Le Bloc fait volte-face

Ottawa — Dans un revirement de situation inattendu, le Bloc québécois a décidé de faire fi des critiques et d'appuyer la motion de Stephen Harper reconnaissant la nation québécoise «au sein d'un Canada uni». Gilles Duceppe invite maintenant les fédéralistes à donner un sens à cette déclaration unanime de la Chambre des communes en s'engageant à accorder davantage de pouvoirs au Québec.

Depuis deux jours, le Bloc québécois était qualifié un peu partout dans les médias d'«arroseur arrosé»: voulant coincer les fédéralistes avec sa motion sur la nation québécoise, il s'était lui-même pris au piège.

Le chef Gilles Duceppe a décidé de sortir un lapin de son chapeau hier en annonçant que «pour les intérêts supérieurs du Québec», il se ralliait à l'ensemble des députés fédéraux et donnait son aval à la motion conservatrice qu'il avait tant dénoncée à peine deux jours plus tôt.

«L'important, c'est que la nation est désormais reconnue et que c'est sur cette base que nous allons demander des comptes au gouvernement, parce que ça doit signifier quelque chose», a déclaré M. Duceppe à sa sortie de la Chambre des communes. Citant les requêtes répétées du Québec pour se faire entendre lors de forums internationaux, par exemple à la dernière conférence sur les changements climatiques à Nairobi, M. Duceppe a annoncé qu'il «va se baser sur ça pour faire avancer ces demandes de l'Assemblée nationale».

Dans son discours, le chef bloquiste a parlé de la nécessité de «passer à l'étape suivante. En effet, les nations ont des droits». Au nombre de ces droits, il a cité celui de déterminer son statut politique «en toute liberté et sans ingérence extérieure».

Le premier ministre Stephen Harper, qui n'a pas assisté au débat sur sa propre motion à la Chambre des communes, a profité d'une annonce à Montréal pour rappeler que cette motion n'a aucune conséquence juridique et constitue «un geste de réconciliation».

«Si cela ne signifie rien, a rétorqué M. Duceppe, eh bien, c'est un plus pour le Québec, et nous serons plus forts pour devenir un pays.» Cette référence au pays est d'ailleurs revenue plusieurs fois dans le discours du chef bloquiste. Selon lui, cela fait du Canada «le premier pays à reconnaître les Québécois formellement», et cela facilitera la reconnaissance internationale d'un Québec souverain advenant un OUI. «C'est une arme de plus», a-t-il conclu.

Libéraux et conservateurs se sont dépêchés de traiter le Bloc québécois de vire-capot. L'attaché de presse du premier ministre, Dimitri Soudas, a même fait parvenir un courriel aux journalistes intitulé «Trois positions en trois jours». «Y en aura-t-il une quatrième demain?», écrit-il.

Inébranlable, M. Duceppe a même présenté son revirement comme ayant été planifié depuis le début pour mieux coincer les fédéralistes. «Stratégiquement, je pense que c'était bien important de faire en sorte qu'il y ait la plus grande unité parmi tous les partis fédéralistes, et maintenant qu'elle est faite, tant mieux», a-t-il dit. «On les a laissés dire. Le ciment a pris.»

M. Duceppe croit encore que la motion conservatrice comporte une dimension trop partisane en faisant référence à l'unité du Canada, mais il fait le pari qu'en bout de piste, les Québécois et les Canadiens retiendront seulement que la nation québécoise a été reconnue. Point à la ligne.

Le chef souverainiste comprend que les fédéralistes à la Chambre des communes interprètent la référence au «Canada uni» de la motion comme une option qu'on soutient en appuyant cette motion, mais lui-même dit n'y voir rien de plus que l'affirmation d'un état de fait. Et de toute façon, croit-il, «il faut distinguer le principal du secondaire».

Un baiser de la mort?

Comment cet appui bloquiste sera-t-il interprété dans le reste du Canada? Cela reste à voir. Il suffit de se rappeler que la récente lettre ouverte de Bernard Landry félicitant les libéraux fédéraux d'avoir présenté à leur congrès une motion sur ce même sujet avait convaincu plusieurs membres du PLC que leur parti errait, la logique voulant que le bonheur d'un souverainiste doive toujours inquiéter les fédéralistes. C'est avec cette même logique en tête cette semaine que plusieurs commentateurs ont évoqué le mécontentement de M. Duceppe pour saluer la tactique de Stephen Harper.

M. Harper a dit comprendre les inquiétudes de certains. «Je comprends qu'il y a des personnes qui auront des difficultés avec cette idée. Mais c'est pour l'unité nationale. C'est important de changer cette impression selon laquelle le reste du Canada rejette la nature des Québécois.»

L'appui de M. Duceppe est-il un baiser de la mort? «Si je peux avoir l'appui du Bloc, je suis heureux», a répondu le premier ministre. Ses ministres québécois restés à Ottawa y trouvaient aussi matière à se réjouir. Selon Lawrence Cannon, le lieutenant politique pour le Québec, le Bloc québécois prend enfin acte, en appuyant la référence au «Canada uni», du résultat du référendum de 1995. «C'est la première fois qu'une formation politique souverainiste admet clairement le verdict [...]. Ça signifie aussi qu'on pourrait se poser la question dans ces conditions-là: si le Bloc appuie cette chose-là, que fait-il encore Ottawa?»

Même son de cloche de la part du ministre du Travail, Jean-Pierre Blackburn. «Aujourd'hui, tout à coup, ils admettent qu'effectivement, les Québécois veulent être reconnus comme nation et veulent demeurer dans ce pays.» M. Blackburn se réjouit du vote unanime qui scellera donc le sort de la motion de Stephen Harper, lundi soir. «Nous sommes une des deux nations qui ont fondé ce pays.»

Pendant ce temps, à travers le Canada, les critiques s'accumulaient. Après la tiédeur des premiers ministres de l'Ontario, de la Saskatchewan et du Nouveau-Brunswick, le chef de l'Assemblée des Premières Nations, Phil Fontaine, a exprimé hier sa frustration d'être exclu du débat.

«Personne ne nous a appelés. Personne ne nous a avertis que cela s'en venait. Personne n'a demandé notre avis ou notre point de vue. Ça sent le Lac-Meech, lorsque nous n'étions pas une considération», a-t-il déclaré à la Presse canadienne hier. M. Fontaine se désolait que la Chambre des communes appuie la reconnaissance de la nation québécoise alors que, sur la scène internationale, le Canada s'oppose à l'adoption d'une déclaration des droits des peuples autochtones. «Nous ne pouvons pas comprendre cette contradiction.»

Avec la Presse canadienne