Les deux votes qui ont changé l'histoire

Stéphane Dion reçevait l’appui du candidat Gerard Kennedy (à droite) après le deuxième tour de scrutin, samedi soir, au Palais des congrès.
Photo: Agence Reuters Stéphane Dion reçevait l’appui du candidat Gerard Kennedy (à droite) après le deuxième tour de scrutin, samedi soir, au Palais des congrès.

En définitive, ce ne sont que deux misérables votes qui auront propulsé Stéphane Dion à la tête du Parti libéral du Canada. Si deux délégués acquis à Stéphane Dion avaient retourné leur veste à la dernière minute vendredi soir, c'est Gerard Kennedy qui aurait ravi la troisième place au premier tour. Et Stéphane Dion ne serait peut-être pas chef du PLC aujourd'hui.

L'ex-ministre ontarien de l'Éducation, Gerard Kennedy, a été le véritable «kingmaker» de cette course, celui qui a procuré la victoire à Stéphane Dion en lui donnant un appui sans équivoque après le deuxième tour. Et ses délégués ont suivi leur candidat dans une proportion écrasante, faisant passer Dion de la troisième à la première place lors du troisième et avant-dernier tour.

Ce ralliement n'était pas un hasard. Les deux hommes avaient scellé une alliance solide qui stipulait que celui qui prenait le quatrième rang à l'issue du deuxième tour se rallierait à l'autre. L'entente avait été évoquée entre les deux aspirants plusieurs jours avant le congrès, mais rien n'avait été ficelé. Mercredi soir, Gerard Kennedy devait se rendre à la résidence de Stéphane Dion pour discuter des possibilités, mais la guerre de tranchées qui battait son plein sur le plancher du Palais des congrès a empêché les deux hommes de se rendre dans l'arrondissement Saint-Laurent, à 25 minutes du Vieux-Montréal. Ils se sont donc rencontrés dans une petite salle du Palais des congrès.

Les deux hommes conviennent alors de se revoir pour parachever le tout. À ce moment, tous s'attendent à voir Kennedy terminer troisième au premier tour, donc devant Dion. C'est avec ce futur résultat en tête que les deux hommes se rencontrent vendredi soir, très tard. Ils se serrent alors la main. C'est fait. «On avait bien planifié notre coup. On savait qu'on avait de bonnes chances de passer devant Kennedy au deuxième tour», explique au Devoir un organisateur de Stéphane Dion.

Puis les résultats du premier tour tombent vers 0 h 25, dans la nuit de vendredi à samedi. À la surprise générale, Dion est troisième, dépassant Kennedy par deux voix. Dion obtient 17,8 % des suffrages, contre 17,7 % pour Kennedy. «Ça, ç'a été une surprise. Et ça nous a donné un bon boost», explique un stratège du camp Dion.

Ce ne sont que deux petites voix, mais elles procurent l'élan qu'il faut. La dernière de la course, Martha Hall Findlay, se rallie alors à Dion. Elle n'apporte que 130 votes, mais son geste est hautement symbolique. Seule femme de la course, cette inconnue qui a réussi à faire parler d'elle et de l'autobus rouge qu'elle a conduit aux quatre coins du pays récolte, à défaut d'appuis solides, l'estime des délégués.

Le tour suivant, samedi matin, il ne reste plus que cinq candidats en lice: Michael Ignatieff, Bob Rae, Stéphane Dion et Gerard Kennedy, ainsi que l'ex-joueur de hockey Ken Dryden. Joe Volpe avait annoncé son désistement la veille, et Scott Brison s'est rangé derrière Bob Rae.

L'élan de Dion
Déjà, Dion a de l'élan. Les délégués vont voter avec un seul sujet de conversation à la bouche: le résultat de Dion au premier tour et le ralliement de Martha Hall Findlay. Ce geste de la candidate a été décidé seulement samedi matin. Stéphane Dion et elle se sont parlé vers 7 h 30. Jeudi soir, elle avait plutôt discuté d'un ralliement possible avec Michael Ignatieff. Le résultat plus faible que prévu de ce dernier au premier tour et le troisième rang surprise de Dion ont probablement fait pencher la balance vers le Québécois. Les résultats du deuxième tour sont alors dévoilés samedi vers midi: Dion a creusé l'écart entre lui et Kennedy à 90 voix.

Gerard Kennedy aurait pu alors choisir de rester encore un tour dans la course. Mais à la surprise générale, il décide de rejoindre immédiatement Stéphane Dion, comme convenu dans leur pacte.

Ce fut le tournant décisif de cette course. La preuve de la «maturité» de M. Kennedy, croit une de ses organisatrices au Québec, Louise Fleishmann. «Il se serait fait éliminer le tour suivant de toute façon.» Le clan Kennedy ne voulait absolument pas qu'un candidat remporte la victoire: Bob Rae.

Le camp de Gerard Kennedy juge qu'il incarne une vieille génération de politiciens n'ayant rien proposé de concret dans cette course. En voyant M. Dryden s'y rallier, Gerard Kennedy a craint qu'il ne se crée un effet d'entraînement en sa faveur.

Le député Bernard Patry, qui présidait la campagne québécoise de M. Kennedy, ajoute qu'il fallait «créer un effet de surprise» pour contrecarrer l'image de candidat de second ordre et donner un coup de fouet au candidat Dion. Selon M. Patry, «les deux voix d'avance de Dion lui ont mis le vent dans les voiles» et ont permis clairement aux délégués de choisir Dion plutôt que Kennedy au douzième tour.

Kennedy remplit son contrat
La force du ralliement de M. Kennedy découle de ce qu'il a pu livrer la quasi-totalité de ses délégués à Stéphane Dion. Lors du troisième tour, dévoilé vers 14 h 40 samedi, Dion se hissait premier avec 1782 voix (37 %), soit à peine 100 votes de moins que le total combiné de ses votes et de ceux de M. Kennedy le tour précédent.

Dans le camp Rae, d'ailleurs, on admet que le geste de Kennedy a totalement surpris. «On ne l'a tellement pas vu venir, raconte un organisateur québécois. Encore ce matin [samedi], à la rencontre de préparation, notre mot d'ordre, c'était chacun d'aller recruter des délégués du camp Dion. Gerard Kennedy n'était pas sur notre écran-radar.» Cette même personne ajoute: «On pensait que 30 % des délégués de Kennedy viendraient à nous. On n'en a même pas eu 5 %!»

Bob Rae aura négligé de se faire des amis dans cette course. Confiant dans sa position de meneur, il entrait en discussion avec les autres camps sur la prémisse que ce serait eux, et non lui, qui devraient se rallier. «Alors, ça n'allait jamais très loin», explique quelqu'un dans le camp Dion.

Hélène Scherrer, une militante pro-Ignatieff du Québec, s'est dite surprise de la rapidité du ralliement. «Moi, j'étais dans la salle de vote [quand c'est arrivé] et, dans la salle de vote, les échanges se sont faits tout de suite, le rouge [couleur de Kennedy] vers le vert [couleur de Dion]. Mon premier réflexe a été de dire: mon Dieu, que c'est vert ici!»

Les articles promotionnels vert lime de Stéphane Dion sont apparus pour la première fois de toute la campagne samedi matin, permettant au candidat de capter l'attention et de donner l'impression que ses appuis avaient augmenté. Bernard Patry reconnaît que c'est un «véritable coup de génie» de marketing politique.

«J'ai eu l'impression que ça avait fusionné automatiquement, continue Mme Scherrer. Je ne sais pas pourquoi, parce que j'avais toujours eu l'impression que les délégués de M. Kennedy, certains du moins, viendraient vers nous.»

Mais les militants de Kennedy étaient fidèles à leur chef. «Ce sont des gens qui étaient avec lui dès 1996 [lors de sa tentative ratée de devenir chef du Parti libéral de l'Ontario]», explique Bernard Patry. Au terme du troisième tour, donc, Bob Rae arrive troisième et dernier, avec 28,5 % des voix. Il se retire sans se rallier. Les deux tiers de ses militants sont allés chez Stéphane Dion.

Michael Ignatieff, pourtant premier tout au long de la course, n'a jamais réussi à augmenter suffisamment ses appuis. Au premier tour, il avait obtenu 29,3 % des voix, soit exactement la proportion de délégués qu'il avait fait élire lors du super week-end deux mois plus tôt. La montée a été trop lente pour résister à la vague Dion... amorcée par deux délégués inconnus qui ont fait la différence.

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