Kyoto: le mauvais calcul conservateur

La pression populaire serait-elle en train de faire plier le gouvernement Harper dans le domaine des changements climatiques, le poussant à faire des déclarations plus rassurantes sur ses intentions? À l'intérieur même du caucus conservateur, plusieurs le pensent. Mal préparé à affronter ce défi politique lorsqu'il a pris le pouvoir, le PC doit maintenant faire du rattrapage. Qui sait si les prochaines élections ne se joueront pas sur ce thème?...

Ottawa — L'ironie fait sourire. Les déclarations sans équivoque de Rona Ambrose publiées lundi dans Le Devoir concernant la création d'un marché du climat à Montréal et son appui à la phase II du protocole de Kyoto ont dérouté les partis d'opposition, déstabilisé certains ministres et semé la tempête aux Communes. Mais pendant que l'orage grondait à Ottawa et que certains de ses collègues conservateurs, pris au dépourvu, parlaient du marché du climat comme d'une «option parmi tant d'autres», la ministre Ambrose était assise calmement... dans le bureau du président de la Bourse de Montréal, question de bien comprendre comment mettre en place le marché du carbone!

La rencontre s'est déroulée lundi vers l'heure du dîner. C'est le ministre et sénateur Michael Fortier, lui aussi présent, qui a organisé cette rencontre entre Rona Ambrose et les hauts dirigeants de la Bourse de Montréal. Le porte-parole de l'institution montréalaise, Jean-Charles Robillard, refuse de commenter la réunion, prétextant une «rencontre privée». Mais des sources ont confié au Devoir que la ministre voulait bien comprendre les étapes à suivre afin de mettre en place un marché du carbone, soit un système qui permet aux entreprises d'échanger des crédits de gaz à effet de serre (GES). Ce mécanisme, jugé très efficace pour inciter les entreprises à réduire leurs rejets de GES, est suggéré par le protocole de Kyoto.

Mais pour que ce marché prenne forme, le gouvernement a un rôle à jouer, puisqu'il doit mettre en place la réglementation nécessaire et fixer des cibles contraignantes aux industries. «C'était une rencontre d'information. Elle voulait bien comprendre les prochaines étapes à suivre. La réunion a pris fin avec un constat clair: les dirigeants de la Bourse de Montréal doivent continuer à faire de la pédagogie auprès des entreprises et du public pour tenter d'éliminer les résistances. Il y a beaucoup d'incompréhension autour du concept de marché du carbone», a expliqué au Devoir une source bien branchée.

Autre signe de l'intention du gouvernement: lundi après-midi, une douzaine de fonctionnaires fédéraux poursuivaient les consultations à l'hôtel Delta en vue de mettre éventuellement de la chair autour du projet de loi sur la qualité de l'air, déposé par le gouvernement il y a trois semaines. Douze questions précises ont été posées à l'Association de l'aluminium du Canada par les fonctionnaires fédéraux, dont «trois ou quatre» étaient directement liées à la création d'un marché du climat. «Ils avaient l'air assez sérieux», explique Christian Van Houtte, président de l'Association de l'aluminium du Canada, qui est en faveur d'un tel système d'échange.

Visiblement, l'idée fait son chemin. Surtout que la ministre Ambrose, bombardée de questions à ce sujet en Chambre cette semaine, n'a pas bronché, entonnant le même refrain: il y aura un marché, mais pas question que le gouvernement achète de ces crédits de GES avec l'argent des contribuables. «Les pollueurs devront payer le plein prix», a d'ailleurs souligné la ministre mardi. Rona Ambrose a aussi maintenu que le Canada allait faire partie de la phase II de Kyoto actuellement en négociation, et ce, même si la Chine et l'Inde ne se voient pas accoler des cibles contraignantes de réduction des GES après 2012. Le Canada, lui, devrait en avoir, comme pour la phase actuelle de Kyoto, a également affirmé la ministre.

Un discours plutôt favorable à Kyoto, tout à fait inhabituel de la part d'un gouvernement qui clame haut et fort que le Canada ne peut pas atteindre les objectifs du traité lors de la période bientôt en vigueur (2008-2012). «On part de loin», confie une source conservatrice. En fait, lorsque Stephen Harper a pris le pouvoir en janvier dernier, les changements climatiques étaient loin de figurer en tête de ses priorités. Le programme électoral du PC de 46 pages ne contenait d'ailleurs qu'une seule phrase sur le sujet.

«On voulait s'attaquer au smog, mais pour le reste, c'était flou. On s'est fait prendre plus vite que prévu dans la "game" politique des changements climatiques. L'atterrissage a été raide», avoue une source. Quelques mauvaises décisions, notamment l'arrêt des programmes Énerguide et Défi d'une tonne, sans compter une position ambiguë sur Kyoto, ont fait passer un printemps extrêmement chaud à la ministre Ambrose. Il devenait de plus en plus clair que le gouvernement Harper ne pourrait pas présenter une loi sur le smog sans annoncer des mesures pour lutter contre les GES.

Mais au caucus des députés et sénateurs conservateurs, les débats faisaient rage. «L'environnement, c'est difficile à vendre au caucus national. Il y a beaucoup de mauvaises informations et de désinformation. Disons simplement que personne ne veut fermer la valve à l'Alberta. Il y a beaucoup de monde assis à la table des grandes compagnies», confie une source conservatrice très au fait des discussions du caucus. Une autre source ajoute: «Le caucus du Québec est très progressiste en environnement, alors que celui de l'Alberta, mais aussi celui de l'Ontario, ne voit pas toujours les choses du même oeil. Les frictions sont parfois importantes.»

Le premier ministre Stephen Harper a aussi été coincé par l'enchaînement des événements, lui qui n'a jamais cru que l'environnement pouvait se révéler une question déterminante lors d'élections. Déjà, en 1989, alors simple militant réformiste, Harper montrait ses couleurs stratégiques dans une note qu'il faisait parvenir au chef Preston Manning. «Je soutiens que l'environnement, même si très important, demeure un élément non partisan et non controversé», écrivait-il dans cette note obtenue par William Johnson et que ce dernier reproduit dans son livre Stephen Harper and the Futur of Canada. Selon le Harper de cette époque, l'environnement n'est pas une «ballot question», comme on dit dans le jargon, soit une mesure qui attire les électeurs indécis. Une analyse qui s'effondre depuis que le PC a pris le pouvoir, puisqu'il est le seul parti politique à passer pour le méchant garçon qui veut saboter les efforts d'une communauté internationale qui sent l'urgence d'agir pour lutter contre les changements climatiques. Bref, l'environnement est devenu une question partisane.

Les débats sur les changements climatiques qui ont secoué le caucus conservateur et semé la zizanie au printemps dernier n'ont pas entièrement disparu, mais le sujet n'est plus aussi litigieux, dit-on. «L'opinion publique a une force de persuasion immense et l'effet est visible», souligne une source conservatrice. Le réchauffement de la planète accapare effectivement beaucoup l'espace médiatique et les députés du PC craignent maintenant de faire une campagne électorale avec un arsenal aussi mince qu'une phrase dans un programme politique. Un sondage Ispos-Reid publié au début de la semaine dans les journaux de la chaîne CanWest montre d'ailleurs que l'environnement, pour la première fois, arrive en tête des priorités des Canadiens (26 %), devant l'éternel sujet de la santé (24 %).

«Nous faisons nous aussi des groupes de discussion [focus groups] et des sondages. Personne n'est aveugle. Et je ne connais pas de parti politique qui peut être insensible à une telle pression populaire. Alors oui, les discussions au caucus sont plus faciles», confie un conservateur. Une autre source ajoute que le franc-parler de la ministre Ambrose dans son entrevue au Devoir tient du même effet. «Elle a les coudées plus franches. Les députés et les ministres veulent qu'on paraisse mieux.»

Le caucus conservateur du Québec n'a donc pas été surpris d'entendre la ministre parler d'un marché du climat. «Ça confirmait les informations qu'on entendait», dit-on. Le conseil des ministres, de son côté, en discute depuis un bon moment, sans avoir encore arrêté les modalités du marché à être créé. C'est pourquoi on parle officiellement d'«option» tant que les discussions vont se poursuivre avec les provinces et les industries.

Dans les coulisses, on ajoute également que les relations avec la machine gouvernementale est plus facile, ce qui aide la ministre Ambrose. «C'est un gros bateau, la bureaucratie, et le printemps a été dur», souligne une source bien au fait des relations entre les cabinets de ministre et la fonction publique. C'est qu'au ministère de l'Environnement, les spécialistes conviennent que la seule façon de respecter les objectifs canadiens de la phase I du protocole de Kyoto, c'est d'acheter des crédits de GES sur les marchés internationaux. Le gouvernement libéral avait d'ailleurs mis en place toute la structure pour acheter ces crédits. Or les conservateurs ont toujours été clairs: pas question d'acheter ou de vendre des tonnes de GES à un coût exorbitant (on parle de centaines de millions de dollars). Le PC aimait mieux laisser tomber les objectifs de Kyoto. «Quand on a dit non à ça, on a entendu des cris en provenance de la fonction publique», explique-t-on.

La mésentente a duré tout le printemps. La vision des conservateurs et celle de la fonction publique se sont heurtées de plein fouet, paralysant une partie des discussions sur les changements climatiques à l'interne. «Ce fut pénible», dit-on. Résultat, la ministre ne savait pas toujours sur quel pied danser, même lors de ses rencontres avec les secteurs industriels ou encore lors des réunions avec ses homologues des provinces. À Québec, une source confie d'ailleurs avoir senti un changement de ton chez Rona Ambrose lors de la rencontre de lundi avec le ministre Béchard. «Elle est toujours aussi dure à suivre en public. On sent qu'il y a encore un tiraillement dans son parti entre des factions plus progressistes et des conservateurs de l'Ouest, mais au moins elle parle de Kyoto! Avant, elle ne prononçait même pas le mot!» Une source à Ottawa ajoute: «Ambrose vient de l'Alberta, terre du pétrole. Mais elle a aussi une forte conscience environnementale. Peut-être que l'attitude moins hostile des fonctionnaires l'aide à trouver des arguments pour tenir tête à certains lobbys?»

Est-ce le début d'un temps nouveau? Trop tôt pour le dire. Les signaux en faveur de la phase II de Kyoto et du marché du climat sont trop récents. Et les zones d'ombre, encore nombreuses. Mais dans les entrailles du PC, on se disait bien heureux de recevoir l'offre du chef du NPD, Jack Layton, il y a une semaine. Le renvoi du projet de loi sur la qualité de l'air devant un comité spécial fait gagner du temps au gouvernement, qui évite ainsi de perdre la face à court terme (le projet de loi serait mort-né) tout en essayant de dénicher une porte de sortie. «On va mettre toute la pression possible pour qu'on continue à s'affirmer en faveur de la lutte contre les changements climatiques», a soutenu un conservateur du Québec. Reste à voir si tout cela n'aura été qu'une éclaircie.