Une armée en Afghanistan ou aux Jeux de Vancouver ?

Ottawa — Qu'il le veuille ou non, le gouvernement canadien devra vraisemblablement retirer d'Afghanistan la vaste majorité de ses troupes en 2009. Ottawa évite de le dire haut et fort pour ne pas froisser ses alliés de l'OTAN, qui estiment avoir besoin d'au moins dix ans pour stabiliser ce pays ravagé par les talibans, mais les hauts fonctionnaires militaires ont déjà averti le ministre de la Défense qu'il serait impossible de maintenir le même niveau d'engagement après 2009. La raison? Les Jeux olympiques de 2010, qui se dérouleront à Vancouver.

C'est ce qu'on apprend en lisant une note interne préparée par les spécialistes militaires à l'intention du ministre de la Défense, Gordon O'Connor. Ce document, remis au ministre le printemps dernier et dont Le Devoir a obtenu copie, résume plusieurs défis auxquels l'armée canadienne devra faire face dans les années à venir.

«Planifier la sécurité exigée par les Jeux olympiques d'hiver de 2010 à Vancouver et y répondre est une activité prioritaire importante qui représente un engagement majeur pour les forces canadiennes et qui aura un impact significatif sur les activités du Canada en 2009 et 2010», peut-on lire dans la note interne rédigée en anglais. Les mots «high priority activity [activité prioritaire importante]» sont d'ailleurs en gras pour souligner leur importance au ministre.

Puis la note enchaîne en affirmant que «cet engagement qui vise à assurer la sécurité des Jeux pourrait également influer sur la capacité des forces armées à déployer un grand nombre de soldats à l'étranger». On prévient également le ministre que cette opération en sol canadien aura «un coût significatif», même si l'ampleur n'en est pas encore connue.

Cette note interne rédigée par les hauts fonctionnaires du ministère de la Défense vient confirmer l'analyse de tous les spécialistes militaires interrogés par Le Devoir dans les derniers jours: il est impossible d'assurer la sécurité des Jeux olympiques tout en maintenant intact notre engagement en Afghanistan. Il faudra faire un choix. Des sources gouvernementales ont également confirmé au Devoir que les stratèges militaires étaient déjà à pied d'oeuvre pour planifier les besoins nécessaires en vue d'assurer la sécurité des lieux de compétition, des visiteurs, des athlètes, de la frontière, etc., et que c'est déjà un «casse-tête» tellement les ressources militaires sont insuffisantes.

Une note interne et des informations qui n'étonnent pas Michel Drapeau, colonel à la retraite qui a servi pendant 34 ans dans les forces canadiennes et qui est aujourd'hui avocat pour la firme Barrick Poulsen. «Il n'y a aucune espèce de doute possible, dit-il. Il est impossible de protéger les Jeux olympiques de 2010 et de maintenir un engagement important ailleurs dans le monde, que ce soit en Afghanistan ou ailleurs. On est déjà pris à la gorge. Imaginez avec des Olympiques!»

Selon Michel Drapeau, le Canada devra commencer à revoir son engagement en Afghanistan bientôt, «car une grosse tâche comme les Olympiques, ça ne se planifie pas quelques semaines d'avance». Une opinion partagée par Rémi Landry, lieutenant-colonel à la retraite qui est maintenant expert militaire au sein du Groupe d'étude et de recherche sur la sécurité internationale de l'Université de Montréal. «Je suis certain qu'il y a déjà des gens qui planifient une diminution de notre contribution en Afghanistan, dit-il. Il faudra probablement passer de 2300 hommes à quelque chose comme 750, au maximum. Il est impossible de continuer une grande implication en Afghanistan tout en assurant la sécurité des Olympiques.» Selon lui, les conservateurs y ont pensé en allongeant la mission jusqu'en 2009 précisément. «La fin probablement est en 2009, et les Olympiques en 2010. Vous avez la réponse», soutient Rémi Landry.

De plus, si le Canada reçoit des menaces terroristes avant cet événement planétaire, ce n'est pas seulement notre capacité de déploiement à l'étranger qui serait concernée, mais notre capacité ici, au pays. «Un état d'alerte pourrait entraîner une pénurie de soldats. Nous avons des ressources extraordinairement limitées, il ne faut pas l'oublier», explique Charles-Philippe David, titulaire de la Chaire de recherche Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM.

La reconstruction de l'Afghanistan ne sera toutefois pas terminée en 2009, au moment où le Canada pourrait devoir signifier à ses alliés qu'il quitte en grande partie le pays. Il y a deux semaines, le colonel britannique Paul Farrar, responsable du Centre de formation militaire de Kaboul, a soutenu que l'armée afghane ne serait pas prête à assurer la sécurité du pays avant «au moins 10 ans». Selon le colonel Farrar, le progrès est «aussi mince qu'une feuille de papier».

Comment les pays de l'OTAN réagiraient-ils si le Canada devait se retirer ou jouer un rôle beaucoup plus effacé en Afghanistan en raison des olympiques de 2010? «Mal», tranche Charles-Philippe David. «Nous serons mal perçus et mal compris», dit-il. «On peut utiliser l'argument du manque de ressources pour justifier un retrait ou un changement important d'orientation, mais nos alliés de l'OTAN ne seront pas plus heureux. Habituellement, on ne mélange pas les affaires extérieures et les affaires intérieures.»

Le Canada sera donc confronté à des pressions de ses alliés pour rester dans le pays. Lors d'un court entretien avec Le Devoir, le ministre de la Défense, Gordon O'Connor, n'a pas voulu s'avancer. «Aucune décision n'est prise pour la période après 2009», dit-il.

Le ministre refuse toutefois de faire le lien entre la date choisie de 2009 pour réévaluer la mission afghane et les Jeux olympiques de Vancouver. «Pour moi, cet enjeu est différent», dit Gordon O'Connor. «Notre contribution à la sécurité des Jeux n'a pas encore été décidée, même si on pense qu'elle sera importante. [...] Tant qu'on ne sait pas l'ampleur de la tâche, c'est difficile de prévoir ce qui va arriver.»

Michel Drapeau a une bonne idée de l'effort qui sera exigé, lui qui était en fonction lors des Jeux olympiques de Montréal en 1976. «Nous étions 10 000 soldats affectés à la sécurité des Jeux. C'était après la tuerie des Jeux de Munich, et il fallait être prêts à tout. Le contexte mondial est aussi tendu aujourd'hui, sinon plus. 10 000 soldats en 2010, c'est un minimum», affirme-t-il. À cette époque, les forces canadiennes comptaient plus de 90 000 militaires. Aujourd'hui, 62 000 soldats composent l'armée canadienne, dont seulement 56 000 sont opérationnels. L'armée de terre, très engagée en Afghanistan, sera la plus sollicitée pour la sécurité des Jeux de Vancouver, d'où les difficultés.

D'ailleurs, les organisateurs des Jeux olympiques qui se sont déroulés depuis les attentats du 11 septembre 2001 n'ont rien ménagé côté sécurité. À Turin, pour les jeux d'hiver 2006, 15 000 soldats et policiers étaient en fonction. La sécurité a coûté 250 millions $US aux Italiens. Pour les jeux d'été d'Athènes, en 2004, la facture a grimpé à 1,4 milliard $US, alors que pas moins de 70 000 soldats et policiers montaient la garde.

À Vancouver, le budget initial pour la sécurité est fixé à 175 millions $CAN. Cette facture pourrait toutefois augmenter, puisque le coût du déploiement des soldats n'est pas inclus dans ce calcul. La GRC, qui a le rôle de coordination avec son Groupe intégré de sécurité (qui comprend aussi des militaires et le Service canadien de renseignement et de sécurité), entend déployer à elle seule 4000 à 5000 policiers à Vancouver.

«On n'a pas encore fait la demande militaire, on attend de voir le climat politique international. La planification continue», a expliqué au Devoir John Ward, porte-parole de la GRC en Colombie-Britannique. Il affirme que le Groupe intégré de sécurité a analysé les jeux de Turin et de Salt Lake City pour s'en inspirer et que rien ne semble indiquer une contribution moins importante des militaires lors des Jeux de 2010. Pas question de négliger la sécurité. «Nous ne ferons aucun compromis», dit-il.

Pour Dwan Black, la critique du NPD en matière de défense qui a obtenu cette note interne destinée au ministre, il faut immédiatement réorienter notre mission en Afghanistan vers une contribution humanitaire plus importante, puisque, de toute façon il faudra revoir nos plans à cause des Jeux de 2010. «On a une participation militaire trop importante quand on compare avec ce qu'on fait en développement dans le pays. La sécurité des gens au Canada pendant les Olympiques doit être notre priorité, alors pourquoi ne pas revoir immédiatement notre rôle là-bas?», dit-elle.