Revue de presse - D'une tourmente à l'autre

Peu importe où ils mettent les pieds, les conservateurs semblent incapables d'éviter la controverse. L'incertitude qui a entouré une possible rencontre entre le premier ministre Harper et le président chinois Hu Jintao a, comme la performance de la ministre de l'Environnement, Rona Ambrose, à la conférence des Nations unies sur les changements climatiques à Nairobi, provoqué une pluie de critiques.

Lawrence Martin, du Globe and Mail, pose un regard sur l'ensemble de la politique étrangère du gouvernement Harper et en vient à une conclusion cinglante. Les «harperites» souffrent d'une sérieuse ignorance quand il est question d'autre chose que de politique intérieure canadienne. «Le premier ministre est une recrue sur la scène internationale. Son ministre des Affaires étrangères est plus vert qu'un [terrain de golf]. Étrangement, même s'ils ont beaucoup de fonctionnaires spécialisés en affaires étrangères [...], ils n'y ont pas recours. C'est comme s'ils existaient à peine.» Les bonnes décisions sont un accident, écrit Martin. Les problèmes se multiplient, les politiques importantes sont improvisées ou précipitées sans raison. Selon Martin, Harper commence peut-être à réaliser, à la lumière de l'expérience de George W. Bush, les risques qu'il y a à approcher ces dossiers en «amateur» et en vase clos. «Il est de plus en plus évident que M. Harper, même s'il le souhaite, ne peut tout faire lui-même.»

Jeffrey Simpson, toujours du Globe, va plus loin. Il pense que le gouvernement Harper est carrément «le gouvernement le plus bizarre que le Canada ait connu depuis très longtemps». Capable de décisions fermes et judicieuses, comme celle touchant les fiducies de revenu, ce gouvernement semble incapable de faire autre chose que «des pas de côté ou aucun mouvement du tout» dans la plupart des dossiers. Ses plus importants projets de loi sont paralysés. Bien qu'il soit normal qu'un gouvernement minoritaire ait de la difficulté à imposer ses vues aux Communes, cela n'explique pas la maigreur du menu législatif conservateur, note Simpson. Le gouvernement avait raison, selon le journaliste, de reconnaître l'incapacité du Canada de respecter ses cibles en matière de changements climatiques et d'en blâmer les libéraux, mais sa réponse aurait dû être un plan énergique pour la deuxième phase. Il a plutôt choisi l'inaction. Simpson énumère d'autres cas semblables. À son avis, la centralisation jamais vue des pouvoirs entre les mains du premier ministre et de son bureau explique largement cette situation. L'«amicale dictature» de Jean Chrétien, du titre d'un livre de Simpson, a fait place à une dictature froide et obsédée par le contrôle, y compris du moindre communiqué. Cela donne «un gouvernement étrangement constipé qui cherche trop facilement la bagarre et qui a un ordre du jour étonnamment mince». Voilà, croit Simpson, qui explique que les libéraux, même sans chef, ont pris les devants dans le dernier sondage Decima.

Le noeud libéral

Les candidats au leadership libéral passent eux aussi sous la loupe. Don Martin, de la chaîne CanWest, pense que le temps est venu de prendre Bob Rae «très au sérieux». Malgré son terrible bilan comme premier ministre de l'Ontario, il a réussi à s'imposer comme un choix pragmatique pour le second tour. Politicien expérimenté et très au fait des enjeux de l'heure, Rae a l'allure d'un chef d'État. Par contre, prévient Martin, Rae reste vague sur beaucoup de positions. Andrew Coyne, du National Post, croit que rien n'est joué. Selon lui, Stéphane Dion a ce qu'il faut pour tenir tête à Harper: rigueur analytique, discipline, audace, détermination. Coyne est persuadé que Dion a autant de chances que n'importe qui de l'emporter. James Travers, du Star, pense exactement l'inverse. Les libéraux, écrit-il, sont à la recherche du leader qui a le plus de chances de défaire Stephen Harper et Dion n'est pas la réponse. «Pourquoi un parti essentiellement pragmatique jouerait-il son avenir immédiat avec un troisième leader consécutif du Québec, un homme qui n'est pas particulièrement populaire auprès des francophones désenchantés?» Rae, en revanche, «a méthodiquement exorcisé ses démons», mené une campagne sans bavures et établi sa crédibilité comme leader expérimenté, le seul à avoir mené un parti de l'opposition au pouvoir.

L'autre son de cloche

La reconnaissance de la nation québécoise, dans tout ça? Elle fait toujours jaser, généralement pas de façon favorable. Exception notable à la règle: Frances Russell, du Winnipeg Free Press. Selon elle, la place du Québec au sein de la fédération reste la question existentielle canadienne. À son avis, ce qui semble être un choix, rouvrir la «can» de vers ou tirer sur un fil qui pend, n'en est pas un. «La "can" de vers réserve des surprises désagréables. Tirer sur le fil défait tout le tricot.» Elle note que la majorité des Canadiens à l'extérieur du Québec, y compris parmi l'élite politique, préféreraient laisser le fil pendre plutôt que de rouvrir le dossier constitutionnel. «Rouvrir la question du Québec est périlleux, mais refuser de le faire l'est tout autant», écrit-elle. Russell rappelle le libellé exact de la résolution du PLC-Q et ne voit pas de problème. «Laisser le fil du Québec pendre, prétendre qu'il n'existe pas, assure la perpétuation de l'incertitude et de l'instabilité politique.» À son avis, il est plus inquiétant de voir Stephen Harper tâter le pouls des provinces en vue de limiter éventuellement le pouvoir fédéral de dépenser que de vouloir reconnaître «quatre siècles de réalité sociale et culturelle». Limiter le pouvoir de dépenser figurait dans l'accord du Lac-Meech et était tout aussi controversé à l'époque que la reconnaissance de la société distincte, rappelle Russell. Selon elle, «enchâsser pareille décentralisation dans la Constitution [...] représente la vraie menace pour la vie quotidienne et le bien-être des Canadiens».

mcornellier@ledevoir.com