La course à la présidence du Parti libéral fédéral - Un week-end crucial

Ottawa — C'est en fin de semaine que la course au leadership libéral se joue en grande partie. Le «super week-end», comme l'appelle le PLC, qui bat son plein depuis hier soir et prendra fin demain, permettra de jauger la force des candidats en lice. Ainsi, Joe Volpe apprendra si ses déboires de financement et de recrutement lui ont porté un coup fatal, Martha Hall Findlay saura s'il vaut la peine de faire campagne pendant encore deux mois tandis que Bob Rae et Michael Ignatieff découvriront lequel d'entre eux est le plus populaire auprès des membres.

Selon les mots du directeur général du parti, Steven McKinnon, le super week-end constitue «la plus vaste consultation populaire de l'histoire du PLC». Et pour cause. Alors que tous les partis fédéraux ont adopté le suffrage universel pour leurs membres, ce qui requiert un vote téléphonique ou postal, le PLC s'en tient à la bonne vieille formule du congrès avec des délégués en chair et en os, bien plus excitante.

Chacun des quelque 200 000 militants libéraux a droit de parole ce week-end, mais leur vote ne contribue pas directement à l'élection du chef. Il sert plutôt à choisir les délégués qui participeront au congrès, fin novembre à Montréal. Au premier tour, ces délégués seront tenus de voter pour le candidat qui leur aura été imposé par les membres. Dès le tour suivant, le ballet des tractations de coulisses commencera, garantissant un maximum de suspense.

Si les résultats compilés de dimanche soir permettront de prendre le pouls des militants libéraux, ils ne vendront pas la mèche pour autant. Pourquoi? D'abord parce qu'avec huit candidats toujours dans la course, il est à peu près impossible qu'un d'entre eux récolte une majorité des suffrages, ce qui lui garantirait pour ainsi dire la victoire au congrès. Ensuite parce que les délégués élus ce week-end ne seront pas les seuls au congrès. Environ 850 délégués d'office s'y trouveront également: députés, sénateurs, ex-candidats, présidents d'association de circonscription, ex-chefs du parti, membres du Conseil privé, etc. Au total, ils représenteront presque un votant sur cinq à Montréal.

Le second peloton

Quand même, ce sera l'heure de vérité pour les quatre candidats du second peloton. Ainsi, Joe Volpe sera à même de constater si ses déboires lui collent à la peau. Lundi, M. Volpe, un ex-ministre libéral sous Paul Martin, a surpris tout le monde en annonçant qu'il restait dans la course malgré ce qu'il appelle la volonté de «l'establishment» du parti. Hier en fin de journée, le Parti libéral a conclu que l'équipe de M. Volpe avait commis une infraction et devait payer une amende de 20 000 $ d'ici 30 jours, à défaut de quoi il sera disqualifié.

«Joseph Volpe et son équipe de campagne ont accepté toute responsabilité pour cette activité, mais le comité n'a pu trouver aucune preuve indiquant que M. Volpe et les principaux membres de son équipe de campagne étaient au courant de l'achat inapproprié des adhésions», conclut le PLC.

M. Volpe a fait savoir qu'il contestera «vigoureusement» cette décision en appel. Les mesures prises par le PLC dans ce dossier, selon lui, «semblent conçues pour infliger le plus de dommages possible à ma campagne juste avant la sélection des délégués».

Une enquête du Toronto Star publiée samedi dernier a démontré que M. Volpe, pourtant peu connu au Québec, y avait recruté 4352 nouveaux membres, soit plus que les favoris Ignatieff, Rae et Dion. Plusieurs personnes ont été enrôlées à leur insu (y compris deux personnes décédées!) tandis que d'autres n'ont pas payé leur carte de membre de leur poche (ce qui est interdit). M. Volpe est le même qui avait reçu 10 800 $ de la part de deux jumeaux de 11 ans au début de la course. Il apparaissait clair que l'argent provenait de leurs parents, qui avaient déjà versé le maximum permis par la loi. M. Volpe avait défendu ces contributions en rappelant que la loi n'interdisait pas aux mineurs de contribuer au processus électoral. Dans les coulisses, plusieurs organisateurs libéraux estiment que M. Volpe nuit à son parti, déjà affaibli par le scandale des commandites.

Quant à Martha Hall Findlay, qui arrive bonne dernière selon les plus récents sondages, elle verra si ses maigres appuis (chiffrés à environ 1 %) lui rapporteront des délégués. Si tel n'est pas le cas, elle devra décider si l'occasion de prononcer un discours devant plusieurs milliers de militants réunis au congrès de Montréal vaut la peine qu'elle tienne le coup deux mois de plus. La seule qui était en moins bonne posture qu'elle, l'ex-ministre Hedy Fry, a jeté l'éponge lundi et s'est ralliée à M. Rae. Avec moins de 1 % d'appuis, le super week-end risquait d'être humiliant. Ainsi, les trois candidats s'étant retirés jusqu'à présent (Mme Fry, Carolyn Bennett et Maurizio Bevilacqua) ont offert leur appui à M. Rae.

Ken Dryden et Scott Brison connaîtront aussi l'ampleur de leurs appuis dimanche soir. Leur campagne de financement a été fructueuse jusqu'à présent, mais le récent sondage effectué pour le compte du Globe and Mail auprès des membres du parti établit leurs appuis respectifs à 9 % et 3 %. Gerard Kennedy, que certains placent dans le peloton de tête alors que d'autres le situent dans la seconde moitié, obtenait 9 % lui aussi.

Ignatieff et Rae

Dans le cas de Michael Ignatieff et de Bob Rae, il sera intéressant de voir qui a la machine la plus puissante sur le terrain. Beaucoup de sympathisants de Paul Martin se sont rangés derrière l'intellectuel de Harvard. Cette semaine, l'ex-ministre Liza Frulla et l'ex-conseiller principal de M. Martin, Francis Fox, ont annoncé publiquement leur soutien à Ignatieff. Ils s'ajoutent à Pablo Rodriguez (qui, avec son équipe pro-Martin, avait pris le contrôle de l'exécutif du PLC-Q en décembre 2002), au sénateur Dennis Dawson (conseiller de M. Martin), au président de l'association de Berthier-Maskinongé, Louis-Victor Sylvestre (le premier à avoir demandé le départ de Jean Chrétien), à l'ex-députée de Gatineau Françoise Boivin ou encore à Robert Fragasso (président du PLC-Q).

M. Rae, lui, jouit de l'appui d'une partie de la machine de Jean Chrétien. On y trouve entre autres son frère John Rae, de Power Corporation, qui a dirigé les campagnes électorales de M. Chrétien, Eddie Goldenberg, proche conseiller de M. Chrétien pendant de nombreuses années, ou encore l'ex-ministre Martin Cauchon.

Si M. Ignatieff s'est engagé à reconnaître que le Québec forme une nation, M. Rae s'est farouchement opposé à la réédition de tout drame constitutionnel. «Il faut éviter les grandes conférences si on peut!», a-t-il d'ailleurs expliqué cette semaine lors d'une rencontre éditoriale avec Le Devoir. «Il faut éviter les grands moments où on promet de régler les problèmes pour toujours ou pour plusieurs années. [...] Le problème que j'ai, et c'est peut-être une leçon que j'ai tirée de mon expérience, c'est surtout qu'il ne faut pas créer des attentes tout à fait irréalistes. Il est préférable de procéder pas à pas.»

Stéphane Dion, lui, s'en prend de plus en plus à son adversaire universitaire Ignatieff. Au cours d'une autre entrevue avec Le Devoir, il a accusé ce dernier de «naïveté» parce que, à l'instar d'une certaine intelligentsia américaine, il croit pouvoir propager la démocratie à coups de bombes. «Ce désaccord entre lui et moi sur l'utilisation de la force en Irak traduit que je serais un chef et un premier ministre plus réaliste et plus prudent quant à l'utilisation de la force pour imposer la démocratie, a dit M. Dion. Je crois que M. Ignatieff se fait le champion libéral d'une thèse naïve quant à l'utilisation de la force pour étendre la démocratie et que je n'ai pas cette naïveté.»

Il faudra aussi voir si les militants auront été influencés par un mémo obtenu cette semaine par Le Devoir indiquant que les conservateurs craignent plus que tout l'élection de Michael Ignatieff et espèrent celle de Bob Rae. Se rueront-ils derrière M. Ignatieff afin d'accroître leurs chances électorales ou flaireront-ils le guet-apens pour soutenir M. Rae avec une ardeur décuplée? Nous saurons la réponse lundi.