Fin de la session d'automne à Ottawa - Faiblesses chroniques et audaces d'un premier ministre

Le premier ministre Stephen Harper a été applaudi cette semaine par ses ministres, à la fin de la session parlementaire.
Photo: Agence Reuters Le premier ministre Stephen Harper a été applaudi cette semaine par ses ministres, à la fin de la session parlementaire.

Le gouvernement Harper a continué de se faire tailler en pièces en matière d'environnement alors que les attaques de l'opposition ont pris de l'ampleur à propos de la mission en Afghanistan. Stephen Harper a tenté de contrecarrer ces faiblesses chroniques avec deux manoeuvres audacieuses: la fin des avantages accordés aux fiducies de revenu et la motion-surprise sur la nation québécoise. La fin de la session a toutefois vu le paysage politique se modifier en profondeur avec l'arrivée de Stéphane Dion, le changement de cap du Bloc québécois sur la question de l'Afghanistan et la déconfiture du NPD dans les sondages.

Ottawa — Il est environ 18h le mardi 21 novembre lorsque le bureau du premier ministre reçoit la motion que le Bloc québécois a l'intention de déposer en Chambre. Cette motion ne contient qu'une seule phrase, toute simple, mais celle-ci a le pouvoir de déstabiliser le gouvernement Harper et de diviser les Canadiens d'un océan à l'autre: «Que cette Chambre reconnaisse que les Québécois forment une nation.»

Stephen Harper est immédiatement alerté. Le premier ministre avait toujours préféré s'en remettre à la déclaration unanime de l'Assemblée nationale, qui reconnaissait que le Québec forme une nation. Il n'avait jamais voulu plonger dans ce débat. Mais le geste du Bloc, qui coince le premier ministre, n'étonne pas pour autant les conseillers de Stephen Harper. «On s'attendait à ce que ça vienne un jour ou l'autre», a expliqué l'un d'eux, soulignant que le débat était dans l'air en raison de la course au leadership libéral. Le premier ministre s'était aussi fait poser la question lors de son passage à Québec le 23 juin dernier. Depuis, il en avait discuté avec Jean Charest. En ce mardi de novembre, la réflexion de Stephen Harper est déjà amorcée.

«On a estimé que le geste du Bloc était uniquement destiné à nous faire trébucher», a expliqué une source gouvernementale.

Piqué au vif, le premier ministre prend donc la décision, le soir même, de soumettre à son tour une motion reconnaissant le fait que les Québécois forment une nation, mais «au sein d'un Canada uni». Stephen Harper allait combattre le feu par le feu. Mais pour être certain que le chef du Bloc ne bluffe pas, Stephen Harper téléphone à Gilles Duceppe. Celui-ci l'informe qu'il ira de l'avant comme prévu.

Un des conseillers de Stephen Harper appelle alors Stéphane Dion, le père de la Loi sur la clarté. Il est le seul prétendant au trône libéral à être consulté. Le député, aujourd'hui chef du PLC, estime que Harper doit faire référence à la notion «sociologique» de la nation dans son texte, question d'éviter les ambiguïtés et les conséquences juridiques. Stephen Harper estime au contraire que Stéphane Dion est confus et que la motion raterait sa cible. Il passe donc outre.

Toujours mardi soir, le premier ministre rencontre le chef du NPD, Jack Layton, et le chef intérimaire du Parti libéral, Bill Graham. Jack Layton annonce qu'il appuiera la motion de Harper alors que Bill Graham, qui dirige une formation très divisée sur le sujet, attendra le lendemain matin, dans un corridor du parlement, pour annoncer son appui.

Le lendemain matin, mercredi, Stephen Harper arrive donc au caucus des députés et des sénateurs motion en main. Si certains députés sont sceptiques, ceux du Québec sont émus. Stephen Harper aime tellement le discours improvisé qu'il livre à ses députés qu'il décide d'en garder certains passages pour son allocution devant la Chambre, en fin de journée. À la fin du caucus, le vote est unanime.

Cette manoeuvre-surprise de Stephen Harper a certainement été un des moments forts de la dernière session. Le Bloc québécois a été déboussolé pendant 48 heures, cherchant d'abord à amender sa propre motion pour se sortir de la tactique conservatrice avant de se rallier à la motion de Harper. Cette semaine, le leader en Chambre du Bloc, Michel Gauthier, se disait «très heureux» de l'adoption de cette motion symbolique. Cela pourrait-il nuire au Bloc lors de la prochaine campagne électorale en donnant une carte de plus dans le jeu des conservateurs? «Ce qui arrive de bien au Québec ne nous nuit pas», a soutenu Michel Gauthier.

Réjean Pelletier, politologue à l'Université Laval, donne raison au Bloc québécois, même s'il reconnaît l'audace de Stephen Harper. «Ça reste une reconnaissance symbolique, mais c'est un premier pas que personne n'avait osé faire avant. Par contre, Harper a été forcé de bouger par la première motion du Bloc et par le débat lancé par Michael Ignatieff. Ça ne serait pas venu naturellement à Harper. Le Bloc s'est un peu fait prendre, mais ils vont pouvoir dire que c'est un peu grâce à eux.» Pour Philip Resnick, politologue à l'Université de la Colombie-Britannique, Stephen Harper a été «astucieux» en réussissant à «désamorcer un sujet aussi explosif». «Il y a des avis divergents dans l'ensemble du pays à propos de cette motion, mais je ne crois pas que ça va lui nuire», affirme-t-il.

Mais la session parlementaire de l'automne ne se résume pas à ce coup d'éclat. Parmi les faits d'armes des conservateurs, Philip Resnick souligne la fin des avantages consentis aux fiducies de revenu. «C'est un geste qui va à l'encontre des positions naturelles de la base électorale des conservateurs, alors ça prenait un certain courage», dit-il.

Stephen Harper a également réussi à se débarrasser facilement de sa promesse sur les mariages homosexuels alors qu'il a poursuivi son travail de durcissement du système de justice en déposant quatre nouveaux projets de loi. Une des promesses maîtresses de la dernière campagne électorale des conservateurs, la Loi sur la responsabilité, a aussi été concrétisée après une passe d'armes entre le Sénat et la Chambre des communes. Harper y a d'ailleurs vu une raison d'accélérer sa réforme du Sénat, même s'il n'y a aucune chance que ses deux projets de loi en la matière soient adoptés durant ce mandat.

Un virage vert?

Le gouvernement Harper a toutefois continué de s'enfoncer dans le domaine de l'environnement, faisant l'unanimité contre lui lors du dépôt de son projet de loi sur la qualité de l'air. Cette législation n'est pas morte-née grâce à un geste-surprise du NPD, qui a permis au gouvernement de créer un comité spécial pour changer le projet de loi avant même un premier vote aux Communes, une procédure exceptionnelle. Rona Ambrose n'a pas non plus triomphé à la Conférence sur les changements climatiques, à Nairobi.

«Le pire de cette session, c'est l'environnement. Le gouvernement fait face à un tollé continuel et on voit que les Canadiens portent un intérêt à ce sujet. Ce sera un des grands thèmes de la prochaine campagne, c'est certain», affirme Philip Resnick.

Mais le gouvernement pourrait bien réserver des surprises en début d'année, question de tenter un virage vert. D'abord, la création d'un marché du climat, confirmée au Devoir par la ministre Ambrose il y a quelques semaines, pourrait s'accélérer au printemps. Un plan de conservation de l'énergie sera aussi dévoilé. Et les rumeurs de remaniement ministériel qui s'intensifient à Ottawa pourraient permettre au premier ministre de relancer le dossier rapidement avec un nouveau titulaire de l'Environnement.

Un virage possible, donc, mais pas facile pour autant. «Le gouvernement s'est coincé lui-même. Sa crédibilité est très faible. Les conservateurs vont essayer de faire leur virage, mais ce sera difficile. Ça prendrait un petit miracle. Mais bon, en politique, rien n'est impossible», soutient Philip Resnick.

L'arrivée de Dion

L'Afghanistan a également contribué à tirer le PC vers le bas dans les intentions de vote alors que, pour la première fois depuis les élections de janvier 2006, les libéraux sont maintenant en tête de quelques points à l'échelle nationale. Il s'agit d'une progression normale pour le PLC à la suite d'un congrès au leadership très médiatisé, mais elle témoigne tout de même de l'ouverture des électeurs pour un changement. Rien n'est donc joué, au contraire. «Les résultats de nos sondages démontrent encore une certaine volatilité et nous prévoyons que cette tendance se maintiendra au cours des prochaines semaines, voire des prochains mois», explique Bruce Anderson, président de la firme Décima.

Dans la même veine, l'arrivée de Stéphane Dion à la tête du Parti libéral du Canada a bousculé la dynamique somme toute tranquille aux Communes. L'image écolo du nouveau chef a plombé les intentions de vote pour le NPD, qui se retrouve maintenant autour de 10 % à l'échelle nationale, talonné par un Parti vert qui prend du tonus à près de 7 %. «Le NPD devra se méfier du PLC et des verts. Il pourrait être le grand perdant de l'arrivée de Dion», estime Réjean Pelletier. Si la tendance se maintient, l'appétit pour des élections ne viendra donc pas de Layton.

Le Bloc québécois, qui domine toujours dans les intentions de vote au Québec, semble être le parti le plus pressé d'aller aux urnes. Son changement de cap à propos de l'Afghanistan démontre d'ailleurs qu'il prépare ses plans d'attaque. Le gouvernement pourrait ne pas se rendre au prochain budget, même si c'est pourtant à cette occasion que le règlement du déséquilibre fiscal sera dévoilé.

Réjean Pelletier et Philip Resnick ne se risquent pas à parier sur la date du prochain scrutin, beaucoup trop imprévisible. Mais une chose fait l'unanimité: l'arrivée de Stéphane Dion à la tête du PLC marque la fin de la récréation et le début des véritables hostilités. «Pour un gouvernement minoritaire, le Parti conservateur a eu droit à une certaine sérénité. Mais maintenant, c'est fini. Tout le monde prépare son jeu en vue des prochaines élections. La vraie guerre commencera en janvier», affirme Philip Resnick.