Faut-il déboulonner la statue verte de Dion?

Stéphane Dion
Photo: Agence Reuters Stéphane Dion

Vilipendé par les écologistes après la divulgation de son Plan national de lutte contre les changements climatiques en avril 2005, Stéphane Dion apparaît aujourd'hui à certains comme le sauveur potentiel de Kyoto. Aurait-il fallu plutôt déboulonner cette statue qui n'a pas deux mois d'existence?

Quand Paul Martin est devenu chef du Parti libéral et premier ministre en décembre 2003, il n'a réservé aucun portefeuille de ministre à Stéphane Dion pour ne pas être associé au politicien fédéral le plus impopulaire du Québec. Il a fallu que Stéphane Dion demeure tranquille et ne s'insurge pas trop fort quand on a même voulu lui ravir son propre comté pour finalement obtenir, après les élections fédérales de juin 2004, la limousine qui l'a conduit au ministère fédéral de l'Environnement.

Plusieurs hauts fonctionnaires de ce ministère ont été très inquiets de cette nomination parce que les «Toronto boys» de l'entourage de Paul Martin rageaient contre la ratification du protocole de Kyoto en raison de ses contraintes éventuelles sur l'économie. Ils craignaient surtout de se retrouver avec un ministre trop redevable pour oser tenir tête au nouvel état-major de Paul Martin, lequel avait entériné Kyoto comme un remède amer prescrit par le Dr Jean Chrétien.

Il faudra attendre avril 2005 pour découvrir le contenu du Plan national de lutte contre les changements climatiques de Stéphane Dion. Entre-temps, le nouveau titulaire d'Environnement Canada n'avait présenté aux Communes aucun projet de loi novateur.

Le discours du Trône d'octobre 2004 devait, au contraire, ajouter aux inquiétudes des fonctionnaires d'Environnement Canada et des écologistes.

Tout en affirmant que le Canada gardait le cap sur Kyoto, le discours du Trône précisait dans le langage actuel de Stephen Harper que le Canada miserait sur «une stratégie qui donnera des résultats de longue durée». Plusieurs y ont vu le signe que Kyoto indiquait la direction mais que le programme n'était plus celui du traité. Les faits devaient le confirmer.

En février 2005, le Globe and Mail divulguait une analyse des hauts fonctionnaires fédéraux qui affirmait clairement que «l'approche volontaire et les incitations financières ne sont pas suffisantes pour provoquer un changement satisfaisant». On évoquait alors l'idée d'imposer aux grands émetteurs de GES un fardeau de réductions de leurs émissions de 73 millions de tonnes ou mégatonnes (Mt), alors que ces industries sont responsables, en réalité, de la moitié des 270 Mt que le Canada doit rayer de son bilan.

Le ministre Dion fixait au même moment comme objectif aux constructeurs automobiles de réduire les émissions de leur parc de 25 % d'ici 2010.

Un plan national controversé

Son plan national divulgué quelques semaines plus tard démontrait l'incapacité du ministre Dion de convaincre son gouvernement d'appliquer le principe du pollueur-payeur. Il a dû aussi plier devant l'industrie automobile et se contenter d'un plan de réduction volontaire, et cela, pour 5 Mt sur un plan de réduction de 270 Mt, alors que ce secteur contribue pour environ le quart des émissions canadiennes.

Quant aux grands émetteurs, le ministre leur a imposé tout au plus une réduction obligatoire de 36 Mt sur 270 Mt, soit 13 % de l'effort, alors qu'ils sont responsables de 50 % du problème. Aucune mesure particulière n'a alors été imposée à l'industrie des sables bitumineux, responsable du tiers de la hausse des émissions canadiennes. À ce moment, le bilan canadien des GES dépasse de 24 % la barre de 1990, alors que le pays doit cibler 6 % en deçà.

Tout le reste, soit 87 % des 234 Mt, sera englobé dans la politique de réductions volontaires du ministre Dion, dont fonctionnaires et écologistes avaient démontré son inefficacité chronique.

La commissaire à l'environnement, Johanne Gélinas, dira la même chose du plan Dion cet automne et des principes volontaristes de son plan national, en soulignant encore plus précisément la faiblesse des mesures adoptées à l'endroit des producteurs pétroliers et de gaz ainsi qu'envers le secteur des transports, les trois principaux responsables du mauvais bilan canadien.

La conférence de Montréal

Quelques écologistes vont oser briser le concert de louanges qui s'élèvera pendant la conférence internationale de Montréal sur les changements climatiques à l'endroit de son président, le ministre Dion. Ces esprits critiques diront que la conférence a constitué un «écran de fumée commode» pour masquer les faiblesses du plan canadien. La priorité des grands groupes écologistes consistait à ne pas affaiblir la crédibilité de Stéphane Dion pour ne pas nuire à son rôle de médiateur et à ses chances d'entraîner les États-Unis dans le processus de Kyoto.

L'Europe s'est abstenue, elle aussi, d'égratigner le pays hôte, même si elle voyait très clairement la faiblesse de ce plan qui se proposait d'investir 10 milliards de dollars des fonds publics pour atteindre les réductions promises à la place des agents économiques, en finançant leurs réductions au lieu de «décarboniser» l'économie canadienne en l'intégrant au marché international des crédits d'émission avec des plafonds réglementaires pour chaque secteur. On se demandait même si Ottawa avait le droit, en vertu des règles de l'OMC, d'absorber tout coût supérieur à 15 $ dans le cas des maigres 36 Mt de réductions imposées aux grands émetteurs.

Ceux qui ont commencé, durant la récente course au leadership libéral, à ériger une statue verte à Stéphane Dion ont vite oublié qu'il a empêché le Québec d'obtenir 328 millions de dollars pour financer le seul plan de réduction de GES qui impose une taxe verte aux émetteurs. Le ministre Dion avait refusé, en pleine conférence de Montréal, de signer cette entente parce que Québec voulait obtenir un minimum de liberté dans le choix des projets environnementaux relevant de sa compétence. En fin de négociation, Québec avait même accepté qu'Ottawa exerce un droit de veto sur ses choix et de les financer à parts égales. Stéphane Dion voulait pouvoir choisir les projets dans un comité conjoint, un reflet d'une vision pas très décentralisée du fédéralisme.

Thomas Mulcair, qui a bataillé ferme mais en vain pour obtenir les 328 millions de son homologue fédéral, avait prédit publiquement, et sur la foi des analyses de ses services, que le plan fédéral «ne permettrait pas au Canada de réduire ses émissions de GES de 270 Mt» entre 2008 et 2012. Et c'est lui qui a perdu sa limousine!

Leader vert ou habile?

C'est finalement ce qu'a reconnu en entrevue au Devoir Stéphane Dion pendant la course à la chefferie en déclarant que, dans la meilleure des hypothèses, le Canada arrivera à son objectif de Kyoto en 2012, mais pas pour l'ensemble de la période 2008-2012. À cause des conservateurs évidemment.

Une comparaison réalisée par Le Devoir entre les programmes des trois aspirants à la chefferie libérale a démontré que Stéphane Dion avait toujours l'intention de refiler l'essentiel de la facture des changements climatiques aux contribuables, alors que Bob Rae et Michael Ignatieff voulaient confier la décarbonisation de l'économie aux lois du marché. Si Dion et Ignatieff s'engageaient résolument sur le sentier de l'écofiscalité, seul Ignatieff osait dire que chaque secteur industriel devrait faire un effort proportionnel à sa contribution au bilan canadien des émissions. Par «équité» entre les acteurs économiques.

Dion a réussi malgré tout à imposer l'image du candidat le plus vert de la course. C'est d'autant plus étonnant qu'il y est arrivé à peine deux mois après que la commissaire à l'environnement — qui est aussi une vérificatrice générale adjointe — eut établi, dans un rapport officiel, que les libéraux avaient omis de mettre en place un système de suivi des milliards fédéraux dépensés dans les changements climatiques.

Johanne Gélinas devait même déclarer, au moment de déposer son rapport, que les programmes fédéraux mis en place jusque-là, ce qui inclut le plan Dion, «permettraient à peine de réduire la croissance des émissions, et certainement pas de les diminuer sous le niveau de 1990, pour attendre les objectifs de Kyoto». Elle attribuait cet échec prévisible à la faiblesses des politiques à l'endroit des trois plus importants secteurs, soit le pétrole, le gaz et les grandes industries, ainsi qu'à la philosophie volontariste adoptée jusque-là, ce qui englobe le plan national.

On est en droit de se surprendre, dans ce contexte, qu'autant de journalistes et d'écologistes aient fait de Stéphane Dion un ministre vert confirmé, et même un éventuel premier ministre écologiste, alors qu'aucun indice ne laisse croire jusqu'ici qu'il a la capacité de dompter les industries pétrolière et automobile, qui ont fait déraper le Canada. Et cela, dans le respect des compétences des provinces.

La chef du Parti vert, Elisabeth May, a déclaré avant-hier que Stéphane Dion était à des «années lumière» devant Stephen Harper et qu'elle accepterait de travailler avec un premier ministre qui reconnaît les fondements scientifiques des changements climatiques. C'est présentement la «ligne» politique du mouvement environnemental en général, qui préfère miser sur quiconque peut offrir mieux que le démantèlement du peu de programmes et de mesures en place, fussent-elles faibles.

Un leader écologiste québécois nous confiait, il y a deux jours, que rien ne garantit que Stéphane Dion pourra dompter le tigre qu'est l'industrie pétrolière. Notre rôle, comme écologistes, disait-il en substance, est de profiter de la conjoncture politique actuelle — c'est quand même la première fois que l'environnement occupe une telle place dans le débat politique — pour décrocher un plan national qui s'attaque aux pétrolières, aux grands producteurs d'énergie et aux transports. «Certes, les planètes sont mieux alignées que jamais avec Dion dans le décor, mais le travail politique reste à faire», car la raison d'État risque fort de reprendre vite le dessus. Et il aurait pu ajouter que, si on peut ériger des statues par stratégie politique, on peut aussi les déboulonner. Le risque, c'est d'arriver à le faire une fois que le ciment a pris...