrement. Nous ne sommes pas amers du tout.»

Les autochtones de Kanesatake revendiquent eux aussi le territoire et promettent de contester la décision d'Ottawa devant les tribunaux. Il y a un peu plus d'un mois, ils ont déposé auprès du gouvernement fédéral des documents qui montreraient les fondements juridiques de leurs demandes territoriales.
 
1 commentaire
  • J.Roland Comtois - Inscrit 20 décembre 2006 13 h 26

    Aéroport de Mirabel/Rétrocession des terres

    Pierre Elliott Trudeau avait fait le cadeau du siècle au Québec avec Mirabel. Malheureusement, les supposés leaders du Québec tant à Ottawa qu'à Québec l'ont charcuté du mieux qu'ils l'ont pu. Jean Marchand et ses accolytes qui étaient contre ce choix. Brian Mulroney qui l'a charcuté et ensuite Stephen Harper qui lui donne son coup de mort. Honte: Honte A quant la rétrocession des terres à Pickering en Ontario.