La voix de l'Ouest

Ralph Klein sera un des conférenciers à la conférence de la fin de semaine.
Photo: Agence Reuters Ralph Klein sera un des conférenciers à la conférence de la fin de semaine.

Que le fédéral reste dans sa cour, qu'il laisse aux provinces le soin de lever les taxes nécessaires à leurs programmes, que la constitution de 1867 soit respectée! On croirait entendre des Québécois exprimer leurs doléances les plus anciennes à l'endroit du fonctionnement de la fédération. Le cri, pourtant, vient d'ailleurs, de l'Alberta, où se tient toute la fin de semaine une conférence sur l'avenir du fédéralisme. Le début d'un front commun?

Link Byfield est catégorique. Le système fédéral est devenu trop centralisé, alors que l'intention originale des pères de la Confédération était de créer un système décentralisé. «Retournons aux principes du gouvernement responsable et du fédéralisme», insiste le président du Citizens Centre for Freedom and Democracy.

Cela fait des années qu'il milite en ce sens, mais, las des piétinements, il a décidé de prendre le taureau par les cornes et de réunir une série de têtes d'affiche et de citoyens pour tracer un programme que le gouvernement de l'Alberta sera invité à promouvoir auprès des autres gouvernements. Il y a mis le paquet, réussissant à réunir en fin de semaine à Calgary certaines des plus grandes stars conservatrices: l'ancien chef réformiste Preston Manning, le premier ministre provincial sortant Ralph Klein, le candidat à la succession de Klein, Ted Morton... Une dizaine de conférenciers et plus de 350 participants sont attendus.

Byfield se défend de vouloir défendre un point de vue strictement albertain, bien qu'il reconnaisse que les deux tiers des personnes inscrites viennent de l'Alberta et le reste, surtout des provinces de l'ouest. Il présente l'exercice comme un large débat dont des Albertains ont pris l'initiative. Mais les résolutions qu'il espère voir adopter reflètent avant tout un point de vue albertain. Et d'un Alberta conservateur. Comme lorsqu'on demande l'adoption de contrepoids pour éviter que les tribunaux centralisent les pouvoirs ou élargissent la portée de la Charte des droits et libertés.

Quelques conférenciers viennent bien des provinces de l'est, mais la plupart représentent, comme ceux de l'ouest, des organismes reconnus pour leur adhésion à une vision conservatrice de l'économie et de l'État. C'est le cas de Tasha Kheiriddin, de l'Institut économique de Montréal. Ou encore de Brian Crowley, le président de l'Atlantic Institute for Market Studies. Ce dernier convient que la rencontre sera axée sur les préoccupations des gens de l'ouest, mais bien des participants de l'est du pays, dont lui, en partagent plusieurs. «La péréquation et l'assurance-emploi sont ma première préoccupation.»

Les transferts

Voilà bien un autre volet où la position mise de l'avant en fin de semaine se distingue de celle du Québec. Comme le Québec, on souhaite un respect du partage des pouvoirs, la non-ingérence d'Ottawa dans les domaines de compétence provinciale, l'encadrement du pouvoir fédéral de dépenser. Mais s'il n'en tenait qu'aux organisateurs, il n'y a pas que les transferts pour les programmes sociaux, la santé et l'éducation qui seraient remplacés par une redistribution de l'assiette fiscale. Selon une des résolutions proposées, la péréquation aussi disparaîtrait pour faire place à une aide fédérale axée sur l'accroissement de la productivité dans les régions désavantagées.

Brian Crowley estime que les transferts fédéraux aux provinces et certains destinés aux individus ont eu un effet négatif sur les provinces «supposément bénéficiaires. Cela nuit énormément au développement économique et crée une dépendance au sein de la population à l'égard des programmes fédéraux», dit-il. La péréquation, par exemple, n'incite pas une province à éviter les politiques qui freinent le développement éconmique, puisque que plus leurs revenus augmentent, moins elles reçoivent de péréquation. Il pense qu'il existe d'autres moyens d'atteindre les objectifs sociaux poursuivis. Son favori: le système fiscal.

L'idée est de revenir à l'esprit du fédéralisme où les provinces sont responsables de leur développement social et économique, plaide Byfield. Depuis les années 1960, «il semble n'y avoir aucune limite à ce que le fédéral peut faire. Tout dépend de l'envie du moment». À son avis, le pouvoir fédéral de dépenser doit être limité aux domaines de compétence fédérale, ce qui aurait aussi l'avantage d'améliorer la responsabilité gouvernementale, insiste-t-il. Le citoyen saurait à qui demander des comptes, contrairement à maintenant, renchérit Crowley.

Selon Byfield, cette approche peut intéresser tous les premiers ministres provinciaux et rapprocher l'Alberta, le Québec et l'Ontario. Philip Resnick, politologue à l'Université de la Colombie-Britannique, émet un bémol. Il note que si le principe central défendu à la conférence rejoint la position du Québec, à savoir la fin des ingérences fédérales et une plus grande autonomie des provinces, la philosophie derrière les résolutions discutées ne correspond pas à celle des Québécois. «Eux veulent moins d'État, un peu comme Duplessis le prônait. Beaucoup de leurs idées sont similaires à celles prônées par les républicains américains. C'est une logique beaucoup plus néo-libérale», constate-t-il.

Une vision régionale ?

Il fait remarquer que les principaux organisateurs sont issus de la frange la plus dure de la mouvance réformiste et allianciste. Leur position sur la réforme du Sénat et leur critique des tribunaux sont fortement inspirées par ce qu'on appelle l'école de Calgary, un groupe de d'universitaires qui a nourri la pensée conservatrice canadienne.

Link Byfield reconnaît que la vision qu'il défend trouve pour l'instant plus d'écho dans l'ouest. Mais il est encouragé par l'élection d'un gouvernement conservateur, de Stephen Harper, en particulier, qu'il croit plus ouvert à ses idées. Il en veut pour preuve la signature par Harper, en 2000, de ce qu'on avait appelé la lettre «coupe-feu». Ulcérés par les attaques des libéraux fédéraux contre l'Alberta, Harper et cinq autres signataires, dont son conseiller Tom Flanagan et le politologue Ted Morton, avaient adressé une lettre à Ralph Klein demandant que l'Alberta reprenne le contrôle de ses affaires, en levant elle-même ses impôts, en créant sa régie des rentes et sa police provinciale, en assumant l'entière responsabilité de son système de santé et en forçant une reprise des négociations constitutionnelles sur la réforme du Sénat. Cette lettre a été dénoncée au Canada anglais, mais Harper a continué à la défendre, même durant la campagne de 2004.

Les organisateurs de la conférence aimeraient que le poids économique et politique croissant de l'Alberta se traduise par une plus grande influence sur l'évolution de la fédération. Mais pour aller au bout de leur idée, c'est-à-dire des changements constitutionnels, ils auront du mal. Du moins si on se fie à la levée de boucliers provoquée par la suggestion de rouvrir la constitution pour reconnaître le Québec comme nation, faite par le candidat au leadership libéral Michael Ignatieff. Brian Crowley ne croit pas qu'on puisse réformer la constitution avant plusieurs années. À son avis, la voie politique, qui n'est pas nécessairement facile, reste plus prometteuse pour encadrer le pouvoir de dépenser ou encore changer la péréquation.

Philip Resnick pense que les retombées de cette conférence dépendront du nouveau chef que le Parti conservateur albertain se donnera cet automne, mais il n'y croit pas beaucoup. «Je sens depuis quelques années une diminution du sentiment d'aliénation dans l'ouest, dit-il. Depuis cinq ou dix ans, les choses vont très bien en Alberta, il y a moins de raisons de se sentir aliéné. Et les gouvernements de l'Alberta et de la Colombie-Britannique sont moins prêts à jouer la carte anti-Ottawa, anti-fédéral. Pas parce qu'ils l'aiment davantage, mais parce qu'il y a moins de problèmes.» De plus, le boom économique a attiré beaucoup de gens des autres régions dans ces deux provinces, rendant la société politiquement plus pluraliste. De l'avis de Resnick, le Calgary Congress de ce week-end vise en fait «à ranimer un sentiment régionaliste» qui a perdu de sa vigueur.

Collaboratrice du Devoir