Ottawa reconnaît la nation québécoise

Ottawa — En voulant neutraliser le Bloc québécois, le premier ministre Stephen Harper a offert une bouée de sauvetage inespérée aux libéraux hier en proposant une motion de son cru en ce qui a trait à la reconnaissance de la nation québécoise. Le Parti libéral, dont les prétendants à la chefferie tentaient en matinée hier de trouver une issue de secours à ce débat déchirant, se retrouve donc avec soulagement à partager le feu des projecteurs.

On posait la question à tous les députés hier, et en particulier aux députés fédéralistes québécois: voteront-ils pour ou contre la motion bloquiste déclarant que les Québécois forment une nation? Plusieurs élus conservateurs tentaient d'esquiver cette délicate question quand Stephen Harper est arrivé à la rescousse de ses députés et, par la bande, de ses adversaires libéraux.

Les conservateurs demanderont à la Chambre des communes de reconnaître que le Québec forme une nation «au sein d'un Canada uni», ce dernier passage étant un ajout comparativement à la motion bloquiste. «La vraie question est simple, a lancé M. Harper en Chambre: est-ce que les Québécois forment une nation au sein d'un Canada uni? La réponse est oui. Les Québécois forment-ils une nation indépendante du Canada? La réponse est non, et elle sera toujours non. Tout au long de leur histoire, les Québécois ont toujours reconnu les prophètes de malheur et les véritables guides de leur destin.»

Cette reconnaissance est assurée puisque les libéraux ont annoncé qu'ils l'appuieraient et rejetteraient la motion bloquiste. Le Bloc adoptera l'attitude inverse, déplorant que M. Harper assujettisse la reconnaissance de la nation québécoise au respect du cadre fédératif actuel. Le NPD, quant à lui, s'est placé un peu à l'écart en se disant disposé à appuyer les deux motions indistinctement.

À Québec, le premier ministre Jean Charest a salué cette ouverture du fédéral et invité Gilles Duceppe et ses troupes à revoir leur position. Selon lui, ce geste «très significatif» sera considéré, avec le recul, comme une étape fondamentale dans la consolidation de l'unité canadienne.

Sous haute tension

La colline parlementaire fédérale n'avait pas connu une telle tension depuis près d'un an. En matinée, les huit aspirants chefs libéraux avaient été convoqués par le chef intérimaire Bill Graham afin de concocter une sortie élégante du bourbier créé par la résolution de l'aile québécoise du parti, devant faire l'objet d'un débat et d'un vote au congrès à la chefferie la semaine prochaine, motion qui stipule que le PLC devrait chercher un moyen d'«officialiser» la reconnaissance de la nation québécoise.

La tension était palpable parce qu'à la sortie de cette rencontre matinale, on n'avait trouvé aucune solution, les aspirants chefs ayant plutôt convenu qu'il reviendrait aux militants présents au congrès de trancher cette question. Or le Bloc québécois, à l'occasion de sa journée d'opposition, les forçait quand même à s'exprimer à une semaine de leur congrès en exigeant que la Chambre des communes débatte puis vote sur la reconnaissance de la nation québécoise. Puis, la nouvelle est tombée vers midi: Stephen Harper ferait une déclaration en Chambre sur cette question.

«La tentative du chef bloquiste d'entraîner les Québécois de bonne foi à appuyer la séparation malgré eux rappelle les trappes à homards de son mentor, Jacques Parizeau. Les Québécois ne sont pas dupes devant ses tactiques maladroites», a déclaré M. Harper dans un discours ferme et sans détour.

Sémantique et rien d'autre

Certains libéraux québécois n'ont pas hésité à se dire soulagés. «Ah! ça vient nous enlever des épines aux pieds, c'est certain», a lancé le député Jean Lapierre. Le meneur de la course à la chefferie libérale, Michael Ignatieff, s'est lui aussi déclaré très content de la tournure des événements. Il s'est félicité de ce que son parti soit à l'origine d'un tel débat, qui trouve maintenant un dénouement heureux. Seul candidat à la chefferie à appuyer la résolution du PLC-Q, M. Ignatieff était attaqué de toute part à cause de cela. Dans l'entourage du premier ministre Harper, on raillait les libéraux. «Ça nous a pris 24 heures pour trouver une solution à un problème qu'ils traînaient depuis des mois!»

Stéphane Dion, le candidat à la chefferie qui s'opposait à la résolution du PLC-Q, s'est déclaré disposé à appuyer la motion conservatrice. «C'est très près du compromis que je faisais circuler depuis des semaines», a-t-il révélé. Le compromis qu'il tentait de faire accepter par les autres camps consistait à déclarer que les Québécois forment une nation «au sens sociologique du terme au sein du Canada». «J'inviterais maintenant tout le monde, et j'entends par là M. Ignatieff, à ne pas créer d'attentes autour de cela, ni d'inquiétudes, a lancé M. Dion au Devoir. C'est finalement un débat sémantique, un séminaire de science politique prolongé qu'on a eu, et ça ne donne rien d'autre.»

On ignore encore quand auront lieu le débat et le vote sur la motion conservatrice. Le Bloc refusera de lui accorder sa caution, y voyant une sorte de chantage fédéraliste. «Jamais je n'accepterai que la seule condition pour être une nation, c'est de faire en sorte de reconnaître que l'on doive rester dans le Canada. Nous sommes ce que nous sommes, point à la ligne», s'est enflammé Gilles Duceppe à l'occasion de sa réponse officielle à M. Harper en Chambre.

M. Duceppe n'en a pas moins été invité par Jean Charest à revoir sa position. Ainsi, ce qui était apparu au départ comme une habile stratégie bloquiste pour embêter les fédéralistes est peut-être en train de se retourner contre le Bloc en permettant aux fédéralistes de se rallier et à Jean Charest de quitter le camp de Gilles Duceppe pour celui, plus naturel, de Stephen Harper.

Pour Bill Graham, «c'est la détermination absolue avec laquelle on ne peut pas soutenir les efforts du Bloc visant à diviser notre pays» qui a guidé les libéraux. Jack Layton a indiqué que le NPD appuie le concept de nation «depuis longtemps parce que c'est une question de respect».

Pour M. Harper, il n'en reste pas moins qu'il s'agit d'un compromis de taille. Le 23 juin dernier, alors qu'il avait réuni son cabinet à Québec, il avait refusé de se prononcer sur la nation québécoise. Aujourd'hui, il explique son changement de cap ainsi: «Ma préférence est bien connue. Je ne crois pas qu'il revienne au Parlement fédéral [de définir ce qu'on entend par nation]. C'est à la législature du Québec de le faire, mais le Bloc québécois nous a demandé de le définir, et peut-être est-ce une bonne chose, car cela nous rappelle que tous les Canadiens ont leur mot à dire lorsque l'avenir du pays est en jeu.»