Qui succédera au roi Klein ?

Ralph Klein
Photo: Agence Reuters Ralph Klein

Il n'y a pas que la course au leadership libéral qui pourrait avoir une influence sur la suite des choses à Ottawa. Une autre course, en Alberta celle-là, entre dans son dernier droit et se conclura à la fin de novembre par le choix du successeur de Ralph Klein. Peu importe l'heureux élu, son choix annonce la fin de la nonchalance de la plus riche province du pays en matière de relations fédérales-provinciales.

Lors de son passage à Ottawa pour une conférence fédérale provinciale sur la santé à l'automne 2004, le premier ministre albertain Ralph Klein ne pouvait cacher son ennui. À la tête d'une province riche et dépourvue de dettes, il se sentait peu concerné par les disputes autour du surplus fédéral. Alors que son collègue terre-neuvien claquait la porte, lui filait à l'anglaise vers le Casino du Lac-Leamy, à Gatineau.

Le geste a fait grincer des dents en Alberta, mais on a pardonné, comme toujours, les frasques du roi Ralph. Ses successeurs n'auront pas droit à la même marge de manoeuvre, car aucun ne suscite la même affection populaire. Ils sont aussi confrontés à une nouvelle réalité. Les Albertains veulent un premier ministre qui a finalement un plan pour gérer la richesse de la province et pour la protéger contre la convoitise qu'on impute volontiers au reste du pays.

Depuis 2004, l'Alberta domine le classement provincial au chapitre de la croissance économique, mais cette dernière, trop rapide, cause des problèmes de pénurie de main-d'oeuvre, d'infrastructures insuffisantes et de logements inabordables, ce qui sème la grogne depuis des mois. Cet automne, Klein a admis qu'il n'avait jamais eu de plan pour faire face à ce boom. Les électeurs s'en doutaient déjà, les huit candidats aussi. Ils se sont donc fait un devoir de présenter des plateformes dignes d'une campagne électorale.

La province dont le gagnant héritera affiche, au-delà des problèmes immédiats d'infrastructures et de logements, un bilan financier sans pareil. Elle n'a plus de déficit ni de dette et elle nage dans l'argent. En 2005-06, la province a terminé l'année financière avec un surplus de 8,9 milliards.

Huit prétendants

Huit candidats, tous des hommes, souhaitent gérer ce pactole. Le premier tour de scrutin au suffrage universel des membres du PC doit avoir lieu le 25 novembre. Si aucun candidat n'obtient la majorité des voix, un second tour opposant les trois aspirants les plus populaires aura lieu le 2 décembre, le même jour que le congrès au leadership du Parti libéral du Canada.

Trois candidats attirent davantage l'attention. Jim Dinning, le meneur, qui a commencé sa carrière comme haut fonctionnaire sous Peter Lougheed pour ensuite se faire élire et devenir ministre sous Don Getty et Ralph Klein. Ministre des Finances, il a présidé avec Klein à l'élimination du déficit de la province avant de quitter la politique. Lyle Oberg, un médecin de famille, est député depuis plus de 10 ans et a occupé différents postes de ministre, dont celui de l'Éducation. Ted Morton, député depuis seulement 2004, se présente comme le porte-voix de la droite ultra-conservatrice, tant sociale que fiscale.

Parmi tous les candidats, Oberg et Morton se sont montrés les plus clairs au chapitre des relations fédérales-provinciales, mais, étrangement, c'est Dinning qui inspire le plus confiance dans ce domaine, relève le dernier sondage Ipsos-Reid. Comme son mentor Peter Lougheed, Dinning est spontanément associé à une approche plus conventionnelle mais sérieuse des relations fédérales-provinciales. L'entrée en scène cet été de Lougheed n'a sûrement pas nui. Il s'est permis de critiquer la gestion du développement des sables bitumineux et d'insister sur la nécessité pour l'Alberta de retrouver une position de leadership sur la scène nationale correspondant à sa puissance économique. Malgré le fait qu'il partage cette populaire position, Dinning n'a pas cru bon de proposer une politique sur ce sujet, car il ne pense pas que ce soit l'enjeu de cette campagne, explique Jerry Bellika, un de ses porte-parole.

Son plus proche adversaire, Lyle Oberg, a au contraire affiché ses couleurs sur la péréquation, le déséquilibre fiscal, la réforme du Sénat et la nécessité d'une politique albertaine d'immigration. Ted Morton s'est fait pour sa part le champion de «l'Alberta d'abord». Actif dans le Reform et l'Alliance, proche de Stephen Harper, il a signé avec lui en 2001 une lettre enjoignant à Ralph Klein d'établir un mur coupe-feu autour de l'Alberta. Son programme reprend les idées qu'elle contenait, à savoir la création d'un fonds de retraite albertain et d'une police provinciale et l'adoption d'une politique de résistance aux intrusions d'Ottawa.

Le député conservateur fédéral Bob Mills, un des rares à avoir appuyé ouvertement un candidat, pense qu'Ottawa devra prendre note du changement de garde. «Avec l'arrivée du nouveau chef, Ottawa ne pourra plus traiter l'Alberta avec désinvolture. Ce sera une relation bien différente de ce qui prévalait sous Ralph Klein, peu importe qui l'emporte», dit ce supporteur de Dinning.

Peter McCormick, politologue à l'Université de Lethbridge, nuance. «Le nouveau premier ministre sera le plus junior des leaders provinciaux et sera accaparé par la formation de son cabinet et la préparation des prochaines élections. Il ne sera peut-être pas capable d'exercer beaucoup d'influence pendant un moment sur la scène nationale», dit-il.

La boule de cristal

Si on se fie aux sondages, Dinning file vers la victoire. Selon la dernière enquête Ipsos-Reid, 36 % des conservateurs estiment que Jim Dinning ferait le meilleur premier ministre, comparativement à 18 % pour Oberg. Tous les autres sont loin derrière avec 7 % ou moins d'appuis.

Mais peut-on s'y fier? Kyle Braid, vice-président d'Ipsos-Reid, convient que «ces chiffres ne reflètent peut-être pas les vues des membres du parti qui exerceront leur droit de vote». Les sonder est effectivement difficile. Les règles du PC albertain relèvent du Far West. Fait unique au Canada, elles n'imposent aucune date limite pour devenir membre avec droit de vote. Une personne peut même acheter sa carte le jour du scrutin. Un syndicat ou une Église peut aussi en acheter des blocs pour ses membres.

Cela ouvre la porte à la mobilisation de certains groupes d'intérêts, comme la droite religieuse, qui s'est manifestée durant les débats publics. Selon Peter McCormick, si la droite religieuse s'organise, Ted Morton pourrait en profiter, ce qui pourrait lui permettre de bien paraître au premier tour. Cette perspective inquiète. Certains prédisent même qu'une victoire de ce dernier provoquerait une saignée des conservateurs plus progressistes vers le Parti libéral ou un nouveau parti.

La force des organisations et la mobilisation de leurs supporteurs décideront largement du résultat de cette course. Mais au-delà d'un premier ministre pour l'Alberta, ce rapport de force déterminera aussi si Stephen Harper se retrouvera avec un allié inconditionnel ou non.

Collaboratrice du Devoir