Nairobi: l'Occident ouvre son jeu

Les 36 pays industrialisés engagés dans un processus de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) ont franchi hier un pas important à la conférence de Nairobi sur le climat en acceptant le principe d'une deuxième phase de réductions, une décision prise pour débloquer le débat sur les efforts que les autres signataires du protocole de Kyoto devront faire après 2012 pour contribuer à la bataille du climat.

Il était cependant difficile de dire si le débat lancé hier par le premier ministre Dominique de Villepin, qui propose de taxer les biens provenant des pays «non-Kyoto» pour rétablir une concurrence économique plus saine à l'échelle internationale, a eu un effet sur les pourparlers de Nairobi. En effet, la proposition française, si elle était connue des pays européens, n'avait pas fait le tour hier du monde anglo-saxon et des pays en développement, ni même des grandes organisations écologistes internationales. Elle a cependant stimulé la réflexion des groupes francophones, dont certains rêvaient déjà d'une OMC refaite en fonction des règles de Kyoto.

Deux processus de discussions aux objectifs très différents ont été amorcés l'an dernier à la conférence de Montréal sur le climat et monopolisent les travaux à Nairobi.

Le premier processus, balisé par l'article 3.9 du protocole, prévoit que les 36 pays nommés dans l'annexe B de ce traité doivent amorcer cette année des discussions en vue d'élaborer un programme de réductions pour la période post 2012. Ces pays se sont entendus pour réduire de 5,2 % leurs émissions globales pendant la période 2008-12, ce qui laisse le débat ouvert sur la suite des événements.

Mais une autre clause du protocole, l'article 9, prévoit que les 166 pays engagés sous l'égide du protocole vont amorcer la renégociation de ses clauses pour les adapter à l'évolution du climat. C'est cette renégociation que plusieurs pays en développement craignent: le traité contient jusqu'ici des clauses qui les exemptent d'efforts particuliers au nom de la responsabilité historique des pays occidentaux, principaux auteurs du réchauffement climatique par les humains depuis le début de l'ère industrielle.

C'est aussi ce qui a conduit certains pays comme le Brésil à soutenir qu'il ne ferait aucun effort pour réduire davantage son utilisation de combustibles fossiles puisque le problème a été causé par les pays occidentaux. Mais ces derniers insistent, tout comme les écologistes, pour dire que les efforts des seuls pays occidentaux ne suffiront pas à enrayer le réchauffement de la planète, qui s'accélère, et qu'il faut inventer des formes de collaboration pour les impliquer et leur éviter d'être les principales victimes du mégaphénomène.

D'autres pays en voie de développement estiment qu'il leur est inutile de s'engager activement dans la bataille du climat si les États-Unis n'y prennent pas part parce que ce pays est responsable à lui seul de 25 % des émissions annuelles et de 33 % des émissions anthropiques historiques. Enfin, plusieurs pays pauvres hésitent à collaborer à la réduction de leurs émissions tant que les pays occidentaux n'auront pas atteint leurs objectifs de réduction, ce à quoi les occidentaux répondent que, s'il faut attendre 2012 pour amorcer ce débat, il sera probablement déjà trop tard.

De leur côté, les États-Unis ont une position encore plus radicale: ils refusent de se lier à des réductions de GES en termes absolus tant que les grands pays émergents comme l'Inde ou la Chine, dont les émissions vont dépasser les leurs dans quelques années, ne s'impliqueront pas dans des réductions eux aussi, de façon à équilibrer la concurrence économique entre les trois géants.

C'est dans ce contexte que les Occidentaux ont décidé d'une deuxième phase de réduction. Plusieurs des groupes environnementaux internationaux présents à Nairobi commençaient à craindre pour l'issue des pourparlers, qui sont entrés hier dans une phase cruciale alors que les ministres arrivaient hier aux tables de négociation.

Peu habitué à féliciter les négociateurs occidentaux, Steven Guilbeault de Greenpeace-Québec, déclarait néanmoins hier au Devoir «que les négociateurs, on doit l'admettre, ont évité l'effondrement des pourparlers critiques sur le renouvellement du protocole où on a assisté à un blocage complet sur le document de travail issu du groupe qui travaille cette question».

Pour le porte-parole de Greenpeace-Québec, qui suit ces pourparlers depuis l'adoption du protocole à Kyoto en 1997, «on n'a pas souvent vu dans des négociations internationales un pareil geste de bonne foi car, en diplomatie internationale, c'est plutôt donnant, donnant. Là, on doit dire que le geste posé hier pourrait avoir de grandes conséquences en ouvrant la porte à un dialogue avec les pays qui ne sont pas liés par les réductions de l'Annexe B».

En revanche, la décision prise hier par les pays occidentaux laisse plusieurs volets ouverts, notamment l'échéancier de négociation et les éventuels objectifs de réductions de la phase, sans oublier les «efforts» des pays émergents et des pays en développement.

Pour Steven Guilbeault, le débat lancé hier par la proposition du premier ministre français sur une éventuelle taxe de carbone sur les produits provenant des pays non-Kyoto «constitue une étape naturelle mais essentielle des enjeux du climat. Cela va certainement faire réfléchir le Canada et les États-Unis, notamment parce qu'il va devenir évident que les pays liés par Kyoto ne vont pas tolérer que leurs entreprises subissent une concurrence énergétique déloyale. Si on ajoute ça au fait que la non-adhésion à Kyoto fait perdre beaucoup d'argent à des entreprises incapables de profiter du nouveau marché du carbone, on commence à voir poindre une logique économique fondamentalement favorable aux règles de Kyoto.»

Enfin, à Nairobi, l'ONU révélait une étude démontrant que les grands extrêmes de température liés aux changements climatiques font doubler la facture à tous les 12 ans et que, d'ici trois ou quatre décennies, les pertes économiques et financières attribuables aux sécheresses, tempêtes, ouragans et inondations devraient frapper le seuil du billion de dollars (mille milliards).