Ambrose règle ses comptes

Sur la tribune onusienne à Nairobi, Rona Ambrose n’a pas fait hier la plus petite allusion aux efforts du Québec, dont on dit qu’ils sont les plus substantiels qu’une province canadienne ait mis en avant jusqu’à aujourd’hui.
Photo: Agence Reuters Sur la tribune onusienne à Nairobi, Rona Ambrose n’a pas fait hier la plus petite allusion aux efforts du Québec, dont on dit qu’ils sont les plus substantiels qu’une province canadienne ait mis en avant jusqu’à aujourd’hui.

Pendant que le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, invitait la communauté internationale à hisser les changements climatiques en tête de leurs priorités, au niveau des questions de sécurité, la ministre canadienne de l'Environnement, Rona Ambrose, a profité de ses cinq minutes sur la tribune onusienne de la conférence de Nairobi sur le climat pour se lancer dans une série d'attaques partisanes que plusieurs ont qualifiée de «très mauvais goût».

Elle a notamment accusé le précédent gouvernement libéral de n'avoir pas mis en place un plan à la hauteur de ses engagements en vertu du protocole de Kyoto, sans pour autant mentionner que c'est le gouvernement Harper qui a mis la hache dans les volets des différents programmes déjà fonctionnels et fait disparaître le budget de 10 milliards consacré au plan canadien de lutte contre les changements climatiques.

Lorsque les conservateurs sont arrivés au pouvoir en janvier dernier, a-t-elle dit, «nous nous sommes rendus compte que les mesures prises pour répondre aux changements climatiques par les précédents gouvernements canadiens étaient insuffisantes et inexplicables. Des années après avoir signé et ratifié le protocole de Kyoto, le Canada n'avait toujours pas mis en application un plan pour lutter contre les changements climatiques. Et le résultat, c'est que le Canada est à 35 % au-dessus de l'objectif de Kyoto» pour ses émissions de gaz à effet de serre.

«Certains, a-t-elle ajouté devant les 180 pays représentés par une centaine de ministres plénipotentiaires, se servent du protocole de Kyoto pour susciter la division dans notre pays, mais nous ne le permettrons pas.»

La ministre devait toutefois confirmer les pires craintes des écologistes, de l'opposition parlementaire canadienne et des gouvernements étrangers lorsqu'elle a réitéré que le Canada imposerait à ses entreprises des objectifs de réduction de long terme, lesquels seront annoncés en janvier et qui permettront au Canada de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 65 % par rapport à leur niveau de 2003, et cela, dans 45 ans. Le protocole de Kyoto exige plutôt de réduire le niveau actuel d'émissions de 26 % pour les ramener à 6 % sous la barre, non pas de 2003, mais de 1990.

D'autre part, la ministre Ambrose n'a pas fait la plus petite allusion aux efforts du Québec, dont on dit qu'ils sont les plus substantiels qu'une province canadienne ait mis en avant jusqu'à aujourd'hui. Ses propos partisans et ambigus ont été unanimement dénoncés par les groupes environnementaux canadiens.

Steven Guilbeault, de Greenpeace, a déclaré en leur nom, hier soir de Nairobi, que «jamais, en 15 ans de travail dans ce dossier, [il n'avait] vu des attaques aussi bassement partisanes proférées sur une tribune internationale de cette importance: le discours de la ministre Ambrose a provoqué une véritable gêne dans cette audience et nous, nous y avons vu non seulement des inexactitudes, mais des mensonges. Il y avait un plan de lutte contre les changements climatiques en place au Canada, qui avait l'appui massif de la population. Et, si on peut effectivement débattre de son efficacité globale, une chose est certaine, ce sont les décisions des conservateurs de mettre un frein à tout ce qui donnait des résultats qui compromettent maintenant l'atteinte de nos engagements, ce que la ministre essaie de masquer par ses attaques.»

La France mène le bal

Le Canada a aussi été la cible du président français Jacques Chirac, dont le discours, lu par sa ministre de l'Environnement, Nelly Olin, a attribué les difficultés de mise en oeuvre du protocole à «ceux qui l'ont ratifié et qui reviennent maintenant sur leur engagement ou qui n'en respectent pas les conditions». Plus tôt, le président français avait tiré à boulets rouges sur ces «grands pays industrialisés qui ont refusé d'entrer dans la logique de l'action collective et laissent croître leurs émissions de GES», une claire allusion aux États-Unis.

De son côté, le secrétaire général des Nations unies avait lui aussi ciblé les États-Unis en déplorant le «manque effarant de leadership» de la part des grands responsables du problème climatique: «J'aimerais, a-t-il dit, que les dirigeants de ce monde fassent preuve de courage.»

Quant au président français, il a réclamé dans son discours «l'établissement d'un régime multilatéral efficace et renforcé», plus ambitieux encore que la première phase de réductions convenue par les pays industrialisés, et qui devrait «mieux associer les pays émergents, dont les émissions croissent rapidement».

Quant aux États-Unis, ils ont accueilli vertement la proposition française d'imposer une taxe de carbone sur les biens provenant des pays non régis par le protocole de Kyoto ou qui n'en observent pas les dispositions pour avantager, sur le plan économique, leurs industries par une production énergétique dommageable au climat. «Nous ne croyons pas que ce type d'approche soit la plus constructive ou la plus efficace», a indiqué la sous-secrétaire d'État américaine, Paula Dobriansky. John Howard, le premier ministre de l'Australie — le seul autre pays industrialisé à bouder la communauté de Kyoto avec les États-Unis —, a qualifié la proposition française de simplement «stupide».

Mais la proposition mise en avant par le premier ministre français, Dominique de Villepin, mérite qu'on en fasse une «véritable étude», déclarait de son côté le commissaire à l'Environnement de l'Union européenne, Stravos Dimas.

Pour sa part, le président de la Confédération suisse, Moritz Leuenberger, également ministre de l'Environnement, a élargi le débat en préconisant la mise en place d'une «taxe mondiale sur le carbone» qui forcerait tous les utilisateurs de combustibles fossiles à assumer ainsi les frais de l'effacement des GES associés à leur utilisation. Cette taxe serait acquittée par tout individu ou entreprise et agirait, a-t-il dit, sur les causes du problème en forçant les grands émetteurs à réduire leur consommation tout en assurant une véritable équité à l'échelle internationale.

Mais l'Arabie Saoudite ne l'entend pas ainsi et s'est déclarée hostile à toute taxe ou incitation fiscale qui pousserait les consommateurs à réduire leur consommation de produits pétroliers. Pour le ministre saoudien du Pétrole, Ali ibn Ibrahim Naimi, ce ne serait pas une solution «viable» parce qu'elle constituerait un frein au développement économique.

Quant à la Chine, elle a redit clairement hier qu'elle est toujours prête à débattre des enjeux climatiques, mais dans une logique volontariste. Elle a cependant pressé les pays occidentaux à accroître leurs réductions de GES dans une deuxième phase d'engagements plus substantiels afin de neutraliser la hausse de la température du globe. Dialogue et coopération, mais sans cadre contraignant pour les pays émergents, a martelé son porte-parole, le ministre du Développement national, Jiang Weixin.