Le Québec reconnu comme nation - Une motion sans conséquence, avoue Ottawa

Gilles Duceppe
Photo: Gilles Duceppe

Ottawa — Le débat sur la reconnaissance de la nation québécoise a continué de faire rage hier à la Chambre des communes, mais sa portée a été substantiellement réduite quand le gouvernement a fait savoir qu'à ses yeux, une telle reconnaissance n'avait aucune «conséquence juridique». Cela n'a pas empêché les critiques de commencer à se manifester dans le reste du pays ni le chef du PQ André Boisclair de saluer le «progrès» accompli.

L'aveu candide est venu de la bouche du lieutenant politique de Stephen Harper au Québec, le ministre des Transports Lawrence Cannon, dépêché comme porte-parole de son gouvernement sur cette question. «Il n'y a pas de conséquence juridique à cette reconnaissance-là», a-t-il lancé aux journalistes. «On n'en est pas à une demande constitutionnelle. Est-ce que quelqu'un a vu une demande constitutionnelle dans les parages? Non. On n'en a pas vu. Était-ce l'intention d'en avoir? Non.»

À Québec, le chef du Parti québécois, André Boisclair, a déploré pour cette même raison que la reconnaissance de la nation québécoise ne soit pas suivie d'un amendement constitutionnel. «Il y a derrière le mot "nation" un puissant symbole», a-t-il quand même reconnu. Le chef péquiste a rappelé que la motion affirmant que le Québec est une société distincte, adoptée en 1995 par la Chambre des communes, n'avait eu aucun effet sur les jugements de la Cour suprême dans des causes concernant le Québec, notamment le renvoi sur la sécession en 1998 et, plus récemment, celui sur les congés parentaux.

Guerre de motions
Une guerre de motions s'est engagée à la Chambre des communes. En réponse à celle du Bloc québécois voulant que les Québécois forment une nation, le premier ministre Stephen Harper a dévoilé mercredi une motion de son cru stipulant que cette nation existe «au sein d'un Canada uni». Hier, le Bloc est revenu à la charge, ajoutant à sa déclaration initiale que cette nation se trouve «actuellement au sein du Canada». Rien n'y a fait. Le Bloc reste isolé tandis que libéraux et conservateurs voteront contre son initiative, même amendée.

Selon M. Cannon, «les Québécois et les Canadiens en ont littéralement marre» de ces «chamailleries» qui durent depuis plus de 40 ans. M. Cannon confirme ainsi ce que d'autres de ses collègues chuchotent dans les corridors. La nation québécoise, «ça ne veut rien dire», a confié une de ces personnes au Devoir. Loin des caméras, des conservateurs québécois ont reconnu qu'ils avaient dû faire preuve de persuasion pour convaincre certains de leurs collègues de l'Ouest de se rallier à la stratégie de M. Harper. Ces députés se faisaient très discrets hier.

La très grande majorité des libéraux se sont pour leur part dits d'accord pour appuyer la résolution conservatrice faisant mention du «Canada uni». «Notre caucus est extrêmement uni», a déclaré le chef intérimaire Bill Graham. En effet, seulement quelques députés ont exprimé des réserves et un seul sénateur s'en est pris vertement à ses collègues. Hedy Fry (aspirante pendant quelque temps à la chefferie) et Francis Scarpaleggia (qui représente une circonscription montréalaise) veulent avoir plus de temps avant de se faire une idée. Le député Jim Karygiannis, un abonné à la dissidence, votera contre. «Qu'est-ce qu'une nation? Sommes-nous une nation de nations? À mon avis, une nation, c'est un pays, et mon pays, c'est le Canada.»

Le sénateur libéral Serge Joyal a reproché à ses collègues, en particulier ceux aspirant au titre de leader, de faire les girouettes en appuyant aujourd'hui ce qu'ils rejetaient il y a à peine une semaine. «Moi, je maintiens mes convictions. Ce n'est pas parce qu'il y a une vague que, tout d'un coup, tout le monde doit plier la tête», a-t-il dit. Selon M. Joyal, le mot «nation» est un «concept de discorde qui ouvre la porte à toutes sortes d'incertitudes futures».

Le débat sur la motion bloquiste d'hier a été l'occasion pour les libéraux et les conservateurs de se moquer de leur ennemi souverainiste commun qui, selon eux, s'est lui-même piégé. Gilles Duceppe a pour sa part mis Stephen Harper au défi de voter en faveur de sa motion modifiée mentionnant le Canada.

«S'il s'y refuse, tous comprendront que pour le premier ministre, les Québécois forment une nation soumise au Canada. Tous comprendront que ce qui l'intéresse vraiment, c'est la joute partisane. Puisqu'il ne vote pas en faveur de cette motion [...], c'est que, pour lui, la nation québécoise n'est pas libre de décider de son avenir. Si c'est le cas, la déclaration du premier ministre hier [mercredi] n'était que des mots creux.»

Le débat sur la motion conservatrice aura lieu aujourd'hui. Les deux votes se dérouleront lundi soir.

Des critiques au pays
Si, dans le microcosme de la colline parlementaire, à peu près tout le monde salue la parade de Stephen Harper, celle-ci ne fait pas que des heureux à l'extérieur de la capitale. Ainsi, en Saskatchewan, le premier ministre Lorne Calvert a déploré ce qu'il considère être une perte de temps. «Ce n'est rien d'autre que de la politique pure», a déclaré M. Calvert. «Je crois en la présence du Québec au sein du Canada», a-t-il dit, ne prononçant jamais le mot «nation». Son homologue du Nouveau-Brunswick n'est pas à l'aise lui non plus avec ce mot. Le libéral Shawn Graham préfère l'expression «caractère unique» pour décrire le Québec.

Quant aux commentateurs, plusieurs s'en sont pris au gouvernement Harper pour s'être aventuré sur cette pente qu'ils jugent glissante.

Ainsi, le Toronto Star, dont le tirage est le plus élevé parmi tous les quotidiens au Canada, a parlé d'une «ruse qui sème la discorde». «Loin de calmer un débat explosif, [...] l'intervention de M. Harper l'alimente. Et il a agi de façon arrogante sans même avoir consulté le public au préalable», écrit le quotidien. «En tant que leader d'un gouvernement conservateur minoritaire qui n'a pas le mandat d'alimenter le débat constitutionnel, Harper aurait été plus prudent en déclarant simplement que la motion du Bloc québécois était malicieuse et en invitant tous les députés fédéralistes à voter contre.»

The Gazette estime que l'unité du pays pourrait être «affaiblie» à cause du «pari» de Stephen Harper si Gilles Duceppe réussit à retourner cet épisode en «humiliation». Le très conservateur chroniqueur Andrew Coyne, du National Post, a dit déplorer la «belgicisation» du Canada. «Ce pays a perdu le goût de vivre.»

Seul le Globe and Mail était prêt à reconnaître que le contexte avait forcé M. Harper à agir comme il l'a fait. «En toute autre circonstance, évoquer le mot "nation" aurait été une idée terrible», écrit le quotidien torontois. «Mais M. Harper a atténué les dommages en retirant la plupart du mordant à ce mot.»

Un sondage Léger Marketing dévoilé il y a deux semaines tendait à démontrer que si 78 % des francophones du Canada reconnaissent que le Québec forme une nation, seulement 38 % de leurs compatriotes anglophones pensent de même.

Le Devoir
Avec la collaboration de Robert Dutrisac et de la Presse canadienne